‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 94 sur 205 · V. « Il lui a plu, par son infinie miséricorde, de déli · texte numérisé non relu

V. « Il lui a plu, par son infinie miséricorde, de déli

« vrer un très- petit nombre d'hommes de cette condamna- « tion ; en les laissant exposés pendant cette vie à Ja cor- « ruplion du péché et à la misère, il leur a donné des « assistances qui les mettent en état d'obtenir la béatitude « du paradis, qui ne finira jamais. »

VI. « Il a prévu éternellement tout ce qui arriverait; « il a réglé toutes choses et les a placées chacune en son « lieu, ei il les dirige etgouverne continuellement selon son « plaisir : tellement que rien ne se fait sans sa permission « ou contre sa volonté, et qu'il peut empêcher comme bon « lui semble, autant et toutes les fois que bon lui semble, « tout ce qui ne lui plaît pas, le péché par conséquent, qui « est la chose du monde qui l'offense et qu'il déteste le

'« plus ; et produire dans chaque âme humaine toutes les « pensées qu'il approuve. »

VII. « Il offre des grâces à des gens qu'il sait ne les dece voir pas accepter, et se devoir rendre par leur refus plus « criminels qu'ils ne le seraient s'il ne les leur avait pas of- « fertes : il leur déclare qu'il souhaite ardemment qu'ils les « acceptent, et il ne leur donne point les grâces qull sait a qu'ils accepteraient. »

Voici maintenant les dix-neuf maximes philosophiques que M. Bayle oppose aux sept propositions théologiques.

I. « Comme l'Être infiniment parfait trouve en lui-môme « une gloire et une béatitude qui ne peuvent jamais ni di- « minuer ni croître, sa bonté seule Ta déterminé à créer * cet univers : l'ambition d'être loué, aucun motif d'intérêt « de conserver ou d'augmenter sa béatitude et sa gloire, « n'y ont eu part. »

Cette maxime est très-bonne: les louanges de Dieu ne lui servent de rien, mais elles servent aux hommes qui le louent, et il a voulu leur bien. Cependant, quand on dit que la bonté seule a déterminé Dieu à créer cet univers, il est bon d'ajouter que sa bonté Fa porté antécédemment à créer et à produire tout bien possible; mais que sa sagesse en a fait le triage, et a été cause qu'il a choisi le meilleur conséquemment ; et enfin que sa puissance lui a donné le

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moyen d'exécuter actuellement le grand dessein qu'il a formé.

II. « La bonté de l'Être infiniment parfait est infinie^ et « ne serait pas infinie si Ton pouvait concevoir une bonté •c plus grande que la sienne. Ce caractère d'infinité con- « vient à toutes ses autres perfections, à Tamour de la « vertu, à la haine du vice, etc.; elles doivent être les plus « grandes que Ton puisse concevoir. »

Cette maxime est parfaitement à mon gré, et j'en tire cette conséquence que Dieu fait le meilleur qui soit possible: autrement ce serait borner l'exercice de sa bonté, ce qui serait borner sa bonté elle-même, si elle ne Ty portait pas, s'il manquait de bonne volonté ; ou bien ce serait borner sa sagesse et sa puissance, s'il manquait de la connaissance nécessaire pour discerner le meilleur et pour trouver les moyens de l'obtenir, ou s'il manquait des forces nécessaires pour employer ces moyens.

III. « Une bonté infinie ayant dirigé le Créateur dans la « production du monde, tous les caractères de science, « d'habileté, de puissance et de grandeur qui éclatent dans « son ouvrage, sont destinés au bonheur des créatures in- « telligentes. Il n'a voulu foire connaître ses perfections « qu'afin que cette espèce de créatures trouvassent leur fé- « licite dans la connaissance, dans l'admiration et dans « l'amour du souverain Être. »

Cette maxime ne me parait pas assez exacte, .l'accorde que le bonheur des créatures intelligentes est la principale partie des desseins de Dieu, car elles lui ressemblent le plus : mais je ne vois point cependant comment on puisse prouver que c'est son but unique. Il n'y a pas lieu de juger que Dieu, pour quelque mal moral de moins, renverserait tout l'ordre de la nature (l). Chaque perfection ou im-

1. On voit ici la faible idée que se fait Leibniz du bien et du mal moral. Pascal eût dit que la nature entière ne vaut pas la moindre de nos pensées, le moindre de nos mouvements de charité ; par conséquent, s'il fallait renverser la nature pour éviter un mal moral, un être vraiment bon devrait le faire.

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perfection dans la créature a son prix; mais il n'y en a point qui ait un prix infini (1). Ainsi le bien et le mal moral ou physique des créatures raisonnables ne passe point infiniment le bien et le mal qui est métaphysique seulement, c'esl-à-dire celui qui consiste dans la perfection des autres créatures (2i : ce qu'il faudrait pourtant dire si la présente maxime était vraie à la rigueur. Lorsque Dieu rendit raison au prophète Jonas du pardon qu'il avait accordé aux habitants de Ninive, il toucha même Tintérêt des bêles qui auraient été enveloppées dans le renversement de cette grande ville. Aucune substance n'est absolument méprisable ni précieuse devant Dieu (3). Et Tabus ou Textension outrée de la présente maxime parait être en partie la source des diflScultés que M. Bayie propose. Il est sûr que Dieu fait plus de cas d'un homme que d'un lion; cependant je ne sais si Ton peut assurer que Dieu préfère un seul homme à toute l'espèce des lions à tous égards (4) : mais quand cela serait, il ne s'ensuivrait point que l'intérêt d'un certain nombre d'hommes prévalût à la considération d'un désordre général répandu dans un nombre infini de créatures.

1. Kant a réfuté cette doctrine, où la moralité manque, en montrant que la créature raisonnable et libre, la bonne volonté, le bien moral, a une valeur infinie, en comparaison de laquelle le monde physique tout entier n*est rien.

2. Qu'est-ce qu'une perfection qui n*est pas morale, qui n*est pas libre?

3. Si notre moralité n*est pas absolument précieuse devant Dieu, ce n'est plus vraiment de la moralité ; c'est seulement de l'utilité. — Voir les admirables pages de Kant au commencement de ia Métaphysique des mœurs. Combien Kant, le prétendu sceptique, surpasse ici Leibniz ! Le premier fait tout dépendre de la seule chose qui ait une valeur absolue, la moralité libre ; le second sait à peine ce qu'est cette moralité et réduit tout aux lois de la physique ou de la logique.

4. Tout est subordonné à cette question : les lions ont-ils en eux un germe de moralité ? Si oui, ils ont une valeur intrinsèque ; si non, toute l'espèce des lions ne vaut pas le dernier des hommes.

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Cette opinion serait un reste de l'ancienne maxime assez décriée, que tout est fait uniquement pour l'homme (i).

IV. f Les bienfaits qu'il communique aux créatures qui « sont capables de félicité ne tendent qu'à leur bonheur. Il « ne permet donc pas qu'ils servent à les rendre malheu- « reuscs ; et si le mauvais usage qu'elles en feraient était • capable de les perdre, il leur donnerait des moyens sûrs « d'en faire toujours un bon usage : car sans cela ce ne « seraient pas de véritables bienfaits, et sa bonté serait plus « petite que celle que nous pouvons concevoir dans un « autre bienfaiteur (je veux dire dans une cause qui join- « drait à ses présents l'adresse sûre de s'en bien servir). »

Voilà déjà l'abus ou le mauvais effet de la maxime précédente. Il n'est pas vrai, à la rigueur (quoiqu'il paraisse plausible), que les bienfaits que Dieu communique aux créatures qui sont capables de félicité ne tendent uniquement qu'à leur bonheur. Tout est lié dans la nature ; et si un habile artisan, un ingénieur, un architecte, un politique sage fait souvent servir une môme chose à plusieurs fins, s'il fait d'une pierre deux coups, lorsque cela se peut commodément, l'on peut dire que Dieu, dont la sagesse et la puissance sont parfaites, le fait toujours. C'est ménager le terrain, le temps, le lieu, la matière, qui sont pour ainsi dire sa dépense (2). Ainsi Dieu a plus d'une vue dans ses projets. La félicité de toutes les créatures raisonnables est un des buts où il vise ; mais elle n'est pas tout son but, ni même son dernier but. C'est pourquoi le malheur de quelques-unes de ces créatures peut arriver par concomitance, et comme une suite d'autres biens plus grands (3).

1. Nullement, parce que la pensée et la volonté existent partout à des degrés divers.

2. Dieu, selon Leibniz, économise sa bonté et regarde k la dépense.

3. Ainsi des créatures raisonnables et libres sont sacrifiées à l'économie et à la symétrie ! QueUe morale que celle qui est ici proposée par Leibniz, et combien elle est différente de celle que ious devons nous-même pratiquer I

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V. * Un être malfaisant est très-capable de combler « de dons magnifiques ses ennemis lorsqu'il sait qu'ils en « feront un usage qui les perdra. Il ne peut donc pas con- « venir à l'être infiniment bon de donner aux créatures un « franc arbitre dont il saurait très-certainement qu'elles « feraient un usage qui les rendrait malheureuses. Donc, « s'il leur donne le franc arbitre, il y joint Fart de s'en « servir toujours à propos, et ne permet point qu'elles né- « gligent la pratique de cet art en nulle rencontre; et s'il « n'y avait point de moyen sûr de fixer le bon usage de ce «< franc arbitre, il leur ôterait plutôt cette faculté que de « soufi'rir qu'elle fût la cause de leur malheur. Gela est « d'autant plus manifeste que le franc arbitre est une grâce « qu'il leur a donnée de son propre choix et sans qu'ils la « demandassent ; de sorte qu'il serait plus responsable du « malheur qu'elle leur apporterait que s'il ne l'avait accor- « dée qu'à l'importunité de leurs prières. »

On suppose toujours cette fausse maxime qui porte que le bonheur des créatures raisonnables est le but unique de Dieu (l). Si cela était, il n'arriverait peut-être ni péché ni malheur, pas mênae par concomitance : Dieu aurait choisi une suite de possibles où tous ces maux seraient exclus; mais Dieu manquerait à ce qui est dû à l'univers, c'est-à-dire à ce qu'il doit à lui-même. S'il n'y avait que des esprits, ils seraient sans la liaison nécessaire, sans l'ordre des temps et des lieux. Cet ordre demande la matière, le mouvement et ses lois ; en les réglant avec les esprits le mieux qu'il est possible, on reviendra à notre monde. Quand on ne regarde les choses qu'en gros, on conçoit mille cho^^es comme faisables qui ne sauraient avoir lieu comme il faut. Vouloir que Dieu ne donne point le franc arbitre aux créatures raisonnables, c'est vouloir qu'il n'y ait point de ces créatures; et vouloir que Dieu les empêche d'en abuser, c'est vouloir qu'il n'y ait que ces créatures toutes seules avec ce qui ne

1. Le but de Dieu ne peut être que la moralité de toutes les créatures libres, et, par leur moraUté, leur bonheur.

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serait fait que pour elles. Si Dieu n'avait que ces créatures en vue, il les empêcherait sans doute de se perdre. L'on peut dire cependant en un sens que Dieu a donné à ces créatures Tart de se toujours bien servir de leur libre arbitre, car la lumière naturelle de la raison est cet art : il faudrait seulement avoir toujours la volonté de bien faire; mais il manque souvent auiL créatures le moyen de se donner la volonté qu'on devrait avoir ; et même il leur manque souvent la volonté de se servir des moyens qui donnent indirectement une bonne volonté^ dont j'ai déjà parlé plus d'une fois. Il Tant avouer ce défaut, et il faut même reconnaître queDieu en aurait peut-être pu exempter les créatures, puisque rien n'empêcbe, ce semble, qu'il n'y en ait dont la nature soit d'avoir toujours une bonne volonté. Mais je réponds qu'il n'est point nécessaire et qu'il n'a point été faisable que toutes les créatures raisonnables eussent une si grande perfection qui les approchât tant de la divinité (1).

VI. • C'est un moyen aussi sûr d'ôter la vie à un « homme, de lui donner un cordon de soie dont on sait cert taineraent qu'il se servira librement pour s'étrangler, que « de le poignarder par quelque tiers. On ne veut pas moins sa « mort quand on se sert de la première manière que quand « on emploie l'une des deux autres : il semble même qu'on a la veut avec un dessein plus malin, puisqu'on tend à lui « laisser toute la peine et toute la faute de sa perte. »

Il y a des cas où l'on n'est point obligé de rendre le dépôt à qui il appartient ; par exemple, on ne rendra point un poignard lorsqu'on sait que celui qui Ta mis en dépôt veut poignarder quelqu'un. Feignons que j'aie entre les mains le tison fatal dont la mère de Méiéagre se servira pour le faire mourir ; le javelot enchanté que Céphale emploiera, sans le savoir, pour tuer sa Procris ; les chevaux de Thésée qui déchirerontHippolyte son (ils. On me redemande

1. Platon a dit avec plus de profondeur : « Dieu, étanl exempt de jalousie, a tout engendré aussi voisin que possible de lui-même, fOôvou 6XT0Ç wv, 7ravT« iyéwTO(yt i^apan'kiiffta, cavrû. » (Timée.)

ces choses, et j'ai le droit de les refuser, sachant Tusa^e qu'on en fera. Mais que sera-ce si un juge compétent m'en ordonne la restitution lorsque je ne lui saurais prouver ce que je sais des mauvaises suites qu'elle aura^ Apollon m'ayant peut-ôtre donné le don de la prophétie, comme à Gassandre, à condition qu'on ne me croira pas ? Je serais donc obligé de faire restitution, ne pouvant m'en détendre sans me perdre : ainsi je ne puis me dispenser de contribuer au mal. Autre comparaison : Jupiter promet à Sémélé, le Soleil à Phaéton, Cupidon à Psyché, d'accorder la grâce qu'on demandera. Ils jurent par le Slyx,

Di cujus jurare timent el fallere numen.

On voudrait arrêter, mais trop tard, la demande entendue à demi,

Yoluit deus ora loquentis Opprimere : exierat jam vox properata sub auras.

L'on voudrait reculer après la demande faite, en faisant des remontrances inutiles ; mais on vous presse, on vous dit:

Faites-vous des serments pour n'y pas satisfaire?

La loi du Styx est inviolable : il faut la subir. Si Ton a manqué en faisant le serment, on manquerait davantage en ne le gardant pas : il faut satisfaire à la promesse, quelque pernicieuse qu'elle soit à celui qui l'exige ; elle serait pernicieuse à vous si vous ne l'exécutiez pas. Il semble que le moral de ces fables insinue qu'une suprême nécessité peut obliger à condescendre au mal. Dieu, à la vérité, ne connaît point d'autre juge qui le puisse contraindre à donner ce qui peut tourner en mal : il n'est point comme Jupiter, qui craint le Styx. Mais sa propre sagesse est le plus grand juge qu'il puisse trouver ; ses jugements sont sans appel : ce sont les arrêts des destinées. Les vérités éternelles, objet de sa sagesse, sont plus inviolables que le Styx. Ces lois, ce juge ne contraignent point : ils sont plus forts, car ils persuadent. La sagesse ne fait que montrer à Dieu le meilleur

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exercice de sa bonté qui soit possible ; après cela, le mal qui passe est une suite indispensable du meilleur. J'ajouterai quelque chose de plus fort ; permettre le mal comme Dieu le permet, c'est la plus grande bonté.

Si mala sustulerat, non erat ille bonus

Il faudrait avoir l'esprit de travers pour dire après cela qu'il est plus malin de laisser à quelqu'un toute la peine et toute la faute de sa perte. Quand Dieu la laisse à quelqu'un, elle lui appartient avant son existence ; elle était dès lors dans son idée encore purement possible, avant le décret de Dieu qui le fait exister (1) ; la peut-on laisser ou donner à un autre ? C'est tout dire.

VII. « Un véritable bienfaiteur donne promptement, « et n'attend pas à donner que ceux qu'il aime aient souff fert de longues misères par la privation de ce qu'il pouf vait leur communiquer d'abord très-facilement et sans se « faire aucune incommodité. Si la limitation de ses forces « ne lui permet y^as de faire du bien sans faire sentir de la t douleur ou quelque autre incommodité, il passe par là f (voyez le Dictionnaire historique et critique ^ page 2261 de « la seconde édition) ; mais ce n'est qu'à regret, et il n'em- « ploie jamais cette manière de se rendre utile, lorsqu'il

• peut l'être sans mêler aucune sorte de mal à ses faveurs. « Si le profit qu'on pourrait tirer des maux qu'il ferait « souffrir pouvait naître aussi aisément d'un bien tout pur t que de ces maux-là, il prendrait la voie droite du bien

• tout pur, et non pas la voie oblique qui conduirait du « mal au bien. S'il comble de richesses et d'honneurs, ce « n'est pas afin que ceux qui en ont joui, venant à les « perdre, soient affligés d'autant plus sensiblement qu'ils

• étaient accoutumés au plaisir, et que par là ils deviennent « plus malheureux que les personnes qui ont été toujours

• privées de ces avantages. Un être malin comblerait de

1. Ainsi, selon Leibniz, nous sommes coupables avant d'exister, dans l'idée que Dieu a de nous, idée dont Dieu même doit être Tauteur.

^^im^r^ma^it^^i^ffm^mi^m

ff

bîeDS à ce prix-là les gens pour qui il aurait le plus de « haine. Rapportez à ceci ce passage d'Aristote (Rhetor,, 1. 2, • c. 23, m. m. 446) :

« Veluti si quis alicui aliquid det, ut fpostea) hoc iipsi) c erepto (ipsum) afficiat dolore. JJnde etiam illud est dictum :

» Bona magna multis non aaiicus dat deus, D Insigniore ut rursus his privet malo. »

Toutes ces objections roulent presque sur le même sophisme; elles changent et estropient le fait, elles ne rapportent les choses qu'à demi. Dieu a soin des hommes, il aime le genre humain, il lui veut du bien, rien de si vrai. Cependant il laisse tomber les hommes, il les laisse souvent périr, il leur donne des biens qui tournent à leur perte; et lorsqu'il rend quelqu'un heureux, c'est après bien des souffrances. Où est son affection, où est sa bonté, ou bien où est sa puissance ? Vaines objections qui suppriment le principal, qui dissimulent que c'est de Dieu qu'on parle. Il semble que ce soit une mère, un tuteur, un gouverneur, dont le soin presque unique regarde l'éducation, la conservation, le bonheur de la personne dont il s'agit, et qui négligent leur devoir. Dieu a soin de l'univers; il ne néglige rien, il choisit le nieilleur absolument. Si quelqu'un est méchant et malheureux avec cela, il lui appartenait de l'être (1). Dieu, dit-on, pouvait donner le bonheur à tous, il le pouvait donner promptement et facilement, et sans se faire aucune incommodité, car il peut tout Mais le doit-il?

1. Paroles d*une singulière dureté. Le dieu de Leibniz n'est pas un dieu moralement bon, c'est un géomètre, un mécanicien, un artiste, qui ne se soucie que de faire une machine régulière, dussions-nous être écrasés entre les rouages. Eant fera voir, au contraire, que la créature libre et raisonnable ne peut jamais être traitée en simple moyen, mais toujours comme une fin ayant une valeur propre et absolue. Leibniz parle du devoir de Dieu et le fait consister dans la régularité de l'univers : c'est rabaisser Dieu au rang d'un architecte ; si Dieu a un devoir, ce ne peut être que celui d'aimer.

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Puisqu'il ne le fait poiol, c'est uae marque qu'il le devait laire tout autrement (I). C'est se jouer de Dieu par des antbropomorphismes perpétuels; cVst le représenter comme un homme qui se doit tout entier à FafTaire dont il s'agit, qui ne doit l'exercice principal de sa bonté qu'aux seuls objets qui nous sont connus, et qui manque de capacité ou de bonne volonté. Dieu n'en manque pas ; il pourrait faire le bien que nous souhaiterions : il le veut même en le prenant détaché; mais il ne doit point le faire préférablement à d'autres biens plus grands qui s'y opposent (2).

VlII. « La plus grande et la plus solide gloire que celui c qui est le maître des autres puisse acquérir est de main- « tenir parmi eux la vertu, Tordre, la paix, le contentement « d'esprit. La gloire qu'il tirerait de leur malheur ne sau- « rait être qu'une fausse gloire. •

Si nous connaissions la cité de Dieu telle qu'elle est, nous verrions que c'est le plus parfait état qui puisse être inventé ; que la vertu et le bonheur y régnent, autant qu'il se peut, suivant les lois du meilleur ; que le péché et le malheur (que des raisons de l'ordre suprême ne permettaient point d'exclure entièrement de la nature des choses] n'y sont presque rien en comparaison du bien, et servent même à de plus grands biens. Or^ puisque ces maux devaient exister, il fallait bien qu'il y eût quelques-uns qui y fussent sujets ; et nous sommes ces quelques-uns (3). Si c'étaient d'autres, n'y aurait-il pas la même apparence du mal ? ou plutôt, ces autres ne seraient-ils pas ce qu'on appelle nous? Lorsque Dieu lire quelque gloire du mal pour l'avoir fait servir à un plus grand bien, il l'en devait tirer.

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