LE PALAIS DES DESTINÉES
Ce dialogue de Valla est beau, quoiqu'il y ait quelque chose à redire par-ci par- là ; mais le principal défout y est, qu'il coupe le nœud, et qu'il semble condamner la Providence sous le nom de Jupiter, qu'il fait presque auteur du péché. Poussons doue encore plus avant la petite fable. Sexlus, quittant Apollon à Delphes, va trouver Jupiter à Dodone. Il fait des sacrifices, et puis il étale ses plaintes. Pourquoi m'avez-vous condamné, ô grand Dieu, à ôlre méchant, à être malheureux î Changez mon sort et mon cœur, ou reconnaissez votre tort. Jupiter lui répondit : Si vous voulez renoncer à Rome, les Parques vous fileront d'autres destinées, vous deviendrez sage, vous serez heuri.'ijx. Seïtds. Pourquoi dois-je renoncer à l'espérance
t mite là pour dègutai
ESSAIS D£ THEODICÉE. 217
d'une couronne? ne pourrai-je pas être bon roi? Jupiter. Non, Sextus; je sais mieux ce qu'il vous faut. Si vous allez à Rome, vous êtes perdu. Sextus, ne pouvant se résoudre à un si grand sacrifice, sortit du temple et s'abandonna à son destin. Théodore, le grand sacrificateur, qui ayait assisté au dialogue du dieu avec Sextus, adressa ces paroles à Jupiter : Votre sagesse est adorable, ô grand maître des dieux. Vous avez convaincu cet homme de son tort ; il faut qu'il imputé dès à présent son malheur à sa mauvaise volonté, il n'a pas le mot à dire. Mais vos fidèles adorateurs sont étonnés : ils souhaiteraient d admirer votre bonté aussi bien que votre grandeur ; il dépendait de vous de lui donner une autre volonté. Jupiter. Allez à ma fille Pallas, elle vous apprendra ce que je dois faire.
Théodore fit le voyage d'Athènes : on lui ordonna de coucher dans le temple de la déesse. En songeant, il se trouva transporté dans un pays inconnu. Il y avait là un palais d'un brillant inconcevable et d'une grandeur immense. La déesse Pallas parut à la porte, environnée des rayons d'une majesté éblouissante,
.... qualisque videri GœlicoUs et quanta solet.
Elle toucha le visage de Théodore d'un rameau d'olivier qu'elle tenait dans la main. Le voilà devenu capable de soutenir le divin éclat de la fille de Jupiter et de tout ce qu'elle lui devait montrer. Jupiter, qui vous aime, lui dit-elle, vous a recommandé à moi pour être instruit. Vous voyez ici le palais des destinées dont j'ai la garde (1). Il y a des représentations non-seulement de ce qui arrive, mais encore de tout ce qui est possible ; et Jupiter, en ayant fait la revue avant le commencement du monde existant, a digéré les possibilités en mondes, et il a fait le choix du
1. Ce palais existe-t-il indépendamment de Dieu? — Oui, car Leibniz nous a dit que Dieu n'est pas a auteur de son propre entendement. »
HH BSSAIS DE THÉODIO^Ë.
meilleur de tous. Il vient quelquefois visiter ces lieux pour se donner le plaisir de récapituler lea choses el de renouveler son propre ciiois, oii il ne peut manquer de se complaire. Je n'ai qu'à parler, et nous allons voir tout un monde que mon père pouvait produire, où se trouvera reprâseulë tout ce qu'on en peut demander ; et par ce moyen on peut savoir encore ce qui arriverait, si telle cru telle possibilité devait exister. Et quand les conditions ne seront pas assez déterminées, il y aura autant qu'on voudra de tels mondes difTérents entre eux, qui répondront différemment à la môme question en autant de manières qu'il est possible. Vous avez appris la géumélrie quand vous étiez encore jeune, comme tous les Grecs biea élevés. Vous savez donc que, lorsque les conditions d'un point qu'on demande ne le déterminent pas assez et qu'il y en a une inliQilé, ils tombent tous dans ce que les géomètres appellent un lieu, et ce lieu au moins, qui est souvent une ligne, sera déterminé. Ainsi vous pouvez vous figurer une suite réglée de mondes qui contiendront tous et seuls le cas dont il s'agit, et en varieront les circonstances et les conséquences. Mais, si vous posez un cas qui ne diffère du monde actuel que dans une seule chose déHoie et dans ses suites, un certain monde déterminé vous répondra: Ues mondes sont tous ici, c'est-à-dire en idées. Je vous en moDtrerai où se trouvera non pas tout à fait le même Sextus que vous avez vu, cela ne se peut, il porte toujours avec lui ce qu'il sera, mais des Sextus approchants, qui auront tout ce que vous connaissez déjà du véritable Sextus, mais non pas tout ce qui est déjà dans lui sans qu'on s'en aperçoive, oi, par conséquent, tout ce qui lui arrivera encore. Vous trouverez dans un monde un Sextus fort heureux et élevé, dans un autre un Sextus content d'un état médiocre, des Sextus de toute espèce et d'une infinité de façons.
Lit-dessus la déesse mena Théodore dans an des appartements : quand il y fut, ce n'était plus un appartement, c'était un monde,
... lolemqufl saum, sua aidera norat.
Par Tordre de Pallas, on vit paraître Dodone avec le temple de Jupiter, et Sextus qui en sortait : on l'entendait dire qu'il obéirait au dieu. Le voilà qui va à une ville placée entre deux mers, semblable à Corinthe. Il y achète un petit jardin ; en le cultivant il trouve un trésor; il devient un homme riche, aimé, considéré; il meurt dans une grande vieillesse, chéri de toute la ville. Théodore vit toute sa vie comme d'un coup d'oeil, et comme dans une représentation de théâtre. Il y avait un grand volume d'écriture dans cet appartement; Théodore ne put s'empêcher de demander ce que cela voulait dire. C'est Fhistoire de ce monde où nous sommes maintenant en visite, lui dit la déesse : c'est le livre de ses destinées. Vous avez vu un nombre sur le front de Sextus, cherchez dans ce livre l'endroit quMl marque. Théodore le chercha et y trouva l'histoire de Sextus plus ample que celle qu'il avait vue en abrégé. Mettez le doigt sur la ligne qu'il vous plaira, lui dit Pallas; et vous verrez représenté effectivement dans tout son détail ce que la ligne marque en gros. Il obéit, et il vit paraître toutes les particularités d'une partie de la vie de ce Sextus. Il passa dans un autre appartement, et voilà un autre monde, un autre Sextus, qui, sortant du temple, et résolu d'obéir à Jupiter, va en Thrace.Il y épouse la fille du roi, qui n'avait point d'autres enfants, et lui succède. Il est adoré de ses sujets. On allait en d'autres chambres, et on voyait toujours de nouvelles scènes.
Les appartements allaient en pyramide ; ils devenaient toujours plus beaux à mesure qu'on montait vers la pointe, et ils représentaient de plus beaux mondes. On vint enfin dans le suprême qui terminait la pyramide et qui était le plus beau de tous; car la pyramide avait un commencement, mais on n'en voyait point la fin ; elle avait une pointe, mais point de base; elle allait croissant à l'infini (1). C'est, comme la déesse l'expliqua, parce qu'entre une infinité de mondes possibles il y a le meilleur de tous, autre-