‹ Extraits de MontaigneChapitre 10 sur 353 · I. Edition de ijç · texte numérisé non relu

I. Edition de ijç

de remplir la mémoire, mais de former le jugement du disciple. La vraie supériorité de l'intelligence, pense-t-il avec raison, celle dont il faut avant tout se préoccuper, consiste dans lasincérité, la bonne foi, la loyauté vis-à-vis de soi-même; dans l'habitude de se défier des mots et de ne rien admettre sans l'avoir fait « passer par l'étamine » pour se rendre compte de ce que cela veut dire; dans la haine du convenu, des formules vides ou mal comprises ; dans l'horreur des raisonnements mécaniques et des soi-disant principes dont on voudrait, en deux tours de main, extraire de la vérité toute fixité comme de la farine d'un moulin qui tourne.

Former l'enfant à penser juste et à bien vivre, en respectant son initiative, en développant plutôt qu'en contrariant les dispositions natives de son intelligence et de sa volonté : tel est, au fond, le système pédagogique de Montaigne. Nous n'aurions que des éloges à en faire, s'il y était tenu compte et des défauts qu'il est souvent nécessaire de combattre chez l'enfant par autorité, et de cette énergie, de cette maîtrise de soi à laquelle on doit l'habituer de bonne heure si l'on veut qu'il ait dans la suite le courage d'être constamment fidèle à la règle du devoir.

MOXTAIGXn ÉCRIVAIN § ^^ — Le Style.

Montaigne voulut être et il fut un écrivain. Très soucieux de faire œuvre d'art, il tint pourtant à ce que rien ne parût de ce souci.

De là ses négligences de composition. Parfois elles sont un abandon et une paresse ; plus souvent elles sont un calcul habile. L'auteur des Essais avait à cœur de ne pas être confondu avec les moralistes pédants oui avaient tant disserté sur l'homme. Il ne fallait point que son livre eût l'aspect ordonné et méthodique des traités à prétentions savantes. C'est pourquoi de longs développements commencent au hasard d'une maxime lue dans quelque ancien ou d'une anecdote revenue en mémoire, puis se poursuivent par mille jeux de l'imagination ou de

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l'humour, par des di<;rcssiciis, des parenthèses, des récits, des citations, par des riens souvent, et enfin se terminent par une manière de réHexion personnelle ou de boutade. Malebranche l'a dit. c'est un « pédant à la cavalière » que Montaigne.

Mais cela même donne au livre plus de vérité. Cette liberté d'allure va si bien au caractère de l'auteur, qu'il ne pouvait, à se vouloir peindre, que se peindre ainsi. Il y a beaucoup de lui dans cette mise en scène du désordre.

Le srvle, en tout cas, est d'un grand écrivain. Il se distingue par des qualités d'.originalité, de brièveté élégante, de simplicité, d'imprévu et de couleur, qui en font le style de Montaigne.

Alors que tous les écrivains, autour de lui, pratiquaient un style consacré, tout pénétré de latinité, calqué sur les « longueries » de la période cicéronienne, Montaigne se soustrait, par un mouvement de sa nature si personnelle, à l'imitation servile; il renonce au convenu pour se faire un style à lui.

Ce style est court, vif, brusque souvent, et fleuri de pittoresques saillies C'est le parler de la conversation. Et lui-même a fort bien remarqué qu'il a :( un stvle comique et privé... le même au papier qu'en la bouche... serré, désordonné, coupé. »

La simplicité concourt à cette brièveté. Point de mots rares, point de périphrases nobles. Toujours le terme propre qui enserre exactement la pensée.

Mais un imprévu tout de ven.e, de hardiesses dans les expressions ou les tournures, dont on ne trouverait l'équivalent que dans Saint-Simon, lui donne un relief saisissant.

Et enfin la faculté maîtresse de Montaigne est bien l'imagination, qu'il a vive, franche et riche. Aussi ses idées prennent tout naturellement la forme d'images. « Son style, a dit Sainte-Beuve, est une figure perpétuelle et à chaque pas renouvelée; on n'y reçoit les idées qu'en images et on les a, à chaque moment, sous des images différentes, faciles et transparentes pourtant. » C'est par là que Montaigne est, ainsi que l'a jugé Montesquieu, un poète.

§ II. — La Langue.

Au xvie siècle, chaque écrivain eut sa langue. Le vocabulaire, la prononciation, la grammaire n'étaient soumis à aucun choix, à aucune règle fixe. L'usage n'avait pas été proclamé maître souverain. Tout dépendait de la libre fantaisie, et ce fut encore par une orgueilleuse fantaisie d'école que la PléiaJe

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tenta de refaire la langue nationale, sans donner, d'ailleurs, le chef-d'œuvre qui eût pu s'imposer pour modèle.

Il y a donc une langue de Rabelais, une langue d'Amyot, une langue de Calvin, et aussi une langue de Montaigne. Pasquier déjà reconnaissait dans les Elisais « je ne sçav quoy de ramage gascon ». Montaigne lui-même entend bien traiter sans la moindre gène le « parler », pensant que « qui a en l'esprit une vive imagination et claire, il la produira, soit en bergamasque, soit par mines, s'il est muet, » que d'ailleurs « c est aux paroles à servir et à suyvre ; et que le gascon y arrive si le françois n'y peut aller. » La critique de Pasquier est exagérée, et il ne faut pas prendre à la lettre les déclarations de Montaigne. Pourtant on sent assez qu'il n'a pas pour la langue incertaine et flottante de son temps cette révérence que Boileau exigera pour la langue définitivement fixée du XVI i<: siècle.

C'est au lalin d'abord qu'il prend des mots, des expressions, des tournures et des constructions de phrases dans la forme synthétique. Le latin avait été sa langue maternelle. \'irgile, César, Sénèque demeurèrent ses maîtres de langage. Ht il est visible que l'influence latine est partout dans les Essais. On a pu dire que cette œuvre marque, dans la littérature française, la prédominance du génie latin sur le génie grec.

Les traces de l'influence gn-cque y sont, en eflfet, peu nombreuses. C'est du grec que Montaigne emprunte des formes telles que le délibérer, le vaincre. Mais on trouverait à peine d'autres exemples d'héllénismes, alors que les latinismes sont si fréquents. C'est surtout dans Amyot qu'il lisait son Plutarquc,

V a-t-il beaucoup de gascon dans la langue de Montaigne? Pasquier, nous l'avons dit, parle d'un « je ne sçay quoy de ramage gascon ». Le reproche a été souvent discuté. 11 n'est injuste qu'en partie, si l'on entend par dialecte gascon, comme Pasquier l'entendait, sans doute, des « façons de parler » des diverses contrées du Midi. Montaigne n'estimait guère son patois périgordin ; mais il trouvait « singulièrement beau, sec, bref, signifiant... » le gascon des pays de montagne, et pareillement le languedocien, le limousin, l'angoumoisin. Il a mis tous ces dialectes à contribution. C'est lui-même qui nous en avertit : « Mon langage français est altéré, et en la prononciation, et ailleurs, par la barbarie de mon cru ; je ne vis jamais homme des contrées de deçà,» qui ne sentist bien évidemment son ramage. » Toutefois, il n'a eu recours aux patois que dans les rares cas où manquait l'expression purement française.

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Le vieux fonds français du xive et du xv» siècle lui est d'une fréquente rcssource^La langue commune, — car, dit-il, « je n"appris jamais langue que par routine », — et surtout celle du commencement du XVF siècle, ou encore « la naïveté et pureté de langage » d'Amvot qui fut « son bréviaire », c'est à quoi il se tient.

Il n'est point pour la nouveauté. Il condamne les tentatives de la Pléiade, et la mode aristocratique de ne désigner qu'à l'italienne les choses de guerre, de cour ou de plaisir ne semble point avoir agi sur ce véritable écrivain français.

MONTAIGNE CRITIQ.UE § I=^ — Opinions littéraires.

Montaigne a dit son avis à peu près sur toutes choses. Il serait surprenant que cet écrivain de race et de profession n'eût pas exprimé d'opinions littéraires. Il l'a fait à tout propos, passant sa vie à lire et à nous rendre compte, en les jugeant, de ses lectures.

Homme de Renaissance, il aime la perfection de la forme. Cela l'enchante de s'abandonner aux charmes de l'élégance dans les Commentaires de César. « Dieu sait de quelle grâce et de quelle beauté il a fardé cette riche matière d'une façon de dire si pure, si délicate et si parfaite. »

Et cette admiration pour une œuvre où déjà Cicéron reconnaissait « un style simple, pur, fleuri de grâce, dépouillé de toute pompe de langage, une beauté sans parure, une brièveté correcte et lumineuse, •> indique assez ce que l'auteur des fj-^aù devait entendre parla beauté de la forme. C'est une belle simplicité et le naturel qu'il v voulait tout d'abord. Le « parler» qu'il prélere est un « parler simple et naïf, tel sur le papier qu'en la bouche, succulent et nerveux, court et serré, moins délicat et peigné que véhément et brusque. »

;Par suite, dans le style, l'idée lui apparaît, comme l'élément principal. .Montaigne dédaigne la déclamation creuse et ceux qui « courent après un beau mot », sans plus se soucier de 1 idée. Il pense que « l'é'loquence fait injure aux choses, qui nous détourne à soi, » et il se méfie de la rhétorique au

point de condamner l'éloquence. De même, ce qu'il voit dans la poésie, c'est plus la pensée que « la bonne rythme ». II nVst pas de ceux qui « pensent la bonne r}'thme taire le bon poème; laissez-lui allonger une syllabe brève s'il veut; pour cela qu'il n'y ait point de contrainte : si les inventions y rient, si l'esprit et le jugement y ont bien fait leur office, voilà un bon poète, dirai-je. mais un mauvais versificateur. » Et encore « la bonne, la suprême, la divine poésie est au dessus des règles et de la raison ». Aussi bien, fidèle à ces principes, il comprend la poésie populaire, il se plaît aux villanelles de la Gascogne, et il conçoit que les sauvages puissent avoir leurs chants poétiques.

D'ailleurs, quelle pensée chercher dans les œuvres littéraires? « Je ne cherche aux livres, a dit Montaigne, qu'à m"y donner du plaisir par un honneste amusement ; ou, si j'cstudie, je n'y cherche que la science qui traite de la cognoissance de moymême, et qui m'instruise à bien vivre et à bien mourir. »

Plaisir et profit moral, c'est par quoi Montaigne jugera tous les livres. Il trouvera « simplement plaisants », en les goûtant beaucoup, ceux des conteurs et des poètes. Il estimera davantage, pour la science qu'il y puisera de l'homme moral, ceux des philosophes et des historiens, en général ceux des moralistes. 11 n'est pas fait pour apprécier dans les lettres la beauté pure, l'art désintéressé.

§ II. — Jugements sur quelques écrivains.

10 Les poètes et les conteurs. — Montaigne n'a point l'idée de la grande poésie, et aux poètes il ne demande qu'un plaisir délicat.

Homère est le premier, le plus parfiiit des poètes.

Virgile vient après lui. Pour sa force mêlée de grâce, pour son harmonieuse douceur, pour le charme de son naturel, il est « le maistre du chœur ». Les Ge'orgiques sont l'œuvre poétique la plus achevée.

Entre Virgile et Lucrèce,.» c'est à la vérité une comparaison inégale. » Montaigne ne semble pas avoir senti toute la sombre énergie et la tristesse douloureuse du De luitiira renini. .Mais il met bien l'œuvre et le poète au premier rang.

Horace est remarquable par I art de l'expression. « Il ne se contente point d'une superficielle expression... Il crochette et furette tout le magasin des mots et des figures pour se représenter ; et il les lui faut outre l'ordinaire. »

Térence « sent bien mieux son gentilliomme » que Plaute ; il est « 1.1 mignardise et les grâces du langage latin ».

Qttulle est pLicé à côté de Virgile et d'Horace. Mais ce que Montaigne estime en lui, c'est « l'égale polisseure et cette perpétuelle douceur et beauté fleurissante des épigrammes ».

Il crut trouver la force dans le « bon Lucain » qui a rempli sa Pharsale de sentences stoïciennes. Mais cette force est souvent déclamatoire. Elle ne fit pas toujours illusion à un juge sincère dont le goût s'affermissait par une constante lecture.

Et c'est ainsi qu'il se lassa de la « facilité » et des « inventions » du « bon Ovide », qui l'avaient ravi autrefois.

Quant à la poésie française, il juge que ses contemporains (■ ont monté la poésie au plus haut degré où elle sera jamais ». Ronsard et du Bellay ne sont « gueres esloignes de la perfection ancienne ».

Rabelais lui paraît « simplement playsant » et « digne qu'on

s »' amuse ». De même, le Dccameron.

2° Lis philosophes. — Montaigne attachait peu de prix aux spéculations philosophiques. Les philosophes qui lui vont furent des moralistes. C'est Plutarque et c'est Sénèque. Entre les deux, il établit un parallèle habilement balancé. Mais on devine ses préférences pour Plutarque : « Sénèque est plein de pointes et de saillies, Plutarque de choses; celui-là vous échauffe et vous émeut davantage, celui-ci vous contente davantage et vous paye mieux. » L'un et l'autre ont cette notable commodité de traiter la science « à pièces décousues, qui ne demandent pas l'obligation d'un long travail. » C'est tout le secret du goût de Montaigne pour ces deux écrivains.

Et c'est aussi par là que s'explique son dédain de Cicéron. Il y a dans les oeuvres morales du grand orateur trop de rhétorique, des « longueries d'apprest ». On n'y trouve que du vent.

30 Les historiens. — Montaigne aime dire que l'histoire est son « gibier » et que les historiens sont « sa droicte balle ». Il y cherche surtout la leçon morale. De là ses préférences pour l'histoire anecdotique.

Plutarque est son homme. Il voit en lui « un philosophe qui apprend la vertu » , et qui l'apprend de la manière la plus agréable, par des récits biographiques.

César lui semble avoir la perfection et excellence par dessus tous les autres. Ce devrait être « le bréviaire de tout homme de guerre ». Dans cet enthousiasme, il faut surtout voir l'admiration de l'écrivain, de l'artiste, pour un chef-d'œuvre de simplicité et de beauté sans fard.

Thucydide est oublié, et nulle part Tite-Live, dont la longueur pouvait effrayer un peu, n'a été jugé comme il l'eût tallu.

Mais Tacite mêle à son histoire beaucoup « de considération des mœurs et inclinations particulières ». C'est un livre à étudier et à apprendre, ce n'est pas un livre à lire.

La franchise et la sincérité du sire de Joinville, la « franche naïveté » du « bon Froissart », le « langage doux et agréable, la naïve simplicité, la bonne foi et la gravité » de Comines, conviennent à Montaigne.

Tous ces historiens lui. sont « playsants et aysez », parce que « l'homme en général, de qui il cherche la cognoissance, y puroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu ».

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