‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 99 sur 205 · RÉFUTATION DU DUALISME DE BAYLE · texte numérisé non relu

RÉFUTATION DU DUALISME DE BAYLE

t Les idées les plus sûres et les plus claires de Tordre nous appreanent, dit M. Bayle, qu'un être qui existe par « lui- môme, qui est nécessaire, qui est éternel, doit être « unique, infini, tout-puissant et doué de toutes sortes de « perfections. » Ce raisonnement aurait mérité d'être un peu mieux développé. « Il faut maintenant voir, poursuit- « il, si les phénomènes de la nature se peuvent commodé- « ment expliquer par Thypothèse d'un seul principe. » Nous l'avons expliqué suffisamment en montrant qu'il y a des cas où quelque désordre dans la partie est nécessaire pour produire le plus grand ordre dans le tout ; mais il parait que M. Bayle y en demande un peu trop; il voudrait qu'on lui montrât en détail comment le mal est lié avec le meilleur projet possible de l'univers, ce qui serait une explication parfaite du phénomène; mais nous n'entreprenons pas de la donner, et n'y sommes pas obligé non plus, car on n'est point obligé à ce qui nous est impossible dans l'état où nous sommes : il nous suffît de faire remarquer que rien n'empêche qu'un certain mal particulier ne soit lié avec ce qui est meilleur en général. Cette explication imparfaite, et qui laisse quelque chose à découvrir dans l'autre vie, est suffisante pour la solution des objections, mais non pas pour une compréhension de la chose.

f Les cieux et tout le reste de l'univers, ajoute M. Bayle, a prêchent la gloire, la puissance, l'unité de Dieu ; » il en fallait tirer cette conséquence que c'est parce qu'on voit dans ces objets quelque chose d'entier et d'isolé, pour ainsi dire ; et toutes les fois que nous voyons un tel ouvrage de Dieu, nous le trouvons si accompli qu'il en faut admirer l'artifice et la beauté ; mais lorsqu'on ne voit pas un ouvrage entier, lorsqu'on n'envisage que des lambeaux et des fragments, ce n'est pas merveille si le bon ordre n'y parait pas. Le système de nos planètes compose un tel ouvrage isolé, et parfait lorsqu'on le prend à part; chaque plante,

chaque animai chaque homme en fournit un, jusqu'à un certain point de perfection : on y reconnaît le merveilleux artifice de Tauteur ; mais le genre humain, en tant qu'il nous est connu, n'est qu'un fragment, qu'une petite portion de la cité Je Dieu ou de la république des esprits. Elle a trop d'étendue pour nous et nous en connaissons trop peu pour en pouvoir remarquer Tordre merveilleux, t L'homme « seul, dit M. Bayle, ce chef-d'œuvre de son créateur entre t les choses visibles, l'homme seul, dis-je, fournit de très- « grandes objections contre l'unité de Dieu. » Glaudien a fait la même remarque en déchargeant son cœur par ces vers connus :

Saepe mihi dubiam traxit sencenlia menteni, etc.

Mais l'harmonie qui se trouve dans tout le reste est un grand préjugé qu'elle se trouverait encore dans le gouvernement des hommes, et généralement dans celui des esprits, si le total nous en était connu. Il faudrait juger des ouvrages de Dieu aussi sagement que Socrate jugea de ceux d'Heraclite en disant : Ce que j'en ai entendu me plaît, je crois que le reste ne me plairait pas moins si je l'entendais. Voici encore une raison particulière du désordre apparent dans ce qui regarde l'homme. C'est que Dieu lui fait présent d'une image de la divinité, en lui donnant rinlelligence. Il le laisse faire en quelque façon dans son petit département, ut Spartam quam nactus est omet, 11 n'y entre que d'une manière occulte, car il fournit être, force, vie, raison, sans pe faire voir. C'est là où le franc arbitre joue son jeu ; et Dieu se joue, pour ainsi dire, de ces petits dieux qu'il a trouvé bon de produire, comme nous nous jouons des enfants qui se font des occupations que nous favorisons ou empêchons sous main comme il nous plaît (l). L'homme est donc comme un petit dieu dans son propre monde, ou microcosme, qu'il gouverne à sa mode ; il y fait

1. Leibniz se fait une idée trop petite d*un être raisonnable et libre, capable de moralité, qui ne peut être un jouet pour personne.

merveille quelquefois, et son art imite souvent la nature ;

Jupiter, in pravo quura cerneret aethera vitro,

Risit et ad superos talia dicta dédit :

Huccine mortalis progressa potentia, divi?

Jam meus in fragiii luditur orbe labor.

Jura poli rerumque fidem legesque deorum

Guncta syrucusias transtulit arte senex.

Quid fâlso insontem tonitru Salmonea miror, iEmuIa naturae est parva reperta manus I

Mais il fait aussi de grandes fautes, parce qu*il s*abandonne aux passions, et parce que Dieu l'abandonne à son sens : il l'en punit aussi, tantôt comme un père ou précepteur exerçant ou châtiant les enfants, tantôt comme un juste juge punissant ceux qui Tabandonnent ; et le mal arrive le plus souvent quand ces intelligences ou leurs petits mondes se choquent entre eux. L'homme s*en trouve mal à mesure qu'il a tort ; mais Dieu, par un art merveilleux, tourne tous les défauts de ces petits mondes au plus grand ornement de son grand monde. C'est comme dans ces inventions de perspective où certains beaux dessins ne paraissent que confusion, jusqu'à ce qu'on les rapporte à leur vrai point de vue, ou qu'on les regarde par le moyen d'un certain verre ou miroir. C'est en les plaçant et s'en servant comme il faut, qu'on les fait devenir l'ornement d'un cabinet. Ainsi les difformités apparentes (t) de nos petits mondes se réunissent en beautés dans le grand, et n'ont rien qui s'oppose à l'unité d'un principe universel infiniment parfait; au contraire, ils augmentent l'admiration de sa sagesse, qui fait servir le mal au plus grand bien.

M. Bayle poursuit : « que l'homme est méchant et « malheureux ; qu'il y a partout des prisons et des hôpi- « taux ; que l'histoire n'est qu'un recueil des crimes et des « infortunes du genre humain. » Je crois qu'il y a en cela de l'exagération: il y a incomparablement plus de bien que

1. Le mal moral est-il une difformité apparente, bonne pour la perspective ? On ne saurait le soutenir.

143 ESSAIS DE TBÉODICËE.

de mal dans la vie des hommes, comme il y a incompara-

blement pluB de maisons que de prisons (1)- A l'égard de la Tenu et du Tîee, il règne une certaine raédiocrilé. Machiavel a déjà remarqué qu'il y a peu d'Iiommes for! méchants et fort bous, et que cela tait manquer bien des grandes entreprises. Je trouve que c'est un défaut des liisloriens qui s'atlarbent plus au mal qu'au bien. Le but priocipal de l'histoire, aussi bien que de la poésie, doit être d'enseigner la prudence et la vertu par di's exemples, et puis de montrer le vice d'une manière qui eu donne de l'aversion, et qui porte ou serve à l'éviter ri).

M. tiayle avoue ■ qu'on trouve partout et du bien " moral et du bien physique, quelques exemples de vertu, t quelques exemples de bonheur, et que c'est ce qui fait la " dilBcullé ; car, s'il n'y avait que des méchants et des mal- • heureux, dit-il, il ne faudrait pas recourir à l'hypothèse I des deux principes >> J'admire que cet excellent homme ajlpu témoigner tant de penchaut pour cette opinion des deux principes, et Je suis surpris qu'il n'ait point considéré que ce roman delà vie tiumaine, qui fait l'histoire universelle du genre humain, s'est trouvé tout inveaié dans l'enleudemËnt divin avec une Infiolté d'autres, et que la volonté de Dieu en a décerné seulement l'existence parce que celle suite d'événements devait convenir le mieux avec le reste des choses pour en faire résulter le meilleur (3) Et ces défauta apparents du monde entier, ces taches d'uu soleil dont le nôtre n'est qu'un rayon, relèvent sa beauté, bien loin de la diminuer, et y contribuent en procurant un plus grand bien.

11 y a vÉrilablement deux principes, mais ils sont tous deux en Dieu; savoir, son entendement et sa volonté. L'entendement fournit te principedu mal, sans en être terni,

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