Grotefend, Briefw., p
2. Ëcril publié pour la première fois en français par Ërdmann,
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Il n'y a pas moyen aussi d'expliquer comment une Monade puisse être altérée ou changée dans son intérieur par quelque autre créature, puisqu'on n'y saurait rien transporter, ni concevoir en elle aucun mouvement interne qui puisse être excité, dirigé, augmenté ou diminué là-dedans comme cela se peut dans Jes composés où il y a du changement entre les parties. Les Monades n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir. Les accidents ne sauraient se détacher ni se promener hors des substances, comme faisaient autrefois les espèces sensibles des scolastiqucs. Ainsi, ni substance ni accident ne peut entrer de dehors dans une Monade.
Il faut que chaque Monade soit différente de chaque autre; car il n'y a jamais dans la nature deux êtres qui soient parfaitement l'un comme Tautre, et où il ne soit possible de trouver une différence interne ou fondée sur une dénomination intrinsèque.
Je prends aussi pour accordé que tout être créé est sujet au changement, et par conséquent la Monade créée aussi, et même que ce changement est continuel dans chacune.
Il suit de ce que nous venons de dire que les changements naturels des Monades viennent d'un principe interne, puisqu'une cause externe ne saurait influer dans son intérieur.
Mais il faut aussi qu'outre le principe du changement, il y ait un détail de ce qui change, qui fasse pour ainsi dire la spéciflcation et la variété des substances simples.
Ce détail doit envelopper une multitude dans l'unité ou dans le simple ; car, tout changement naturel se faisant par degrés, quelque chose change et quelque chose reste, et par conséquent il faut que, dans la substance simple, il y ait une pluralité d'affections et de rapports, quoiqu'il n'y en ait point de parties.
L'état passager qui enveloppe et représente une multitude dans l'unité ou dans la substance simple n'est autre chose que ce qu'on appelle la perception^ qu'on doit distinguer de l'aperception ou de la conscience, comme il pa-
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raltra dans la suite ; et c'est en quoi les cartésiens ont fort manqué, ayant compté pour rien les perceptions dont on ne s'aperçoit pas. C'est aussi ce qui les a fait croire que les seuls esprits étaient des Monades, et qu'il n'y avait point d'âmes des bêtes ou d'autres entéléchies, et qu'ils ont confoDdu avec le vulgaire un long étourdissement avec une mort à la rigueur, ce qui les a fait encore donner dans le préjugé scolastique des âmes entièrement séparées, et a même confirmé les esprits mal touchés dans l'opinion de la mortalité des âmes.
L'action du principe interne, qui fait le changement on le passage d'une perception à une autre, peut être appelée ap'pétition ; il est vrai que l'appétit ne saurait toujours parvenir entièrement à toute la perception où il tend, mais il en obtient toujours quelque chose, et parvient à des perceptions nouvelles.
Nous expérimentons en nous-mêmes une multitude dans la substance simple, lorsque nous trouvons que la moindre pensée dont nous nous apercevons enveloppe une variété dans l'objet. Ainsi tous ceux qui reconnaissent que l'âme est une substance simple doivent reconnaître cette mullititude dans la Monade ; et M. Bayle ne devait point y trouver de difficulté comme il a fait dans son Dictionnaire, article Horarius.
On est obligé d'ailleurs de confesser que la perception, et ce qui en dépend, est inexplicable par des raisons mécaniques, c'est-à-dire par les ligures et parles mouvements; et, feignant qu'il, y ail une machine dont la structure fasse penser, sentir, avoir perception, on pourra la concevoir agrandie en conservant les mêmes proportions, en sorte qu'on y puisse entrer comme dans un moulin. Et cela posé, on ne trouvera, en le visitant au dedans, que des pièces qui se poussent les unes les autres, et jamais de quoi expliquer une perception. Ainsi c'est dans la substance simple et non dans le composé ou dans la machine qu'il. la faut chercher. Aussi n'y a-t-il que* cela qu'on puisse trouver dans la substance simple, c'est-à-dire Iqs perceptions
232 EXTRAITS DE LEIBSIZ.
et leurs cbaogemeiits. C'est en cela seul aussi que peuvent CODSisler toutra les actions internes des substances simples.
On pourrait douner le nom d'eatélëchies à toutes les substances simples ou Monades créées, car elles ont en elles une certaine perEeclJon (f^oun ri intli;}, il y a une sul&sance {a.<nàpxtvx) qui les rend sources di! k'urs actions iuternus, et pour ainsi dire des automates incorporels.
Si nous voulons appeler âme tout ce qui a perceptions et appétits, toutes les substances simples ou Monades créées pourraient être appelées âmes ; mais, comme le seoiiment est quelque chose déplus qu'une simple perception, je consens que le nom général de Monades et d'entélécbieg suffise aux substances simples qui n'auront que cela, et qu'on appelle âmes seulement celles dont la perception est plus distincte et accompagnée de mémoire.
Car nous expérimentons en nous-mêmes un état où nous ne nous souvenons de rien ut n'avons aucune perception distinguée, comme lorsque nous tombons en défaillance ou quand nous sommes accablés d'un profond sommeil sans aucun songe. Dans cet état, l'âme ne diffère point sensiblement d'une simple Monade ; mais comme cet état n'est poiut durable et qu'elle s'en tire, elle est quelque chose de plus.
Et il ne s'ensuit point qu'alors la subslance simple soit sans aucune perception. Cela ne se peut pas même, par les raisons susdites ; car die ne saurait périr, elle ne saurait aussi subsister sans quelque atTcction, qui n'est autre chose que sa perception ; mais quand il y a une grande multitude de petites perceptions oii il n'y a rien de distingué, on est étourdi, comme quand on tourne continuellement d'un même sens plusieurs fois de suite, où il vient un vertige qui nous peut faire évanouir et qui ne nous laisse rien distinguer. Et la mort peut donner cet état pour un temps aux animaux.
Et commi^ tout présent état d'une subslance simple est natuR'llen]i.'nt une suite de son état précédeul, tellement que le prèsinly est gros de l'avenir.
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Donc, puisque, réveillé de Tétourdissement, on s'aperçoit de ses perceptions, il faut bien qu'on en ait eu immédiatement auparavant, quoiqu'on ne s'en soit point aperçu ; car une perception ne saurait venir naturellement que d'une autre perception, comme un mouvement ne peut venir naturellement que d'un mouvement.
L'on voit par là que si nous n'avions rien de distingué, el pour ainsi dire de relevé et d'un plus haut goût dans nos perceptions, nous serions toujours dans l'étourdissement. Et c'est l'état des Monades toutes nues.
Aussi voyons-nous que la nature a donné des perceptions relevées aux animaux, par les soins qu'elle a pris de leur fournir des organes qui ramassent plusieurs rayons de lumière ou plusieurs ondulations de l'air pour les faire avoir plus d'efficace par leur union. 11 y a quelque chose d'approchant dans l'odeur, dans le goût et dans l'attouchement, et peut-être dans quantité d'autres sens qui nous sont inconnus. Et j'expliquerai tantôt comment ce qui se passe dans l'âme représente ce qui se fait dans les organes.
La mémoire fournit une espèce de consécution aux âmes qui imite la raison, mais qui en doit être distinguée. C'est que nous voyons que les animaux, ayant la perception de quelque chose qui les frappe, et dont ils ont eu perception semblable auparavant, s'attendent par la représentation de leur mémoire, à ce qui y a été joint dans cette perception précédente, et sont portés à des sentiments semblables à ceux qu'ils avaient pris alors. Par exemple, quand on montre le bâton aux chiens, ils se souviennent de la douleur qu'il leur a causée, et crient et fuient.
Et l'imagination forte qui les frappe et meut vient ou de la grandeur ou de la multitude des perceptions précédentes; car souvent une impression forte fait tout d'un coup l'effet d'une longue habitude ou de beaucoup de perceptions médiocres réitérées.
Les hommes agissent comme les bétes, en tant que les consécutions de leurs perceptions ne se font que par le principe de la mémoire, ressemblant aux médecins empi-
riques qui onl une simple pratique sans théorie, et nous ne sommes qu'empiriques dans \(^s trois quarts de nos actions. Par exemple, quand on s'atlend qu'il y aura jeur demain, on agit en empirique, parce que cela s'est toujours fait ainsi jusqu'ici. Il n'y a que l'astronome qui Je juge par raison.
Mais la connaissance des vérités nécessaires et éternelles est ce qui nous distingue des simples animaux et nous fait avoir la raison et les sciences, en nous enlevant à la connaissance de nous-mêmes et de Dieu ; et c'est ce qu'on appelle en nous âme raisonnable ou esprit.
C'est aussi par la connaissance des vérités nécessaires et par leurs abstractions que nous sommes élevés aux actes réflexifs, qui nous font penser à ce qui s'appelle mot, et à considérer que ceci ou cela est en nous ; et c'est ainsi qu'en pensant à nous nous pensons à l'être, à la substance, au simple ou au composé, à l'immatériel et à Dieu même, en concevant que ce qui est borné en nous est en lui sans bornes. Et ces actes réflexifs fournissent les objets principaux de nos raisonnements.
Nos raisonnements sont fondés sur deux grands priri' dpes : celui de la contradiction, en vertu duquel nous jugeons faux ce qui est enveloppe, et vrai ce qui est opposé ou contradictoire au faux ;
Et celui de la raison suffisante, en vertu duquel nous considérons qu'aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune énonciation véritable, sans qu'il y ait une raison suffisante pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement, quoique ces raisons le plus souvent ne puissent point nous être connues.
Il y a aussi deux sortes de vérités, celles de raisonnement et celles de fait. Les vérités de raisonnement sont nécessaires, et leur opposé impossible ; et celles de fait sont contingentes, et leur opposé est possible. Quand une vérité est nécessaire, on en peut trouver la raison par l'analyse, la résolvant en idées et en vérités plus simples, jusqu'à ce qu'on vienne aux primitives.