fallait. C'est ce qui est en question
Ce n'est donc pas une fausse gloire, comme serait celle d'un prince qui bouleverserait son État pour avoir l'honneur de le redresser.
IX. « Le plus grand amour que ce maitre-ià puisse té- « moigner pour la vertu, est de faire, s'il le pfeut, qu'elle ^ « soit toujours pratiquée sans aucun mélange de vice. S'il « lui est aisé de procurer à ses sujets cet avantage, et que « néanmoins il permette au vice de lever la tête, sauf à le « punir enfin après l'avoir toléré longtemps, son affection « pour la vertu n'est point la plus grande que l'on puisse « concevoir; elle n'est donc pas infinie. »
Je ne suis pas encore à la moitié des dix-neuf maximes, et je me lasse déjà de réfuter et de répondre toujours à la même chose. M. Bayle multiplie sans nécessité ses maximes prétendues, opposées à nos dogmes. Quand on détache les choses liées ensemble, les parties de leur tout, le genre humain de l'univers, les attributs de Dieu les uns des autres, la puissance de la sagesse, il est permis de dire que Dieu peut faire que la vertu soit dans le monde sans aucun mélange de vice, et même quMl le peut l'aire aisément. Mais, puisqu'il a permis le vice, il faut que l'ordre de l'univers, trouvé préférable à tout autre plan, l'ait demandé. Il faut juger qu'il n'est pas permis de faire autrement, puisqu'il n'est pas possible de faire mieux. C'est une nécessité hypothétique, une nécessité morale, laquelle, bien loin d'être contraire à la liberté, est l'effet de son choix. Qux rationi contraria sunt, ea nec fieri a sapiente posse credendum est L'on objecte ici que l'atTection de Dieu pour la vertu n'est donc pas la plus grande qu'on puisse concevoir, qu'elle n*est pas infinie. On y a déjà répondu sur la seconde maxime, en disant que l'affection de Dieu pour quelque chose créée que ce soit est proportionnée au prix de la chose. La vertu est la plus noble qualité des choses créées, mais ce n'est pas la seule bonne qualité des créatures ; il y en a une infinité d'autres qui attirent l'inclination de Dieu : de toutes ces inclinations résulte le plus de bien qu'il se peut ; et il se trouve que, s'il n'y avait que vertu, s'il n'y
avait que créatares raisonnables, il y aurait moins de bien. Midas se trouva moins riche quand il n'eut que de l'or (1). Outre que la sagesse doit varier. Multiplier uniquement la même chose, quelque noble qu'elle puisse être, ce serait une superfluilé, ce serait une pauvreté (2). Avoir mille Virgiies bien reliés dans sa bibliothèque, chanter toujours les airs de Topera de Gadmus et d'Hermione, casser toutes les porcelaines pour n'avoir que des tasses d'or, n'avoir que des boutons de diamants, ne manger que des perdrix, ne boire que du vin de Hongrie ou de Shiras; appellerait-on cela raison? La nature a eu besoin d'animaux, de plantes, de corps inanimés, il y a dans ces créatures non raisonnables des merveilles qui servent à exercer la raison (3). Que ferait une créature intelligente s'il n'y avait point de choses non intelligentes? à quoi penserait-elle, s'il n'y avait ni mouvement, irî matière, ni sens (4) ? Si elle n'avait que des pensées distinctes, ce serait un dieu, sa sagesse serait sans bornes; c'est une des suites de mes méditations. Aussitôt qu'il y a un mélange de pensées confuses, voilà les sens voilà la matière. Car ces pensées confuses viennent du rapport de toutes les choses entre elles suivant la durée et l'étendue. C'est ce qui fait que, dans ma philosophie, il n'y a point de créature raisonnable sans quelque corps organique, et qu'il n'y a point d'esprit créé qui soit entièrement détaché de la matière.
1. Le naturalisme de Leibniz se montre ici. Il ne voit dans la vertu qu'un bien comme un autre, qui peut être compensé et même dépassé par les biens physiques; la moralité n'est pour lui qu'une forme de l'être.
2. Le dieu de Leibniz préfère la variété du spectacle à la moralité des acteurs.
1. En d'autres termes, le monde est une vaste fantasmagorie, d'autant plus belle qu'il y a plus de formes variées. On reconnaît le germe des systèmes de Hegel et de Schopenhauer.
2. Elle penserait à elle-même et aux autres intelligences. Ne dirait- on pas que, selon Leibniz, la pensée a besoin du mal pour s'exercer ?
ESSAIS DE THÉODIGÉE. 431
Mais ces corps organiques ne diffèrent pas moins en perfection que les esprits à qui ils appartiennent. Donc, puisqu'il faut à la sagesse de Dieu un monde de corps, un monde de substances capables de perception et incapables de raison ; enfin, puisqu'il fallait choisir de toutes les choses ce qui faisait le meilleur effet ensemble, et que le vice y est entré par cette porte, Dieu n'aurait pas été parfaitement bon, parfaitement sage, s'il l'avait exclu (l).
X. « La plus grande haine que Ton puisse témoigner « pour le vice n'est pas de le laisser régner fort longtemps, « et puis de le châtier; mais de l'écraser avant sa naissance, « c'est-à-dire d'empêcher qu'il ne se montre nulle part. Un « roi, par exemple, qui mettrait un si bon ordre dans ses « finances qu'il ne s'y commît jamais aucune malversation, « ferait paraître plus de haine pour l'injustice des partisans « que si, après avoir souffert qu'ils s'engraissassent du sang « du peuple, il les faisait pendre. »
C'est toujours la môme chanson, c'est un anthropomorphisme tout pur. Un roi ordinairement ne doit rien avoir plus à cœur que d'exempter ses sujets de l'oppression. Un de ses plus grands intérêts, c'est de mettre bon ordre à ses finances. Cependant il y a des temps où il est obligé de tolérer le vice et les désordres. On a une grande guerre sur les bras, on se trouve épuisé (2) ; on n'a pas des généraux à choisir, il faut ménager ceux que l'on a et qui ont une grande autorité parmi les soldats ; un Braccio, un Sforza, un Walstein. On manque d'argent aux plus pressants besoins, il faut recourir à de gros financiers qui ont un