‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 98 sur 205 · Toujours même pétition de principe · texte numérisé non relu

Toujours même pétition de principe

toujours aux causes physiques. J'y remarque seulementque, si je ne pouvais empêcher le péché d'aulrui qu'en commettant moi- môme un péché, j'aurais raison de le permettre, et je n'en serais point complice, ni cause morale. En Dieu, tout défaut tiendrait lieu de péché; il serait môme plus que le péché, car il détruirait la divinité. Et ce serait un grand défaut à lui de ne point choisir le meilleur ; je l'ai déjà dit plusieurs fois. Il empêcherait donc le péché par quelque chose de plus mauvais que tous les péchés.

XVIII. « Quand tout un grand peuple s'est rendu « coupable de rébellion, ce n'est point assez de clémence « que de pardonner à la cent milième partie, et de faire « mourir tout le reste, sans excepter les enfants à la ma- « melle. >

Il semble qu'on suppose qu'il y a cent mille fois plus de damnés que de sauvés, et que les enfants morts sans baptême sont du nombre des premiers. L'un et l'autre est contredit, et surtout la damnation de ces enfants. J'en ai parlé ci-dessus. M. Bayle presse la même objection ailleurs. (Réponse au provincial, ch. 178, p. 1223, t. 3.) « Nous « voyons manifestement, dit-il, qu'un souverain qui veut « exercer et la justice et la clémence, lorsqu'une ville s'est « soulevée, doit se contenter de la punition d'un petit « nombre de mutins et pardonner à tous les autres ; car, si « le nombre de ceux qui sont châtiés est comme mille à un « en comparaison de ceux à qui il fait grâce, il ne peut • passer pour débonnaire, et il passe pour cruel. Il passerait « à coup sûr pour un tyran abominable s'il choisissait des « châtiments de longue durée, et s'il n'épargnait le sang « que parce qu'il serait persuadé qu'on aimerait mieux « la mort qu'une vie misérable, et si enfin l'envie de se « venger avait plus de part à ses rigueurs que l'envie de « faire servir au bien public la peine qu'il ferait portera pres- « que tous les rebelles. Les malfaiteurs que l'on exécute sont M censés expier leurs crimes si pleinement parla perte de la « vie, que lepublicn'en demandepas davantage, qu'ils'indi- (t gne quand les bourreaux sont maladroits. On les lapiderait

ESSAIS DE TâÉÔDICÉE. lât

« si Pon savait que, expressément, ils donnent plusieurs « coups de hache; et les juges qui assistent à Texécutionne « seraient pas hors de péril si Ton croyait qu*ils se plaisent « à ce mauvais jeu de bourreaux et qu'ils les ont exhortés « sous main à s'en servir » Notez qu'on ne doit pas entendre ceci dans l'universalité à la rigueur. Il y a des cas où le peuple approuve qu'on fasse mourfr à petit feu certains criminels, comme quand François !•' fit ainsi mourir quelques personnes accusées d'hérésie, après les fameux placards de Tan 1534. On n'eut aucune pitié pour Ravaillac qui fut tourmenté en plusieurs manières horribles. Voyez \e Mercure français, t. 1. fol. m. 455 et suiv. Voyez aussi Pierre Matthieu, dans son Histoire de la mort de Henri IV^ et n'oubliez pas ce qu'il dit, p. m. 99, touchant ce que les juges discutèrent à l'égard du supplice de ce parricide. « Enfin il est d'une notoriété qui n'a presque point d'égale « que les souverains qui se régleraient sur saint Paul, je « veux dire condamneraient au dernier supplice tous ceux t qu'il condamne à la mort éternelle, passeraient pour en- « nemisdu genre humain et .pour destructeurs des sociétés. « Il est incontestable que leur lois, bien loin d'être propres. « selon le but des législateurs, à maintenir la société, en • seraient la ruine entière. »

XXI. « Les médecins qui, parmi beaucoup de remèdes ca- « pables de guérir un malade, et dont il y en a plusieurs qu'ils o seraient fort assurés qu'il prendrait avec plaisir, choisi- « raient précisément celui qu'ils sauraient qu'il refuserait • « de prendre, auraient beau l'exhorter et le prier de ne le « refuser pas, on aurait néanmoins un juste sujet de croire - qu'ils n'auraient aucune envie de le guérir; car, s'ils sou- « haitaient de le faire, ils lui choisiraient l'une de ces « bonnes médecines qu'ils sauraient qu'il voudrait bien « avaler. Que si d'ailleurs ils savaient que le refus du re- « mède qu'ils lui offriraient augmenterait sa maladie jusqu'à « la rendre mortelle, on ne pourrait s'empêcher de dire « qu'avec toutes leurs exhortations , ils ne laisseraient pas « de souhaiter la mort du malade. »

138 ESSAIS t)E THËODIcéË.

Dieu yeul sauver tous les hommes ; cela veut dire qu'il les sauverait si les hommes ne l'empêchaient pas euxmêmes, et ne refusaient pas de recevoir ses grâces ; et il n'est point obligé ni porté par la raison à surmonter toujours leur mauvaise volonté. Il le fait pourtant quelquefois, lorsque des raisons supérieures le permettent, et lorsque sa volonté conséquente et décrétoire, qui résulte de toutes ses raisons, le détermine à l'élection d'un certain nombre d'hommes. 11 donne des secours à tous pour se convcrliret pour persévérer, et ces secours sont suffisants dans ceux qui ont bonne volonté, mais ils ne sont pas toujours suffisants pour la donner. Les hommes obtiennent cette bonne volonté, soit par des secours particuliers, soit par des circonstances qui font réussir les secours généraux. Il ne peut s'empêcher d'offrir encore des remèdes qu'il sait qu'on refusera et qu'on en sera plus coupable ; mais voudra-t-oa que Dieu soit injuste, afin que l'homme soit moins criminel ? Outre que les grâces qui ne servent pas à l'un peuvent servir à l'autre, et servent même toujours à l'intégrité du plan de Dieu, le mieux conçu qu'il se puisse. Dieu ne donnera-t-il point la pluie, parce qu'il y a des lieux bas qui en seront incommodés ? Le soleil ne luira-t-il pasautant qu'il faut pour le général, parce qu'il y a des endroits qui en seront trop desséchés? Enfin toutes les comparaisons dont parlent ces maximes que M. Bayle vient de donner, d'un médecin, d'un bienfaiteur, d'un ministre d'État, d'un prince, clochent fort, parce qu'on connaît leurs devoirs, et ce qui peut et doit être l'objet de leurs soins ; ils n'ont presque qu'une affaire, et ils y manquent souvent par négligence ou par malice. L'objet de Dieu a quelque chose d'infini, ses soins embrassent l'univers; ce que nous en connaissons n'est presque rien, et nous voudrions mesurer sa sagesse et sa bonté par notre connaissance : quelle témérité, ou plutôt quelle absurdité I

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