NOTICE SUR LEIBNIZ. V
Ne reconnaît-on pas là cette philosophie proposée « par un auteur subtil, mais profane, » Spinoza, et qui n'est, dit Leibniz, qu'un « cartésianisme immo^ déré ? »
Leibniz, lui aussi, avait failli se laisser séduire à l'apparente rigueur de ce système ; mais il en avait bientôt senti Tinsuffisance. Au panthéisme de Spinoza, aux causes occasionnelles de Malebranche si voisines du spinozisme, aux théories purement mécaniques de Descartes sur l'univers, il oppose l'activité de la substance individuelle. Etre, c'est agir ; toute substance est cause, toute cause est substance. L'acte créateur ne produit pas de simples phénomènes, qui alors ne seraient plus que des modes de Dieu ; il dépose dans ces êtres une force ou vertu intime « qui survit au décret divin, » et d'où peuvent naturellement procéder à l'avenir leurs actions comme leurs passions. Dieu, dit Leibniz dans sa ThéodicéCy n'a pas besoin de créer de nouveau son œuvre à chaque instant, comme Descartes paraissait le croire, ni de produire immédiatement tout ce qui a lieu dans les créatures. Il existe en elles quelque chose de réel et d'accompli, » qui produit ensuite spontanément une série de phénomènes, parce que cette série y a sa cause et sa substance, ou, en un seul mot, sa première raison.
Ainsi reparaît dans la philosophie l'idée de l'activité, que Descartes avait bannie de la moitié de son système, et que ses disciples avaient .fini par concentrer tout entière en Dieu. La force active, dit Leibniz, est un pouvoir moyen entre la simple possibilité et l'action réelle ; ce pouvoir enveloppe Y effort^ et se détermine sans cesse de lui-même à l'action, sans avoir besoin d'être aidé, mais seulement de n'être pas empêché. Aussi la force produit-elle toujours quelque
F. LBIBNIZ. *.
VI nOTICE SUR LEIBNIZ.
actiou, insensible peut-être, mais réelle. Saus cette tendance à l'acte, sans quelque commencement d'opération, la puissance active ne serait rien. Si on ne peut dépeindre la force {car i elle ne s'imagine pas »), ou peut du moins en éclaircir la notion par des analogies : un poids suspendu à l'extrémité d'une corde qu'il tend, un arc bandé, en sont des exemples. Ou plutôt, regardez en vous-mêmes : la force est en vous, elle e^t vous. La conscience ne saisit pas seulement des effets et des phénomènes, comme le soutinrent les scolastiques, Malebranclie et Locke ; elle saisit encore la cause qui produit les phénomènes, la substance qui les enveloppe dans son unité et les développe peu à peu, en un mol la /orce active. « La force, objecte-t-on à Leibniz, nous ne la connaissons que par ses effets, et non telle qu'elle est en soi. » Leibniz répond dans ses Nouveaux essais : « Il en serait ainsi si nous n'avions pas d'âme et si nous- ne la connaissions pas. » — Leibniz marque ainsi la véritable origine de cette notion : c'est à la conscience qu'il faut en revenir quand on s'est convaincu, par les études mathématiques et physiques, de l'insuffisance du pur mécanisme, Le mécanisme universel, tel que Descartes l'a proposé pour expliquer les phénomènes du monde, est vrai sans doute, mais il n'est que la moitié de la vérité, il exprime les relations des choses dans l'espace et dans le temps, mais non leur essence intime. Sans doute, la même quantité de mouvement et, qui plus est, de direction du mouvement, persiste toujours dans l'univers : tous les phénomènes de la nature sont du mouvement transformé ; mais cette explicatiou mécaniqui! des choses, suffisante pour le physicien, est insuffisante pour le métaphysicien. Si le mécanisme rend compte de la nature visible par les lois du mou-