LA VRAIE BT LA FAUSSE PIÉTÉ
Oq a TU de tout temps que le commua des hommes a mis la dévotioa dans les formalités : la solide piété, c'est-àdire la lumière et la vertu, n'a jamais été le partage du grand nombre. Il ne faut point s'en étonner : rien n'est si conforme à la faiblesse humaine ; nous sommes frappés par Fextérieur, et l'interne demande une discussion dont peu de gens se rendent capables. Gomme la véritable piété consiste dans les sentiments et dans la pratique, les formalités
1. Pour comprendre la théodicée de Leibniz, il faut se rappeler qu'elle est dirigée tout entière contre Bayle. — Bayle, né en 1654, mort en 1706, né protestant et d'une famille de ministres, devenu ensuite catholique pendant sa jeunesse, puis revenu au protestantisme, vit de près le fort et le faible, le pour et le contre de chaque système. Dans son dictionnaire critique, où l'érudition et la dialectique sont, comme dit Leibniz, merveilleuses, il prélude à la philosophie critique de Hume et de Kant. Il se sert d'un scepticisme plus ou moins sincère pour prêcher la tolérance, ainsi qu'avant lui on avait prêché la guerre au nom de la foi : il veut conduire les hommes par la contradiction au doute, et par le doute à la liberté religieuse. L'homme, selon lui, ne peut jamais se prétendre en possession de la vérité absolue : tout dogmatisme est un orgueil intérieur qui se traduit par le despotisme extérieur ; personne n'a donc le droit de persécuter Terreur au nom de la vérité. Il semble à Bayle « que Dieu, qui est le distributeur des
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de dévotion rimitent, et sont de deux sortes; les unes re- 'Viennent aux cérémonies de la pratique, et les autres aux formulaires de la croyance. Les cérémonies ressemblent aux actions vertueuses, et les formulaires sont comme des
tt coBBaissancei bumaînes, agisse en père eomoaun de toutes les a secleSy c'est-à-dire qu'il ne veuille pas souffrir qu'une secte a puisse pleinement triompher des autres et les abîmer sans « ressource. Une secte terrassée, n'en pouvant plus, trouve toutt jours le moyen de se relever, dès qu'elle abandonne le parti de « la défense pQi^ragir offençivement par diversion (1). » Le scepticisme ne porte d'ailleurs, dit encore Bayle, auevin préjudice à la vie pratique, à la marche ordinaire des choses, ni aux sciences, ni à la morale ; toutefois il peut bien donner quelques alarmes à la théologie.
Trouvant autour de lui tous le» dogmatisraes et tous les despotismes, Bayle aimait à répéter: u Je suis protestant dans toute M la force du mot ; je proteste contre tout ce qui se fait et tout ce « qui se dit, » Son ennemie principale est la théologie ; il l'attaque par une voie détournée, en avant l'air de la défendre. La foi, dit-il, ne peut être fondée en raison, et la raison est incapable de justifier la foi. La raison contredit la foi et sa eoHlredit elle« même quand elle veut résoudre de9 qqestioq^ analogues à celles de la foi. Il faut donc, conclut Qayle, renopcer à nous servir de la raison pour nous jeter aveuglément dans les bras de la foi : a II faut « se crever les yeux pour voir clair. Point de raison, c'est la vraie m religion. • Tertullien avait dit : Credo quia abmrdum ; Bayle feint de prendre le précepte à la lettre ; il s'efforce de prouver, non-seulement l'absurdité, mais encore et surtout l'immoralité des dogmes, et il fait semblant d'en conclure qu'il feut s^humilier devant eux. C'est contre cette théorie de |V>ppositioB entre la raison et la foi que Leibniz va diriger son a Discours de la conformité de la raison et de la fbi. »
Dans le redoutable problème du mah Bayle met les chrétiens aux prises avec les manichéens, qui ne pouvaient se résoudre à croire que Dieu fût le principe du mal et qui cherchaient ce principe en dehors de Dieu : il accumule les raisons en faveur des manichéens, déclare leur doctrine supérieure en moralité, et conclut que leurs adversaires ont la foi pour seule ressource. « Tout « cela nous avertit », dit-il, * qu'il ne ftiut point se commettre avec M les manichéens sans établir avant toutes choses le dogme de « l'élévation de la foi et de rabaissement de la raison. » (2)
« Selon Bayle », dit M. P. Bouillier, dans son Histoire de la
4. ùiotiçfumr0 critique, %rt. 9oraiaq«4 1. ibid, y. U, p, 48i, édiU de 18S8.
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offlbres de la Yérité* et approchent plus ou moins de la pure lumière. Toutes œs formalités seraient louables si ceut qui les ont inventées les ayaient rendues propres à mainte-
philosophie cartésienne (II, 492), « un Dieu bon aurait dû créer l'homme non- seulement sans mal actuel, mais sans aucune inclination au mal. Comment Dieu, sachant certainement que Thomme se servirait mal de sa liberté, a-t-il pu lui faire ce don fatal ? Si une bonté aussi bornée que celle des parents exige nécessairement qu'ils éloignent de leurs enfants tout ce qui peut leur être nuisible, à combien plus forte raison la bonté infinie de Dieu ? Que dire d'une mère qui laisserait aller sa fille dans le lieu où elle sait qu'elle doit se perdre, ou d*un père donnant à son fils un couteau dont il sait qu'il se doit percer le sein ? Tel est cependant le rôle de Dieu faisant à l'homme ce don fatal de la liberté. Mais quoi ! demande Bayle, un être qui ne pourrait faire que le bien, un être semblable aux anges et aux bienheureux dans le ciel, serait-il donc inférieur à l'homme flottant sans cesse entre le bien et le mal et tombant de chute en chute ? Il accorde cependant que les partisans d'un seul principe l'emportent par les raisons à priori, et que les idées claires de l'ordre, de Tétre éternel, l'aspect des cieux» Tharmonie du monde confondent l'hypothèse de deux principes ; mais il la déclare victorieuse à son tour quand on considère l'homme malheureux et méchant. Les manichéens triomphent par les raisons à posteriori, parce qu'ils rendent mieux compte des faits et des expériences. On peut sans doute objecter mille difficultés à leur système^ mais il est impossible d'en imaginer un autre plus plausible. Il suppose un dialogue dans lequel il fait battre par Zoroastre Mélissusi partisan d'un seul principe» « Vous me surpassas, dit Zoroastre, dans la beauté u des idées et dans les raisons à priori, et je vous surpasse dans a l'explication des phénomènes et dans les raisons à posteriori, tt Et puisque le principal caractère du bon système est d'être a capable de donner raison des expériences, et que la seule intt capacité de les expliquer est une preuve qu'une hypothèse n'est point bonne, quelque belle qu'elle paraisse d'ailleurs, ■ demeurez d'accord que je frappe au but en admettant deux u principes, et que vous n'y frappez pas, vous qui n'en admst* a tez qu'un. » De ce prétendu triomphe du manichéisme sur tous les autres systèmes, Bayle prend occasion de gémir sur la pauvre raison humaine : « Qui n'admirera et qui ne déplorera la a destinée de notre raison I Voilà les manichéens qui, avec une a hypothèse tout à fait absurde et contradictoire, expliquent les u expériences cent fois mieux que ne le font les orthodoies aVêt; a la supposition si juste, si nèc^s^lire, si uhiquenlèht Véritable
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nir et à exprimer ce qu'elles imitent... C'était le but de Moïse et d'autres bons législateurs, des sages fondateurs des ordres religieux, et surtout de Jésus-Christ, divin fondateur
a d'un premier principe infiniment bon et parfait (1) ! b Disons quelques mots de la tactique de Bayle à rencontre des dogmes de la foi. 11 les ruine, sous Tapparence d'un faux respect, en re tournant impitoyablement contre les théologiens eux-mêmes la distinction de la raison et de la foi et la doctrine de Tincompréhensibilité des mystères, derrière laquelle ils ont coutume ^c se retrancher. Ainsi il continue Pomponat et devance Voltaire. Voltaire, dans sa polémique contre les théologiens, sera plus spirituel, plus vif, plus piquant, mais non pas plus babile, plus perfide et plus redoutable. A la différence des théologiens et des philosophes cartésiens, à la différence surtout de Leibniz, Bayle se complaît dans la thèse de Topposition absolue de la raison et de la foi. Il cherche non pas i les concilier, mais à les opposer Tune à Tautre, sous prétexte de rabattre la raison par la foi, tandis qu'en réalité c'est la foi qu'il rabat par la raison. C'est en effet la foi qu'il infirme par la règle de l'évidence plutôt que l'évidence par la foi, dans l'article Pyrbhon, où il prétend qu'on ne peut se fier à Tévidence, parce que la foi oblige de rejeter des choses de la dernière clarté soit dans la spéculation soit dans la morale, telles que ces maximes : Trois n'égalent pas un, ou : Celui-là seul qui a commis la faute mérite le châtiment. Ainsi, sous un tour ou un autre, s'efforce-t-il de montrer la trinité, le péché originel, l'éternité des peines, la grâce, la prédestination, tous les dogmes de la théologie en contradiction flagrante avec la raison. Enfin, selon Bayle, il n'y a aucune hypothèse contre laquelle la raison fournisse plus d'objections que contre l'Évangile (2). Parler ainsi eût été dangereux, même en Hollande, sans le subterfuge de l'incompréhensibilité des mystères et de l'opposition nécessaire de la raison et de la foi. Avec une ironie, qu'il ne prend guère la peine de dissimuler, Bayle élève la foi tellement au-dessus de la raison, qu'entre l'une et l'autre il n'y a rien de commun. Grâce à cette maxime, que le propre d'un dogme révélé est de contredire la raison, les règles fondamentales de la spéculation et de la morale, et de supporter impunément des objections réellement insolubles de la part de la raison, il se permet tout impunément contre la théologie et contre la foi. Loin que la foi en souffre, elle en triomphe selon Bayle, et son triomphe est d'autant plus grand que la raison est plus sacrifiée
i. Notes de l'art. Maiiichékiib. Voir aa»! les art. MAKQiONiTBS, Pavlicikiis, OkioÈHB, PauDBNCE, da Dictionnatre critique, 9. Rép, à un Prov,, t. III, 8 vol. in-11. Rotterdam, 1704^
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de la religion la plus pure et la plus éclairée (1). Il en est autant des formulaires de créance ; ils seraient passables s'il n'y avait rien qui ne fût conforme à la vérité salutaire,
et plus confondue. Singulier triomphe, dit Leibniz, «erabtable à ces feux de joie qu'allument les vaincus pour dissimuler leur défaite ! Dans cette impuissance même de la raison à résoudre les objections contre les mystères, Bayle feint de voir la preuve éclatante delà supériorité des mystères sur les lumières philosophiques et de la nécessité de nous soumettre aveuglément à la foi. A quoi bon la foi si la raison abandonnée à elle-même avait pu découvrir les mystères ? Ne suffit-il donc pas à un bon chrétien d*être assuré que sa foi repose sur le témoignage même de Dieu ? La foi s'accorde-c-elle ou ne s*accorde-t-elle pas avec la raison ? ce n*est après tout qu*un accessoire peu important du christianisme (1). Gomme Pomponat, et avec une ironie encore plus apparente, fiayle déclare qu'il croit comme chrétien ce dont il a démontré l'absurdité comme philosophe. En vain les théologiens catholiques et réformés s'alarmèrent, en vain ils redoublèrent leurs attaques. Bayle les déconcerte et pare leurs coups avec leurs propres armes, qu'il sait retourner si habilement contre eux. Veulent-ils renoncer à cette incompréhensibiiité des mystères dont leur adversaire abuse avec tant d'audace et d'astuce, pour soutenir ,1a thèse contraire de l'accord de la raison et de la foi, Bayle leur oppose en foule les autorités des conciles, des synodes, des saints Pères, des ministres les plus accrédités de l'Église réformée, en faveur de l'incompatibilité de la raison et de la foi ; il prouve que les théologiens rationalistes ont été toujours tenus pour suspects, tandis que les autres ont passé pour les vrais dépositaires de la foi. Rappelons, parce qu'elle se rattache à cette polémique, la thèse célèbre soutenue par Bayle: a Mieux vaut une société d'athées que d'idolâtres (2). • Dans, cette idolâtrie, à laquelle il préfère si hautement l'athéisme, il est facile de reconnaître le christianisme et surtout le catholicisme. Contrairement â la science de l'homme et à l'histoire, il prétend que les croyances religieuses sont sans influence sur la volonté, et que le paganisme ne contenait en lui aucun principe réprimant, mais seulement des principes de corruption. Par contre, il imagine des athées qui se conduisent d'après des règles honnêtes plus vieilles que Moïse et l'Évangile. » Fr. Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, II, 494. (i) u Leibniz n'a été, dit Fontenelle, qu'un grand et rigide ob-