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MONTAIGNE ÉDUCATEUR

Après la question de la croyance, discutée dans son Apologie <!e Kaivioiid Sebond , il n'est pas de matière sur laquelle Montaigne iiit insisté aussi longuement que sur l'éducation, ou, comme il dit, sur l'institution des enf;ints.

Il est vrai que de son siècle le sujet était à la mode. Rabelais, Erasme en plusieurs traités, le cardinal Sadolet, Luther dans ses lettres, l'espagnol Vives, l'Ordre naissant des Jésuites, Ramus, Charron, Pasquier même en ses Recherches sur r histoire de France, donnent là-dessus leur avis et exposent leurs idées de réforme. Montaigne, qui d'ordinaire tient si peu à ce qu'il dit, s'est fait, sur la meilleure manière d'élever les enf;ints, des opinions très arrêtées ; il les exprime, par exception, avec sérieux, avec suite, sans se contredire ni même hésiter. Nulle part peut-être, dans son œuvre, il ne se montre aussi original, aussi neuf et intéressant.

Avant d'apprécier son système d'éducation, il importe de se rappeler pour qui il est fait. Lui-même nous en mforme, c'est « pour un enfant de maison, qui recherche les lettres et

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la discipline, non pour k gain, ni tant pour les commodités externes que pour les siennes propres ». Du reste, aux yeux de Montaigne et d'après ses propres expressions, la science, qui est un grand ornement et un outil de merveilleux service pour les personnes élevées en fortune, n'a point son vrai usage en mains viles et basses.

Education et instruction, tout le système est donc bâti en vue de former un parlait seigneur, ou, si l'on veut, un homme du monde. Il faut s'en souvenir; sans cela on trouverait Montaigne peu pratique lorsque, à la vie de collège qu'il n'aime pas, il oppose la formation à l'aide de gouverneurs particuliers et de précepteurs.

Mais est-ce qu'un tel exclusivisme ne va pas restreindre beaucoup la portée de ses observations ? Après tout, semble-t-il, s'il ne s'agit que de former des gentilshommes d'ancien régime, la chose ne nous importe guère. — Qu'on lise seulement deux ou trois pages de « l'Institution des Enfants », et l'on verra bien vite s'évanouir cette appréhension. Sauf sur quelques détails, ce que Montaigne nous dit est vrai de tous les enfants, vrai d'aujourd'hui comme du xvi= siècle, et de nos sociétés démocratiques autant que de la France des derniers Valois.

Ce système, enfin, quel est-il donc?

« Au demeurant, dit Montaigne, toute cette institution se doit conduire par une sévère douceur. » La formule, certes, est des plus heureuses, et cette éducation serait bien près d'être parfaite, qui, employant comme ressort principal la douceur, la bonté persuasive, v saurait joindre, quand ce serait nécessaire, une juste sévérité. Seulement, a-t-on bien le droit de résumer ainsi le système d'éducation que conseille l'auteur des Essais} Entre la douceur, qui est plutôt destinée à développer les qualités naturelles de l'enfant, et la sévérité, qui a pour objet de réprimer les tendances vicieuses, Montaigne se prononce-t-il toujours avec équité ? assigne-t-il bien à chacune des méthodes le rôle qui lui revient ?

Le pupille de .Montaigne n'aura guère à se plaindre de la sh'irilé de ses maîtres. Sur un seul point ils se montreront austères, et ce ne sera pas pour ce qui regarde la formation de son àme, ce sera pour fortifier son corps. Il semblerait, en vérité, que l'hvgiène fût digne de plus d'efforts que la simple morale : « Ostez-moi la violence et la force, il n'est rien, a mon advis, qui abastardisse et estourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu'il craigne la honte et le chastiement, ne l'y endurcissez pas : endurciisez-le à la sueur

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et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu'il lui faut mespriser : estez lui toute mollesse et délicatesse au vestir et au coucher, au manger et au boire ; accoustumez le à tout : que ce ne soit pas un beau garçon et dameret, mais un garçon vert et vigoureux. »

Mais c'est seulement en vue de la vaillance corporelle, pour ainsi dire, que Montaigne conseille cette énergie aux éducateurs ; quant à la vaillance morale, ou bien elle s'acquiert sans effort, ou bien c'est que la possession en est moins nécessaire. « Pour faire un homme de bien, dit-il, il faut souvent choquer les règles de la médecine », c'est-à-dire, d'après le contexte, négliger les précautions amollissantes et ne pas craindre les petites souffrances qui préservent des grandes. Et certes, c'est parler d'or. Mais comment ne voit-il pas que, « pour faire un nomme de bien », il faut souvent aussi choquer ces tendances paresseuses ou perverses qui, une fois développées dans l'àme, conduiraient le jeune homme à des maux bien autrement graves qu'une contrainte d'un moment ou une punition instructive ?

Dès qu'il n'est plus question de « roidir les muscles et durcir les os », la douceur doit suffire à tout.

Elle suffira pour l'instruction : le disciple se formera moins par Tétude que par la conversation, les voyages, le commerce des hommes. On ne lui fera lire que des livres agr^.bles, de l'histoire surtout ; s'il se complaît en des lectures plus amusantes qu'instructives et morales, on fera semblant de n'en rien voir, comme c'était l'intelligente habitude du précepteur de Montaigne. Aux connaissances d'histoire, on joindra les leçons de choses et un peu de philosophie pratique. « Ce grand monde, je veux que ce soit le livre de mon escholier... Un cabinet, un jardin, la table et le lit, la solitude, la compagnie, le matin et le vespre, toutes heures lui seront unes, toutes places luy seront estude : car la philosophie, qui, comme formatrice des jugements et des moeurs, sera .sa principale leçon, a ce privilège de se mesler partout. » Ainsi, continue-t-il, la leçon se passera comme par rencontre, sans obligation de temps ni de lieu, et « se meslant à toutes nos actions, elle se coulera sans se faire sentir ».

La formation morale devra, tout aussi bien que l'étude, « se couler sans se faire sentir ». Le disciple apprendra que la sagesse « est ennemie professe de déplaisir, de crainte et de contrainte », qu'elle a « pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes », qu'cnfm « le prix et la hauteur de la vraie

vertu^'est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice >>. 1: apprendra de bien autres choses encore, et notamment que, pour être un homme complet, il faut avoir prouve qu'on est capable de débauche tout comme un autre, et il se verra proposer pour modèle « cette mer%'eilleuse nature d'Alcibiadcs », capable « de se transformer si ayseement à façons si diverses..., autant reformé en Sparte comme voluptueux en lonie. »

Après une telle éducation, il est bien à craindre que le disciple de Montaigne ne joigne à beaucoup de qualités aimables tous les défauts qu'entraîne le manque d'énergie. A lui aussi on aura probablement à reprocher, comme on faisait à son maître, d'être « oisif, froid aux offices d'amitié et de parenté ; et, aux offices publiques, trop particulier, trop dédaigneux. » 11 pourra, l'âge venu, dire du temps de sa jeunesse, comme l'auteur des Essais : « Le danger n'estoit pas que je fisse mal, mais que je ne fisse rien. Nul ne prognostiquoit que je deusse devenir mauvais, mais inutile ; on y prevoyoit de la fainéantise, non pas de la malice. » Montaigne ajoute tranquillement : « Je sens qu'il en est advenu comme cela. ' » C'est ce qui pourrait bien advenir aussi de son délicat él^ve.

Mais, ces réserves faites (et elles sont d'importance), empressons-nous de reconnaître ce que renferme d'excellent le système pédagogique des Essais et de combien il l'emporte sur celui qui, c'est le cas de le dire, sévissait au xvie siècle.

Ce n'est pas, pour Montaigne, un mérite médiocre que de s'être élevé avec tant d'énergie et d'éclat contre les abus qui ruinaient de son temps l'œuvre de l'éducation : contre une scolastique dégénérée, qui retardait l'épanouissement de l'esprit national ; contre une sévérité, une dureté, qui ne fut peutêtre pas sans influence sur le caractère atroce des guerres de religion. Il le faut louer aussi d'avoir signalé d'avance, avec la perspicacité d'un bon sens qui touche au génie, tout le profit que l'éducation peut tirer d'une part légitime faite aux exercices physiques; des leçons de choses, qui sont, en définitive, les leçons de l'expérience ; enfin des voyages et des langues vivantes, qui, en élargissant nos idées, nous rendent plus sages, plus défiants de nous-mêmes, plus fermes dans les croyances essentielles, plus tolérants à l'égard des opinions libres.

La grande qualité que Montaigne requiert de son péd.igogue, c'est qu'il ait « plustost la teste bien faicte que bien pleine », et il lui impose, comme devoir primordial, non pas

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