XIII. « C'est un très-grand défaut dans ceux qui
• gouvernent de ne se soucier point qu'il y ait ou qu'il « n'y ait point de désordre dans leurs États. Le défaut est
• encore plus grand s'ils y veulent et s'ils y souhaitent du « désordre. Si, par des voies cachées et indirectes, mais in- « faillibles, ils excitaient une sédition dans leurs États « pour les mettre à deux doigts de leur ruine, afin de se « procurer la gloire de faire voir qu'ils ont le courage et la « prudence nécessaires pour sauver un grand royaume prêt « à périr, ils seraient très condamnables. Mais s'ils^xci talent « cette sédition parce qu'il n'y aurait d'autre moyen que
• celui-là de prévenir la ruine totale de leurs sujets et d'af- « fermir sur de nouveaux fondements et pour plusieurs « siècles la félicité des peuples, il faudrait plaindre la mal- « heureuse nécessité (voyez ci-dessus, p. 123, 125, 185, ce « qui a été dit de la force de la nécessité) où ils auraient « été réduits, et les louer de l'usage qu'ils en auraient a fait. »
Cette maxime, avec plusieurs autres qu'on étale ici, n'est point applicable au gouvernement de Dieu. Outre que ce n'est qu'une très-petite partie de son royaume dont on nous objecte les désordres, il est faux qu'il ne se soucie point des maux, qu'il les souhaite, qu'il Jes fasse naître, pour avoir la gloire de les apaiser. Dieu veut Tordre et le bien ;
1. Il les trouve; il y a donc une nécessité des choses indépendante de Dieu.
134 ESSAIS DE THÉODICÉË.
mais il arriye quelquefois que ce qui est désordre dans la partie est ordre dans le tout(l). Nous avons déjà allégué cet axiome de droit : incivile est nisi tota lege inspecta judicare. La permission des maux vient d'une espèce de nécessité morale : Dieu y est obligé par sa sagesse et par sa bonté ; cette nécessité est heureuse, au lieu que celle du prince dont parle la maxime est malheureuse. Son État est un des plus corrompus, et le gouvernement de Dieu est le meilleur qui soit possible.
XIV. « La permission d'un certain mal n'est excu- « sable que lorsqu on n'y saurait remédier sans introduire « un plus grand mal ; mais elle ne saurait être excusable « dans ceux qui ont en main un remède très-efficace contre « ce mal, et contre tous les autres maux qui pourraient < naître de la suppression de celui-ci. »
La maxime est vraie^ mais elle ne peut pas être alléguée contre le gouvernement de Dieu. La suprême raison l'oblige de permettre le mal. Si Dieu choisissait ce qui ne serait pas le meilleur absolument et en tout, ce serait un plus grand mal que tous les maux particuliers qu'il pourrait empêcher par ce moyen. Ce mauvais cboix renverserait sa sagesse ou sa bonté.
XV. « L'être infiniment puissant et créateur de la t matière et des esprits fait tout ce qu'il veut de cette mate tière et de ces esprits. Il n'y a point de situation et de « figure qu'il ne puisse communiquer aux esprits. S'il ■ permettait donc un mal physique ou un mal moral, ce « ce ne serait pas à cause que sans cela quelque autre mal « physique ou moral encore plus grand serait tout à fait « inévitable. Nulle des raisons du mélange du bien et du t mal, fondées sur la limitation des forces des bienfaiteurs, « ne lui saurait convenir. »
1. Le crime n*est pas sealement un désordre dans la partie ; il est à lui seul un tout, et la mauvaise Tolontë demeure moralement le plus grand des maux quand même elle entraînerait physiquement de grands avantages. L'optimisme systématique de Leibniz est peu moral en son essence même.
ESTAIS DE TnÉODIGÉE. 138
Il est vrai que Dieu fait de la matière et des esprits tout ce qu'il veut ; mais il est comme un bon sculpteur qui ne veut faire de son bloc de marbre que ce qu'il juge le meilleur, et qui en juge bien. Dieu fait de la matière la plus belle de toutes les machines possibles ; il fait des esprits le plus beau de tous les gouvernements concevables ; et, par-dessus tout cela, il établit pour leur union la plus parfaite de toutes les harmonies, suivant le système que j'ai proposé. Or, puisque le mal physique et le mal moral se trouvent dans ce parfait ouvrage, on en doit juger (contre ce que M. Bayle assure ici) que sans cela un mal encore plus grand aurait été tout à fait inévitable (l). Ce mal si grand serait que Dieu aurait mal choisi, s'il avait choisi autrement qu'il n'a fait. Il est vrai que Dieu est infiniment puissant, mais sa puissance est indéterminée; la bonté et la sagesse jointes la déterminent à produire le meilleur.
M. Bayle fait ailleurs une objection qui lui est particulière, qu'il tire des sentiments des cartésiens modernes, qui disent que Dieu pouvait donner aux âmes les pensées qu'il voulait, sans les faire dépendre d'aucun rapport aux corps; par ce moyen, on épargnerait aux âmes un grand nombre de maux qui ne viennent que du dérangement des corps. On en parlera davantage plus bas ; maintenant il suffît de considérer que Dieu ne saurait établir un système mal lié et plein de dissonances. La nature des âmes est en partie de représenter les corps.
XVI. « On est autant la cause d'un événement lorso qu'on le procure par des voies morales que lorsqu'on le « procure par des voies physiques. Un ministre d'État qui, « sans sortir de son cabinet, et se servant seulement des « passions des directeurs d'une cabale, renverserait tous t leurs complots, ne serait pas moins Tauteur de la ruine « de cette cabale que s'il la détruisait par des coups de c main. »
Je n'ai rien à dire contre cette maxime. On impute toujours le mal aux causes morales, et on ne l'inipute pas