‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 166 sur 205 · Le Bouddba, ibid · texte numérisé non relu

Le Bouddba, ibid

larmes, et pour des larmes qu'il verse dès le commencement de la vie : son seul crime c'est d'être né... Le sourire, et le plus précoce, ne lui est pas accordé avant le quarantième jour... Combien de temps encore sa tête ne sera-t-elle pas vacillante (1), signe de la plus grande faiblesse parmi les animaux... Les autres savent naturellement nager, voler, courir; il ne sait rien naturellement que de pleurer. Aussi est-il des gens qui ont pensé que le meilleur était de ne pas naître, ou, si on est né, de mourir le plus tôt possible, Pline l'Ancien.

L'amour-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses pour soi. Il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les tvrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens.

Il n'est rien de si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que sa conduite. Ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raflBnements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants, il fait mille insensibles tours et retours ; là il est souvent invisible à lui-même ; il y conçoit, il y nourrit, il y élève, sans le savoir, un grdnd nombre d'affections et de haines. Il en forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer.

Il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles, et trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions. Il vit partout, il vit de tout, il vit de rien. Il s'accommode des choses et de leur privation ; il passe môme dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins, et, ce qui est admirable, il se hait luimême avec eux ; il conjure sa perte ; il travaille même à

1. Pline oublie que cette tête vacillante porte en soi la pensée, et, avec la pensée, l'infini.

276 ÉCLAIRCISSEMENTS SUB l'hISTOIRE DE L'OPTIMISHE.

sa ruine ; enfin, il ne se soucie que d'être, ef, pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi.

Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et s'il entre hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le môme temps qu'il se ruine dans un endroit, il se rétablit dans un autre. Quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre ou le changer, et, lors même qu'il est vaincu et qu'on croit en être défait, on le trouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de Tamour-propre, dont toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation. La mer en est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues une expression de la succession turbulente de ses pensées et de ses éternels mouvements.

(La Rochefoucauld, Maximes.)

a Si quelque chose est capable de nous donner une idée de notre faiblesse, c'est l'état où nous nous trouvons immédiatement aprôB la naissance. Incapable de faire encore aucun usage de ses organes et de se servir de ses sens, l'enfant qui naît a besoin de secours de toute espèce : c'est une image de misère et de douleur ; il est, dans ces premiers temps, plus faible qu'aucun des animaux ; sa vie incertaine et chancelante, parait devoir finir à chaque instant ; il ne. peut se soutenir ni se mouvoir ; à peine a-t-il la force nécessaire pour exister, et pour annoncer par des gémissements les souffrances qu'il éprouve; comme si la nature voulait l'avertir qu'il est né pour souffrir, et qu'il ne vient prendre place dans l'espèce humaine que pour en

partager les infirmités et les peines. »

Bdffon.

« Pangloss (1)... prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des

1. Voltaire a désigné de ce nom inconvenant Leibniz dont il parodie la doctrine sur Toptimisme. Ces plaisanteries sont-elles

Les pessimistes. 27t

mondes possibles, le château de monseigneur le baron était

le plus beau des châteaux... Il est démontré, disait-il, que

les choses ne peuvent être autrement ; car, tout étant fait

pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure

fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter

des lunettes, aussi avons-nous des lunettes; les jambes

sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous

avons des chausses ; les pierres ont été formées pour être

taillées et pour ^n faire des châteaux, aussi monseigneur

a un très-beau château ; par conséquent, ceux qui ont

avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire

que tout est au mieux. »

(Voltaire.) ,

« - Les maximes, les axiomes sont, ainsi que les abrégés, Touvrage des. gens d'esprit qui ont travaillé, ce semble, à l'usage des esprits médiocres ou paresseux. Le paresseux s'accommode d'une maxime qui le dispense de faire luimôme les observations qui ont mené l'auteur de la maxime au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux et l'homme médiocre se croient dispensés d'aller au delà, et donnent à la maxime une généralité que l'auteur, à moins qu'il ne soit lui-môme médiocre (ce qui arrive quelquefois), n'a pas prétendu lui donner (1). L'homme supérieur saisit tout d'un coup les ressemblances, les différences qui font que la maxime est plus ou moir s applicable à tel ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est de cela comme de l'histoire naturelle, où le désir de simplifier a imaginé les classes et les divisions. Il a fallu avoir de l'esprit pour les faire ; car il a fallu rapprocher et observer des rapports : mais le grand naturaliste, l'homme de génie, voit que la nature prodigue des êtres individuellement différents, et voit l'insufiisance des divisions et des classes, qui sont d'un si grand usage

une réfutation ? Si les exemples de causes finales donnés ici par Voltaire sont ridicules. Voltaire n'a-l-il pas déclaré lui-même ailleurs qu'en dépit de tout il croit aux causes finales et reste a cause-finalicr ?t

1. Remarque excellente, qu'il ne faudra pas oublier en lisant les pensées qui suivent.

âlB ÉCLAIBCJSSEMENTS SUR l'uISLOIRE DE LOPTtMISMË.

aux esprits médiocres ou paresseux. Ou peut les associer : c'est souvent la même chose, c'est souvent la cause et Peffet. — Il y a deux classes de moralistes et de politiques : ceux qui n'ont vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et c'est le plus grand nombre ; Lucien, Montaigne, Labruyère, Larochefoucauld, Swift, Mandeville, Helvétius, etc. : ceux qui ne l'ont vue que du beau côté et dans ses perfections; tels sont Shaftesbury et quelques autres. Les premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont vu que les latrines ; les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux loin de ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins. Est in medio verum (1). ♦ — La nature, en faisant n aitre à ia fois la raison et les passions, semble avoir voulu, par le second présent, aider l'homme à s'étourdir sur le mal qu'elle lui a fait par le premier ; et, en ne le laissant vivre que peu d'années après la perte de ses passions, semble prendre pitié de lui, en le délivrant bientôt d'une vie qui le réduisait à sa raison pour toute ressource.

— La nature a voulu que les illusions fussent pour les sages comme pour les fous, aiin que les premiers ne fussent pas trop malheureux par leur propre sagesse.

— Telle est la misérable condition des hommes, qu'il leur faut chercher, dans la société, des consolations aux maux de la naiure,et, dans la nature, des consolations aux maux de la société. Combien d'hommes n'ont trouvé, ni dans l'une, ni dans l'autre, des distractions à leurs peines!

— C'est une belle allégorie, dans la Bible, que cet arbre de la science du bien et du mal qui produit la mort. Cet emblème ne veut-il pas dire que, lorsqu'on a pénétré le fond des choses, la perte des illusions amène la mort de Tâme, c'est-à-dire un désintéressement complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes (2)?

— Préjugé, vanité, calcul: voilà ce qui gouverne le monde. Celui qui ne connaît pour règles de sa conduite que raison, vérité, sentiment, n'a presque rieu de commun avec

1. Ce sont là des réflexions forl jusles, que Ghamfort lui-même a trop oubliées dans ies pages chagrines qu'il écrit ensuite.

2. Si c*est un désintéressement et un dédain de tout ce qui n'est pas le bien moral, ce n'est point la mort de Tâme.

la société. C'est en lui-même qu'il doit chercher et trouver presque tout son bonheur.

— N'est-ce pas une chose plaisante de considérer que Ja gloire de plusieurs grands hommes soit d'avoir employé leur vie entière à combattre des préjugés ou des sottises qui font pitié, et qui semblaient ne devoir jamais entrer dans une tête humaine? La gloire deBayle, par exemple, est d'avoir montré ce qu'il y a d'absurde dans les subtilités philosophiques et scolastique s, qui feraient lever les épaules à un paysan du Gâtinais doué d'un grand sens naturel ; celle de Locke, d'avoir prouvé qu'on ne doit point parler sans s'entendre, ni croire entendre ce qu'on n'entend pas; celle de plusieurs philosophes, d'avoir composé de gros livres contre des idées superstitieuses qui feraient fuir avec mépris un sauvage du Canada; celle de Montesquieu, et de quelques auteurs avant lui, d'avoir (en respectant une foule de préjugés misérables) laissé entrevoir que les gouvernants sont faits pour les gouvernés, et non les gouvernés pour les gouvernants. Si le rêve des philosophes qui croient au perfectionnement de la société s'accomplit, que dira la postérité, de voir qu'il ait fallu tant d'eCTorts pour arriver à des résultats si simples et si naturels ?

— Quiconque n'a pas de caractère n'est pas un homme : c'est une chose.

On a trouvé le moi de Médée sublime; mais celui qui ne peut pas le dire dans tous les accidents de la vie est bien peu de chose, ou plutôt n'est rien (1).

— Presque tous les hommes sont esclaves, par la raison que les Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir prononcer la syllabe non. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul, sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère.

~ La nature ne m'a point dit: ne sois point pauvre; encore moins: sois riche; mais elle me crie : sois indépendant.

— La pensée console de tout, et remédie à tout. Si quelquefois elle vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu'elle vous a fait, elle vous le donnera.

1. Il est curieux et instructif de voir comment un pessimiste tel que Chamfort mêle à des pensées misantbropiques des réflexions vraiment morales et élevées.

280 ficLAiBCissEMENTS SUR l'histothe de l'optimisme.

— La meilleure philosophie relativement au monde est d'allier à son é^ard le sarcasme de la gaieté avec l'indulgence du mépris (l).

— L'espérance n'est qu'un charlatan qui nous trompe sans cesse. £t, pour moi, le bonheur n'a commencé que lorsque je l'ai eu perdue.

— Quand on veut devenir philosophe, il ne faut pas se rebuter des premières dérouvertes affligeantes qu'on fait dans la connaissance des hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement qu'ils donnent comme l'anatomiste triomphe de la nature, de ses organes et de son dégoût pour devenir habile dans son art.

— En apprenant à connaître les maux de la nature, on méprise la mort; en apprenant à connaître ceux de la société on méprise la vie.

— La nature parait se servir des hommes pour ses desseins, sans se soucier des instruments qu'elle emploie; à peu près comme les tyrans, qui se défont de ceux dont ils se sont servis.

— L'honnête homme, détrompé de toutes les illusions, est l'homme par excellence. Pour peu qu'il ait d'esprit, sa société est très-aimable. Il ne saurait être pédant, ne mettant d'importance à rien. Il est indulgent, parce qu'il se souvient qu'il a eu des illusions, comme ceux qui en sont encore occupés. C'est un effet de son insouciance d'être sûr, dans le commerce, de ne se permettre ni redites ni tracasseries. Si on se les permet à son égard, il les oublie ou les dédaigne. Il doit être plus gai qu'un autre, parce qu'il est constamment en état d'épigramme contre son prochain (2). Il est dans le vrai, et rit des fajux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux (3). C'est un homme qui, d'un endroit éclairé, voit dans une chambre obscure les gestes ridicules de ceux qui s'y promènent au hasard. II brise en riant les faux poids et les fausses mesures qu'on applique aux hommes et aux choses.

— L'homme sans principes est aussi ordinairement un

1. La meilleure philosophie n'est-elle pas au contraire la tristesse de la pitié et l'ardeur de la charité ?

?. Ce n'est pas là une bonne source de gaieté.

Page 1