SUR LES AMES
Après avoir établi un si bel ordre et des règles si générales à l'égard des animaux, il ne paraît pas raisonnable que l'homme en soit exclu entièrement, et que tout se fasse en lui par miracle par rapport à son âme. Aussi ai-je fait remarquer plus d'une fois qu'il est de la sagesse de Dieu que tout soit harmonique dans ses ouvrages, et que la nature soit parallèle à la grâce. Ainsi je croirais que les âmes qui seront un jour âmes humaines, comme celles des autres espèces, ont été dans les semences et dans les ancêtres jusqu'à Adam, et ont existé par conséquent depuis le commencement des choses toujoursdans une manière de corps organisé;
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en quoi il semble que M. Swammerdam, le R, P. Malebranche, M. Pitcarne, médecin, M. Hartsoeker, et quantité d'autres personnes très-habiles, soient de mon sentiment. Et cette doctrine est assez confirmée par les observations microscopiques de M. Leenwenhoek et d'autres bons observateurs. Mais il me parait encore convenable, pour plusieurs raisons, qu'elles n'existaient alors qu'en âmes sensitives ou animales, douées de perceptions et de sentiment, et destituées de raison ; et qu'elles sont demeurées dans cet état jusqu'au temps de la génération de l'homme à qui elles devaient appartenir, mais qu'alors elles ont reçu la raison.
Or, l'âme étant une foissous ladomination du péché et prête à eu commettre actuellement aussitôt que l'homme sera eu état d'exercer la raison, c'est une nouvelle question si cette disposition d'un homme qui n'a pas été régénéré par le baptême suflBt pour le damner, quand même il ne viendrait jamais au péché actuel, comme il peut arriver et arrive souvent, soit qu'il meure avant l'âge de raison, soit qu'il devienne hébété avant que d'en faire usage. On soutient que saint Grégoire de Naziance le nie (Orat, de Baptismo) ; mais saint Augustin est pour l'affirmative, et prétend que le seul péché originel suffit pour faire mériter les flammes de l'enfer ; quoique ce sentiment soit bien dur, pour ne rien dire de plus. Quand je parle ici de la damnation et de l'enfer, j'entends des douleurs, et non pas une simple privation de la félicité suprême ; j'entends pamam sensus, non damni. Grégoire de Rimini, général des augustins, avec peu d'autres, a suivi saint Augustin contre l'opinion reçue des écoles de son temps, et pour cela il était appelé le bourreau des enfants, tortorinfantium. Les scolastiques, au lieu de les envoyer dans les flammes de l'enfer, leur ont assigné un limbe exprès, où ils nesoufi'rent point, et ne sont punis que par la privation de la vision béatifique. Les Révélations de sainte Brigitte, fille d'un prince Suédois, (comme on les appelle), fort estimées à Rome, sont aussi pour ce dogme. Salmeron un des fondateurs des Jésuites et Molina, après Ambroise Catharin et autres, leur accordent une certain^
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béatitude naturelle ; et le cardinal Sfondrat, homme de savoir et de piété, qui défeudit le pape contre la déclaration du clergé, qui Tapprouve, est ailé dernièrement jusqu^à préférer en quelque façon leur état, gui est Tétat d'une heureuse innocence, à celui d'un pécheur sauvé; comme Ton voit dans son Nodus praedestinationis solutus : mais il paraît que c'est un peu trop. Il est vrai qu'une âme éclairée comme il faut ne voudrait point pécher, quand elle pourrait obtenir par ce moyen tous les plaisirs imaginables ; mais le cas de choisir entre le péché et la véritable béatitude est un cas chimérique, et il vaut mieux obtenir la béatitude, quoiqu après la pénitence, que d'en être privé pour toujours.
Beaucoup de prélats et de théologiens de France, qui sont bien aises de s'éloigner de Molina et de s'attacher à saint Augustin, semblent pencher vers l'opinion de ce grand docteur, qui condamne aux flammes éternelles les enfants morts dans l'âge d'innocence avant que d'avoir reçu le baptême, d'est ce qui parait par la lettre citée cidessus, que cinq insignes prélats de France écrivirent au pape Innocent XII contre ce livre posthume du cardinal Sfondrat, mais dans laquelle ils n'osèrent condamner la doctrine de la peine purement privative des enfants morts sans baptême, la voyant approuvée par le vénérable Thomas d'Aquin et par d'autres grands hommes.