LES FORCES OU MONADES
Sophie dès ma jeunesse, car il me paraissait toujours qu'il y avait moyen d'y établir quelque chose de solide par des démonstrations claires. J'avais pénétré bien avant dans le pays des scolastiques, lorsque les mathématiques et les auteurs modernes m'en firent sortir encore bien jeune. Leurs belles manières d'expliquer la nature mécaniquement me charmèrent, et je méprisais avec raison la méthode de ceux qui n'emploient que des formes ou des facultés dont on n'apprend rien. Mais depuis, ayant lâché d'approfondir les principes mêmes de la mécanique pour rendre raison des lois de la nature que l'expérience faisait connaître, je m'aperçus que la seule considération d'une masse étendue ne suflBsail pas, et qu'il fallait employer encore la notion de la force, qui est très-intelligible, quoiqu'elle soit du ressort de la métaphysique. Il me paraissait aussi que l'opinion de ceux qui transforment ou dégradent les hôtes en pures machines, quoiqu'elle semble possible, est hors d'apparence.et môme contre l'ordre des choses.
Au commencement, lorsque je m'étais affranchi du joug d'Aristote, j'avais donné dans le vide et dans les atomes, car c'est ce qui remplit le mieux l'imagination ; mais, en étant revenu après bien des méditations, je m'aperçus qu'il est impossible de trouver les principes d'une véritable unité dans la matière seule ou dans ce qui n'est que passif, puisque tout n'y est que collection ou amas de parties à l'infini. Or la multitude ne pouvant avoir sa réalité que des unités véritables, qui viennent d'ailleurs, et sont tout autre chose que les points dont il est constant que le contenu ne saurait être composé; donc, pour trouver ces unités réelles, je fus contraint de recourir à un atome formel, puisqu'un être matériel ne saurait être en môme temps matériel et parfaitement indivisible ou doué d'une véritable unité. Il fallut donc rappeler et comme réhabiliter les formes substantielles, si décriées aujourd'hui, mais d'une manière qui les rendit intelligibles et qui séparât l'usage qu'on en doit faire de l'abus qu'on en a fait. Je trouvai donc que leur nature consiste dans la force, et que
de cela suit quelque chose d'analogue au sentiment et à l'appétit, et qu'ainsi il fallait les concevoir à Timitation de la notion que nous avons des âmes. Mais, comme Pâme ne doit pas être employée pour rendre raison du détail de l'économie du corps de l'animal, je jugeai de môme qu'il ne fallait pas employer ces formes pour expliquer les problèmes particuliers de la nature, quoiqu'elles soient nécessaires pour établir de vrais principes généraux. Arislote les appelle entélécMes premières. Je les appelle peut-être plus intelligiblement forces primitives^ qui ne contiennent pas seulement Vacte ou le complément de la possibilité, mais encore une activité originale.
Je voyais que ces forces et ces âmes devaient être indivisibles aussi bien que notre esprit. {Système nouveau de la nature et de la communication des substances, )
Vni. LA VIE Eï LA MORT.
Cependant, pour revenir aux formes ordinaires ou aux âmes matérielles, cette durée qu'il faut leur attribuer à la place de celle qu'on avait attribuée aux atomes pourrait faire douter si elles ne vont pas de corps en corps, ce qui serait la métempsycose, à peu près comme quelques philosophes ont cru la transmission du mouvement et celle des espèces"; mais cette imagination est bien éloignée de la nature des choses. Il n'y a point de tel passage; et c'est ici où les transformations de MM. Swammerdam, Malpighi et Leuwenhoek, qui sont des plus excellents observateurs de notre temps, sont venues à mon secours et m'ont fait admettre plus aisément que l'animal et toute autre substance organisée ne commence poinllorsque nous lecroyons, et que sa génération apparente n'est qu'un développement et une espèce d'augmentation. Aussi ai-je remarqué que l'auteur de la Recherche de la vérité, M. Régis, M.. Hartsoeker et d'autres habiles hommes n'ont pas été fort éloignés de ce sentiment.
Mais il restait encore la plus grande question: de ce que ces âmes ou ces formes deviennent par la mort de l'animal