LA VIE ET LA MORT
OU par ]a destruction de l'individu, de la substance organisée; et c'est ce qui embarrasse le plus, d'autant qu'il paraît peu raisonnable que les âmes restent inutilement dans un chaos de matière confuse. Cela m'a fait juger enfin qu'il n'y avait qu'un seul parti raisonnable à prendre, et c'est celui de la conservation non-seulement de l'âme, mais encore de l'animal même et de sa machine organique ; quoique la destruction des parties grossières l'ait réduit à une petitesse qui n'échappe pas moins à nos sens que celle où il était avant que de naître. Aussi n'y a-t-il personne qui puisse bien marquer le véritable temps de la mort, laquelle peut passer longtemps pour une simple suspension des actions notables, et dans le fond n^est jamais autre chose dans les simples animaux; témoin les ressuscitations àes mouches noyées et puis ensevelies sous de la craie pulvérisée, et plusieurs exemples semblables qui font assez connaître qu'il y aurait bien d'autres ressuscitations, et de bien plus loin, si les hommes étaient en état de remettre la machine. Et il y a de l'apparence que c'est de quelque chose d'approchant que le grand Démocrite a parlé, tout anatomiste qu'il était, quoique Pline s'en moque. Il est donc naturel que, l'animal ayant toujours été vivant et organisé, comme des personnes de grande pénétration commencent à le reconnaître, il le demeure aussi toujours. Et puisque ainsi il n'y a point de première naissance ni de génératioti entièrement nouvelle de l'animal, il s'ensuit qu'il n'y en aura point d'extinction finale ni de mort entière prise à la rigueur métaphysique, et que par conséquent, au lieu de la transmigration des âmes, il n'y a qu'une transformation d'un même animal, selon que les organes sont plies différemment et plus ou moins développés.
Cependant les âmes raisonnables suivent des lois bien plus relevées, et sont exemptes de tout ce qui leur pourrait faire perdre la qualité de citoyens de la société des esprits, Dieu y ayant si bien pourvu que tous les changements de la matière ne leur sauraient faire perdre les qualités morales de leur personnalité. Et on peut dire que tout tend à
la perfection, non -seulement de l'univers en général, mais encore de ses créatures en particulier, qui sont destinées à un tel degré de bonheur que l'univers s'y trouve intéressé en vertu de la bonté divine qui se communique à un chacun autant que la souveraine sagesse le peut permettre.
9. Pour ce qui est du cours ordinaire des animaux et d'autres substances corporelles dont on a cru jusqu'ici l'extinction entière, et dont les changements dépendent plutôt des règles mécaniques que des lois morales, je remarquai avec plaisir que l'ancien auteur du livre De la diète, qu'on attribue à Hippocrate, avait entrevu quelque chose de la vérité lorsqu'il a dit en termes exprès que les animaux ne naissent et ne meurent point, et que les choses qu'on croit commencer et périr ne t'ont que paraître et disparaître. C'était aussi le sentiment de Parménide et de Mélisse chez Aristote ; car ces anciens étaient plus solides qu'on ne croit. ( Ibid. )
IX. LES liACHINES CRÉÉES PAR DIEU ET LES liAGHINES FAITES PAR LES UOMMES.
Je suis le mieux disposé du monde à rendre justice aux modernes ; cependant je trouve qu'ils ont porté la réforme trop loin, entre autres, en confondant les choses naturelles avec les artificielles, pour n'avoir pas eu d'assez grandes idées de la majesté de la nature. Ils conçoivent que la différence qu'il y a entre ses machines et les nôtres n'est que du grand au petit ; ce quia fait dire depuis peu à un trèshabile homme, auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes, qu'en regardant la nature de près on la trouve moins admirable qu'on n'avait cru, n'étant que comme la boutique d'un ouvrier. Je crois que ce n'est pas en donner une idée assez digne d'elle, et il n'y a que notre système qui fasse connaître enfin la véritable et immense distance qu'il y a entre les moindres productions et mécanismes de la sagesse divine et entre les plus grands chefs-d'œuvre de