‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 161 sur 205 · XVI. LE MAL ET L' OPTIMISME · texte numérisé non relu

XVI. LE MAL ET L' OPTIMISME

Mais, direz-vous, nous voyons le contraire arriver dans ce monde ; les gens de bien sont souvent très-malheureux, et, sans parler des lanimaux, des hommes innocents sont

accablés de maux et môme mis à mort au milieu des tourments ; enfîQ le monde, si Ton envisage surtout le gouvernement de Tespèce humaine, ressemble plutôt à une sorte de chaos confus qu'à l'œuvre bien ordonnée d'une sagesse suprême. Gela peut paraître ainsi au premier aspect, je Favoue, mais si Ton examine la chose de plus près, il résulte évidemment à priori des raisons que nous avons données qu'on doit croire le contraire,, c'est-à-dire que toutes les choses, et par conséquent les âmes, atteignent au plus haut degré de perfection possible.

Et, en effet, il n'est pas convenable déjuger avant d'avoir examiné toute la loi, comme disent les jurisconsultes. Nous ne connaissons qu'une très-petite partie de l'éternité qui s'étend dans l'immensité : c'est bien peu de chose', en effet, que l'expérience de quelques milliers d'années dont l'histoire nous transmet la mémoire. Et cependant c'est d'après une expérience si courte que nous osons juger de l'immense et de l'éternel, semblables à des hommes qui, nés et élevés -dans une prison ou, si l'on aime mieux, dans les salines souterraines des Sarmates, penseraient qu'il n'y a au monde aucune autre lumière que la lampe dont la faible lueur suffît à peine à diriger leurs pas. Regardons un très-beau tableau, et couvrons-le de manière à n'en apercevoir que la plus petite partie ; qu'y verrons-nous, en le regardant aussi attentivement et d'aussi près que possible, sinon un certain amas confus de couleurs jetées sans choix et sans art? Mais si, en ôlant le voile, nous le regardons d'un point de vue convenable, nous verrons que ce qui paraissait jeté au hasard sur la toile a été exécuté avec le plus grand art par l'auteur de Tceuvre (1). Ce qui a lieu pour l'œil dans la peinture a également lieu pour Toreille dans la musique. Des compositeurs d'un grand talent mêlent fréquemment des dissonances à leurs accords pour exciter et piquer pour ainsi dire l'auditeur qui, après une sorte d'inquiétude.

1. C'est ici une des belles comparaisons par lesquelles Leibniz aime à rendre sensible sa doctrine.

Le mal £t l'optimisme. 265

n'en voit qu'avec plus de plaisir tout rentrer dans Tordre,

C'est ainsi que nous nous réjouissons d'avoir couru de petits danfçers et éprouvé de faibles maux, soit par la conscience de notre pouvoir ou de notre bonheur, soit par un sentiment d'amour-propre ; ou que nous trouvons du plaisir aux simulacres effrayants que présentent la danse sur la corde ou les sauts périlleux ; de môme c'est en riant que nous lâchons à demi les enfants en faisant semblant de les jeter loin de nous, comme a fait le singe qui, ayant pris Ghristiern, roi de Danemark, encore enfant et enveloppé de ses langes, le porta au haut du toit, et, tout le monde en étant effrayé, le rapporta comme en riant sain et sauf dans son berceau. D'après le môme principe, il est insipide de manger toujours des mets doux ; il faut y môler des choses acres, acides et môme amères qui excitent le goût. Qui n'a pas goûté les choses amères n'a pas mérité les douces, et môme ne les appréciera pas. C'est la loi môme de la joie que le plaisir ne soit pas uniforme, car il enfante le dégoût, nous rend inertes et non joyeux.

Quant à ce que nous avons dit qu'une partie peut être troublée sans préjudice de l'harmonie générale, il ne faut pas l'entendre dans le sens qu'il n'est tenu aucun compte des parties et qu'il suffit que le monde entier soit parfait en lui-même, bien qu'il puisse se faire que le genre humain soit malheureux et qu'il n'y ait dans l'univers aucun soin de la justice, aucun souci de notre sort, comme pensent quelques-uns qui ne Jugent pas assez sainement de l'ensemble des choses. Car il faut savoir que, comme dans une république bien constituée, on s'occupe autant que possible des particuliers, de môme le monde ne peut être parfait si, tout en conservant l'harmonie universelle, on n'y veille aux intérêts particuliers (l). Et à cet égard on n'a pu établir aucune règle meilleure que la loi môme qui veut

1. Grand principe qui corrige ce qu'il y avait d'excessif dans certaines pages de la Théodicée.

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que chacun ait part à la perfection de l'univers par son propre bonheur proportionné à sa vertu et à la bonne volonté dont il est animé pour le bien commun (1), c'est-à-dire par Taccomplissement même de ce que nous appelons la charité et Tamour de Dieu, ou de ce qui seul constitue, d'après le jugement des plus sages théologiens, la force et la puissance de la religion chrétienne elle-même. El il ne doit pas paraître étonnant qu'il soit fait une si grande part aux âmes dans Tunivers, puisqu'elles reflètent l'image la plus fidèle de l'auteur suprême, que d'elles à lui il n'y a pas seulement, comme pour tout le reste, le rapport de la machine à l'ouvrier, mais celui du citoyen au prince, qu*elles doivent durer autant que l'univers, qu'elles expriment en quelque manière et concentrent le tout en ellesmêmes, de sorte qu'on pourrait dire des âmes qu'elles sont des parties totales (2).

Pour ce qui regarde surtout les afflictions des gens de bien, on doit tenir pour certain qu'il en résulte pour eux un plus grand bien, et cela est vrai physiquement et théologiquement. Le grain jeté dans la terre souffre avant de produire son fruit (3). Et l'on peut aflBrmer que les afflictions, temporairement mauvaises, sont bonnes pour le résultat, en ce qu'elles sont des voies abrégées vers la perfection. De même en physique, les liqueurs qui fermentent plus lentement mettent aussi plus de temps à s'améliorer, tandis que celles qui éprouvent une plus grande agitation rejettent certaines parties avec plus de force et se corrigent plus promptement.

Et on pourrait dire de cela que c'est reculer pour mieux sauter.

On doit donc regarder ces considérations non-seulement comme agréables et consolantes, mais aussi comme très-

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