‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 167 sur 205 · Il vaudrait mieux venir à leur aide · texte numérisé non relu

Il vaudrait mieux venir à leur aide

homme sans caractère ; car, s'il était né avec du caractère, il aurait senti le besoin de se créer des principes.

— Les gens faibles sont les troupes légères de Tarmée des méchants. Ils font plus de mal que Tarmée môme ; ils infectent et ils rava^^ent.

— On partage avec plaisir l'amitié de ses amis pour des personnes auxquelles on s'intéresse peu soi-même ; mais la haine, môme celle qui est la plus juste, a de la peine à se faire respecter.

— Un homme sans élévation ne saurait avoir de bonté ; il ne peut avoir que de la bonhomie.

— Il faut convenir que, pour ôtre heureux en vivant dans le monde, il y a des côtés de son âme qu'il faut entièrement paralyser,

— Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes, les secrets de la société, qui composent la science d'un homme du monde parvenu à l'âge de quarante ans, avaient été connus de ce môme homme à l'âge de vingt, ou il fût tombé dans le désespoir, ou il se serait corrompu par luimôme, par projet ; et cependant on voit un petit nombre d'hommes sages, parvenus à cet âge-là, instruits de toutes ces choses et très-éclairés, n'être ni corrompus ni malheureux. La prudence dirige leurs vertus à travers la corruption publique ; et la force de leur caractère, jointe aux lumières d'un esprit étendu, les élève au-dessus du chagrin qu'inspire la perversité des hommes.

— Voulez-vous voir à quel point chaque état de la société corrompt les hommes (1)1 Examinez ce qu'ils sont, quand ils en ont éprouvé plus longtemps l'influence, c'est-à-dire dans la vieillesse. Voyez ce que c'est qu'un vieux cour- 'tisan, un vieux juge, un vieux procureur, un vieux chirurgien, etc.

— Il y a une profonde insensibilité aux vertus, qui surprend et scandalise beaucoup plus que le vice. Ceux que la bassesse publique appelle grands seigneurs ou grands, les hommes en place paraissent, pour la plupart, doués de cette insensibilité odieuse. Gela ne viendrait-il pas de l'idée, vague et peu développée dans leur tète, que les hommes

1. On reconnaît l'influence des déclamations de Rousseau contre la société.

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doués de ces vertus oe sont pas propres à être des instruments d'intrigue ? Ils les négligent, ces hommes, comme inutiles à eux-mêmes et aux autres, dans un pays où, sans rintrigue, la fausseté et la ruse, on n'arrive à rien !

— Que voit-on dans le monde ? Partout un respect naïf et sincère pour des conventions absurdes, pour une sottise (les sots saluent leur reine), ou bien des ménagements forcés pour cette même sottise (les gens d'esprit craignent leur tyran).

— Il y a plus de fous que de sages ; et dans le sage même, il y a plus de folie que de sagesse.

— Le plaisir peut s'appuyer sur Tillusion; mais le bonheur repose sur la vérité : il n'y a qu'elle qui puisse nous donner celui dont la nature humaine est susceptible. L'homme heureux par l'illusion a sa fortune en agiotage ; l'homme heureux par la vérité a sa fortune en fonds 'de terre et en bonnes constitutions.

— Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont, à tout prendre, les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien : o 11 vaut mieux être assis que debout, être couché qu'assis; mais il vaut mieux être mort que tout cela. »

— J'ai souvent remarqué, dans mes lectures, que le premier mouvement de ceux qui ont fait quelque action héroïque, qui se sont livrés à quelque impression généreuse, qui ont sauvé les infortunés, couru quelque grand risque et procuré quelque grand avantage, soit au public, soit à des particuliers ; j'ai, dis-je, remarqué que leur premier mouvement a été de refuser la récompense qu'on leur en offrait. Ce sentiment s'est trouvé dans le cœur des hommes les plus indigents et de la dernière classe du peuple. Quel est donc cet instinct moral qui apprend à l'homme sans éducation que la récompense de ses actions est dans le cœur de celui qui les a faites? Il semble qu'en nous les payant, on nous les ôte. »

Chamfort, Maximes (l).

l.Charafort est un des écrivains français qui, par rintermédiaire de Schopenhauer, son lecteur assidu, ont exercé le plus d'influence sur la philosophie allemande contemporaine, dont le pessimisme fait le fond.

« Le monde, tel que nous le connaissons, est-il bon, comme le répète l'optimisme de Leibniz ou l'optimisme monstrueux de Spinosa ? — Non. Cet effort qui est le cœur et l'essence même de chaque chose est, nous l'avons vu, identique à ce qui, manifesté en nous à la pure lumière de la conscience, se nomme la volonté. Tout ce qui l'entrave, nous l'appelons douleur, tout ce qui lui permet d'atteindre son but, nous l'appelons plaisir. Or les phénomènes de plaisir et de douleur, étant dépendants de la volonté, sont d'autant plus complets que la volonté Test elle-même. Et comme tout effort naît d'un besoin, tant qu'il n'est pas satisfait il en ressent de la douleur, et quand il est satisfait, cette satisfaction ne pouvant durer, il en résulte un nouveau besoin et une nouvelle doulc ur (1). Vouloir, c'est donc essentiellement souffrir, et comme vivre c'es vouloir, toute vie est par essence douleur. Plus l'être est élevé, plus il souffre... La vie de l'homme n'est qu'une lutte pour l'existence avec la certitude d'être vaincu... La vie est une chasse incessante où tantôt chasseurs, tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d'une horrible curée ; une sorte d'histoire naturelle de la douleur qui se résume ainsi : vouloir sans motif, toujours souffrir, toujours lutter, puis mourir, et ainsi de suite dans les siècles des siècles, jusqu'à ce que notre planète s'écaille en petits morceaux »

« Les bouddhistes emploient avec beaucoup de raison le terme purement négatif de nirvana, qui est la négation de ce monde (sansâra). Si le nirvana est défini comme néant, cela ne veut rien dire, sinon que ce monde ou sansâra ne contient aucun élément propre qui puisse servir à la définition ou à la construction du nirvana... Lors donc que, par la sympathie universelle, par la charité, l'homme en est venu à comprendre ridenlité essentielle de tous les êtres, à supprimer tout principe illusoire d'individuation, à reconnaître soi dans tous les êtres et tous les êtres en soi,

1 . On remarquera combien est contestable toute cette théorie de la douleur.

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lorsqu'il a nié son corps par l'ascétisme et jeté hors de lui tout désir, alors se produit Yeuthanasie de la volonté (sa béatitude dans la mort), cet état de parfaite indifférence où sujet pensant et objet pensé disparaissent, où il n'y a plus ni volonté, ni représentation, ni monde. C'est là ce que les Hindous ont exprimé par des mots vides de sens, comme résorption en Bralim, nirvana. Nous reconnaissons volontiers que ce qui reste après rabo'ition complète de la volonté n'est absolument rien pour ceux qui sont encore pleins du vouloir-vivre. Mais pour ceux chez qui la volonté s'est niée, notre monde, ce monde réel avec ses soleils et sa voie lactée, qu'est-il ? — Rien. »

SCHOPENHAUER. Die Welt als Wille und Vorstellung (l).

1. Voir, Bur Schopenhauer, notre Histoire de la philosophie, p. 455 et suiyaDtes.

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