LEIBNIZ THÉOLOGIEN
Enfin, pour terminer le détail des qualités acquises de M. Leibniz, il était théologien, non pas seulement en tant t{ue philosophe ou métaphysicien, mais théologien dans le sens étroit; il entendait les différentes parties de la théologie chrétienne, que les simples philosophes ignorent communément à fond : Il avait beaucoup lu et les Pères et les scolastiques.
Le savant évêque de Salisbury, M. Bumet, ayant eu sur la réunion de l'Église anglicane avec la luthérienne des vues qui avaient été fort goûtées par des théologiens de la confession d'Augsbourg, M. Leibniz fit voir que cet évêque, tout habile qu'il était, n'avait pas tout à fait bien pris le nœud de cette controverse ; et l'on prétend que l'évêque en convint. On sait assez qu'il s'agit là des dernières finesses de l'art^ et qu'il faut être véritablement théologien, même pour s'y méprendre.
Il parut ici, en 1692, un livre intitulé :*De la tolérance des religions, M. Leibniz la soutenait contre feu M. Pelisson, devenu avec succès théologien et controversiste. Ils disputaient par lettres, et avec une politesse exemplaire. Le caractère naturel de M. Leibniz le portait à cette tolérance, que les esprits doux souhaiteraient d'établir, mais dont après cela ils auraient assez de peine à marquer les bornes et à prévenir les mauvais effets. Malgré la grande estime qu'on avait pour lui, on imprima tous ses raisonnements avec privilège, tant on se fiait aux réponses de M. Pelisson.
Le plus grand ouvrage de M. Leibniz qui se rapporte à la théologie est sa Théodicée, imprimée en 1710. On connaît assez les difficultés que M. Bayle avait proposées sur l'origine du mal, soit physique, soit moral ; M. Leibniz, qui craignait l'impression qu'elles pouvaient faire sur quantité d'esprits, entreprit d'y répondre.
ai EXTRAIT DE LÀ VIE ET ÉLOGE DE LEIBNU*
Il commence par mettre dans le ciel M. Bayle qui était mort, celui dont il voulait détruire les dangereux raisonaements. Il lui applique ces vers de Virgile :
Gandidus insueti miratur limen Olympi
Sub pedibusque videt nubes et sidéra Daphnis.
11 dit que M. Bayle yoit présentement le vrai dans sa source ; charité rare parmi les théologiens, à qui il est fort familier de damner leurs adversaires.
Voici le gros du système. Dieu voit une infinité de mondes ou univers possibles, qui tous prétendent à l'existence^ Celui en qui la combinaison du bien métaphysique, physique et moral, avec les maux opposés, fait un meilleur^ semblable aux plus grands géométriques, est préféré ; de là le mal quelconque, permis et non pas voulu. Dana cet univers qui a mérité la préférence, sont comprises les douleurs et les mauvaises actions des hommes, mais dans le moindre nombre, et avec les suites les plus avantageuses qu'il soit possible.
Gela se fait encore mieux sentir par une idée philosophique, théologique et poétique tout ensemble. Il y a un dialogue de Laurent Valla où cet auteur feint que Sextus, fils de Tarquin le Superbe va consulter Apollon, à Delphes, sur sa destinée : Apollon lui prédit qu'il violera Lucrèce.
Sextus se plaint de la prédiction. Apollon répond que ce n'est pas sa faute, qu'il n'est que le devin, que Jupiter a tout réglé, et que c'est à lui qu'il faut se plaindre. Là finit le dialogue, où l'on voit que Valla sauve la prescience de Dieu aux dépens de sa bonté ; mais ce n'est pas là comme M. Leibniz l'entend; il continue, selon son système, la fiction de Valla. Sextus va à Dodone se plaindre à Jupiter du crime auquel il est destiné. Jupiter lui répond qu'il n'a qu'à ne point aller à Rome ; mais Sextus déclare nettement qu'il ne peut renoncer à l'espérance d'être roi, et s'en va. Après son départ, le grand-prêtre Théodore demande à Jupiter pourquoi il n'a pas donné une autre volonté à Sextus. Jupiter envoie Théodore à Athènes consulter Minerve. Elle lui montre le palais des destinées, où sont les tableaux de tous les univers possibles, depuis le pire jusqu'au meilleur. Théodore voit dans le meilleur le crime do Sextus^ d'où nait la
EXTRAIT DE LA YIË ET ËLOGlâ DÉ LEtBÏflK. 23
liberté d« Roâie, tin gouvernement fëtotld en VertUâ, uii éâipife utile & une gratide partie du geUfe hUtnaih, etc. Théodore n'a plus rien à dire.
La Théodicée seule suffirait pour représenter M. Leibniz : une lecture immense, des anecdotes curieuses sur les livres ou les personnes^ beaucoup d'équité et même de faveur pour tous les auteurs cités, fût-ce en les combattant, des vues sublimes et lumineuses, des raisonnements au fond desquels on éeht toujours l^esprit géométrique, un style oii la force domine, et où cependaût èoUt admis les agrémenta d'Une imagination heureuse.
PROfET d'uMB I1AN6UB FHIXiOBOFHIQUE UNITERgEIiUi.
Nous devrions présentement avoir épuisé M; Leibniz, il ne Test pourtant pas eUcbre J non parce que nous avons passé sous isilence très-grand nombre de Choses particullèrefl qui auraient peut-être sufft pour l'éloge d'un autre, mais parce qu'il en reste une d'un genre tout différent ; c'est le projet qu'il â^âit Conçu d'une langue philosophique et universellei Wllkins, évêqUe de Ghester^ et Dalgarme y avaient travaillé 5 thais dès le tempis qu'il était en Angleterre, il avait dit à Mm. Bayle et d'Oldenbourg qu'il ne croyait pas que ces grands hommes eussent frappé au but. Us pouvaient bien faire que des nations qui ne s'entendaient pas eussent aisément commerce ; mais ils n'avaient pas attrapé les véri«* tables caractères réels^ qui étaient l'instrument le plus fin dttttt l'esprit humain se pût servir, et qui devaient eitrèmeinent faciliter et le raisonnement et la mémoire^ et l'inVention des choses. Ils detaieht ressembler, autant qu'il était possible, aux caractères d'algèbre, qui, en effet, sont trëêdimples et très-expressifs, qui n'ont jamais ni superfluité ni équivoque, et dont les variétés sont raisonnées. Il a parlé en quelque endroit d'un ntphûhet deê pmêÉeê humaines^ qu'il méditait, selon toutes les apparences • cet alphabet avait rapport à sa langue universelle. Après l'avoir trouvée^ il eût encore fallu^ quelque commode et quelque utile qu'elle eût ëté< trouver l'art de persuader aui dilfôrents
peuples de s'en servir, et ce n'eût pas éré là le moins difficile. Ils ne s'accordent qu*à n'entendre point leurs intérêts communs.
LEIBNIZ FONDE l' ACADÉMIE DE BERLIN.
L'électeur Ernest-Auguste le fit, en 1696, son conseiller privé de justice. On ne croit point en Allemagne que les savants soient incapables des charges*
En 1699^ il fut mis à la tète des associés étrangers de cette académie. •> Il n'avait tenu qu'à lui d*y avoir place beaucoup plus tôt, à titre de pensionnaire. Pendant qu'il était à Paris^ on voulut l'y fixer fort avantageusement, pourvu qu'il se fît catholique ; mais, tout tolérant; qu'il était, il rejeta absolument cette condition.
Comme il avait une extrême passion pour les sciences, il voulut leur être utile non-seulement par ses découvertes, mais par la grande considération où il était. Il inspira à l'électeur de Brandebourg le dessein d'établir une académie des sciences à Berlin, ce qui fut entièrement fini en 1700, sur le plan qu'il avait donné. L'année suivante, cet électeur fut déclaré roi de Prusse ; le nouveau royaume et la nouvelle académie prirent naissance presque en même temps. Cette compagnie, selon le génie de son fondateur, embrassait, outre la physique et les mathématiques, l'histoire sacrée et profane et toute l'antiquité. Il en fut président perpétuel, et il n'y eut point de jaloux. »
Il avait les mêmes vues pour les États de l'électeur de Saxe, roi de Pologne, et il voulait établir à Dresde une académie qui eût correspondance avec celle de Berlin; mais les troubles de Pologne lui ôtèrent toute espèce de succès.
En récompense, il s'ouvrit à lui, en 1711, un champ plus vaste qui n'avait point été cultivé. Le czar, qui a conçu la plus grande et la plus noble pensée qui puisse tomber dans l'esprit d'un souverain, celle de tirer ses peuples de la barbarie et d'introduire chez eux les sciences et les arts, alla à Turgau pour le mariage du prince son fils aîné avec la princesse Charlotte-Christine, et y vit et consulta beaucoup
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M. Leibniz sur son projet. Le sage était précisément tel que le monarque méritait de le trouver.
Le czar fît à M. Leibniz un magnifique présent et lui donna le titre de son conseiller privé de justice, avec une pension considérable. Mais ce qui est encore plus glorieux pour lui^ rhistoire de rétablissement des sciences en Moscovie ne pourra jamais l'oublier, et son nom y marchera à la suite de celui du czar. C'est un bonheur rare pour un sage moderne qu*iine occasion d'être législateur de barbares ; ceux qui l'ont été dans les premiers temps sont ces chantres miraculeux qui attiraient les rochers et bâtissaient des villes avec la lyre ; et M. Leibniz eût été travesti par la fable en Orphée ou en Âmphion.
U n'y a point de prospérité continue. Le roi de Prusse mourut en 1713, et le goût du roi son successeur, entièrement déclaré pour la guerre, menaçait l'académie de Berlin d'une chute prochaine. M. Leibniz songea à procurer aux sciences un siège plus assuré, et se tourna du côté de la cour impériale. Il y trouva le prince Eugène, qui, pour être un si grand général, et fameux par tant de victoires, n'en aimait pas moins les sciences, et qui favorisa de tout son pouvoir le dessein de M. Leibniz. Mais la peste survenue à Vienne rendit inutiles tous les mouvements qu'il s'était donnés pour y former une académie. Il n*eut qu'une assez grosse pension de l'empereur, avec des offres très-avantageuses s'il voulait demeurer dans sa cour. Dès le temps du couronnement de ce prince, il avait déjà eu le titre de conseiller aulique.
Le roi d'Angleterre repassa en Allemagne, où M. Leibniz eut enfin la joie de voir le roi. Depuis ce temps, sa santé baissa toujours ; il était sujet à la goutte, dont les attaques devenaient plus fréquentes. Elle lui gagna les épaules ; et on croit qu'une certaine tisane particulière qu'il prit dans un grand accès, et qui ne passa point, lui causa les convulsions et les douleurs excessives dont il mourut en une heure, le 14 novembre 1716. Dans les derniers moments qu'il put parler, il raisonnait sur la manière dont le fameux Furtembach avait changé la moitié d'un clou de fer en or.
EXTRAIT W 14 VIB! BT Êl^a^ BB IfllBllil,
l^e sayi^BiM, Si^kafil, qui avait vécu dix^neuf am avec lui, qui l'avait aidé dans ses trs^vaux historiques, et que le roi 4' Angleterre 4 choisi en dernier lieu pour être historiographe de sa maison et sop bibliothécaire à Hanovre, prit soia de lui faire uqe sépulture très-honorable ou plutôt une pompe fupèbre. Toute la cour y fut invitée, et personne n'y parut M. Ëckard dit qu'il en fut fort étonné, cependant les eour«< ti^ns ne firent que ce qu'ils devaient ; le mort ne laissait après lui personne qu'ils eussent à considérer, et ils n'eusieni rendu ce dernier devoir qu'au mérite.
M, l.eibnii ne s'était point marié i il y avait pensé, i, l'Ag^ de cinquante ans, mais la personne qu'il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna h U« {«oibnU le loisir de faire les siennes, et il ne se maria point,
W était d'une forte complexion, Il n'avait guère eu de ma** ladieSi ei^cepté quelques vertiges dont il était quelquefoifi in* commode, et la goutte, Il mangeait beaucoup et buvait peu» quand on ne le forçait pa^, et jamais de vin sans eau. Chei
lui il était absolument le maître, car il mangeait toqjoura seuU II ne réglait pa$^ pes repa^ k de certaines heure^y mai^ selon ses études; il n'avait point de ménage, et envoyait que^ rir chez un traiteur la première chose trouvée. Depuis qu'il avait la goutte, il ne dinait que d'un peu de lait ) mais U faisait un grand souper, sur lequel il sa. couchait k une heurft ou deut après minuit, Souvent U ne dormait qu'aasis sur un% chaise, et ne a'en réveillait pas moin^ frais i sept ou huit heures du matin. Il étudiait de suite j et il a été des moi% entiers sans quitter le siège, pratique fort propre i^ avancer beaucoup un travail, mais fort malsaine Aussi croit-on qu'elle lui attira une fluxion ^Ur la jambe droite, avec un ulcère ouvert. Il y voulut remédier à sa manière, car il consultait peu les médecins, et il vint à ne pouvoir presque plus marcher ni quitter le lit.
Il faisait des extraits de tout ce quMI lisait, et y ^'outait ses réflexions ; après quoi il mettait tout cela à part, et ne, le regardait plus. Sa mémoire, qui était admirable, ne se déchargeait point, comme à l'ordinaire, des choses qui étaient écrites, mais seulement l'écriture avait été nécessaire pour les y graver à jamais. 11 était toujours prêt à répondra sur toutes sortes de matières^ §t le roi d'Angle,terre l'appelait son dictionnaire vivant^
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Il s'entretenait yoloaliera avec toutes sortes de personnes, gens de cour, artisans, laboureurs, soldats. Il n'y a guère d'igUQrant qui ne puisse apprendre quelque chose au plus savant homme du monde ; et, en tout cas, le savant s'instruit encore quand il sait bien considérer l'ignorant, Il s'entretenait même souvent avec les dames, et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnait à leur conversation. Il s§ dépouillait parfaitement avec elles du caractère de savant et de philosophe, caractères cependant presque indélébiles, et dont elles aperçoivent bien finement et avec bien du dégoût les traces les plus légères. Cette facilité de se communiquer le faisait aimer de tout le monde ; un savant illustre qui est populaire et familier, c*est presque un prince qui le serait aussi ; le prince a pourtant beaucoup d'avantage.
M. Leibniz avait un commerce de lettres prodigieux. Il se plaisait à entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savants de l'Europe ; il leur fournissait des vues, il les animait, et certainement il prêchait d'exemple. On était sûr d'une réponse dès qu'on lui écrivait, ne se fût-on proposé que l'honneur de lui écrire. Il est impossible que ses lettres ne lui aient emporté un temps très-considérable ; mais il aimait autant l'employer au profit ou à la gloire d'autrui qu'à son profit ou à sa gloire particulière.