‹ Extraits de MontaigneChapitre 179 sur 353 · Outre ce que c'est. — Latinis · texte numérisé non relu

Outre ce que c'est. — Latinis

indulgcnt » l'av.nit élevé. | me, outre celte considération qiit.

184 ESSAIS DE MONTAIGN'E

n'a que l'entrée libre, sa durée estant contrainte et forcée, dépendant d'ailleurs que de nostre vouloir et marché qui ordinairement se fait à autres fins, il y survient mille fusées ' estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'une vive afîection ^ : là où, en l'amitié, il n'y a aftairc ny commerce que d'elle mesme. Joint qu'à dire le vray, la suffisance ordinaire des femmes 3 n'est pas pour respondre à cette conférence et communication, nourrisse de cette saincte couture -t ; ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir restreinte d'un neud si pressé et

si durable

Au demeurant, ce que nous appelions ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accoinctances et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié, dequoy je parle, elles se meslent et con-

1. L.a. fusée, c'est ici le fil enroulé autour du fuseau. Des fusées à dcmesler, c'est donc, au figuré, des afl.iircs embrouillées à arranger.

2. Montaigne parle du mariage, on le voit, avec une froideur et un dédain marqués. « Il laut, disait-il, avoir femmes, enfants, bien, et surtout de la santé, qui peut, mais non pas s'y attacher en manière que nostre heur en despeiide. Il se faut reserver une airiere-boutique toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté. » C'est peut-être pour s'être trop bien réservé cette « arrière-boutique de liberté « qu'il se crut gcné par les moindres assujettissements de la vie à deux. D'ailleurs, il tenait les femmes en médiocre estime. El enfin, si, même trouvant qu'il faudrait o fuyr d'espouser la Sagesse mesme », il s'unit .n Françoise de lav, Chassaignc, ce fut « porté par des occasions estrangiercs », sans enthousiasme, et

sans s'être fait un idéal que n'eût pas réalisé sa vulgaire épouse : il semble, par suite, n'avoir jamais été qu'un mari résigné et, comme de règle, il ne conçoit pas un sort autre que le sien.

5 . Avant le Chrysale de Molière, Montaigne avait dit, empruntant le mot d'un duc de Bretagne, (1 qu'une femme cstoit assez sçavantc quand elle sçavoit mettre dilTerence entre la chemise et le pourpoint de son mary. » Voii page III, note 3 et p.ige 122, note 5 — Mais que pouvaient donc penser de ces sévérités M'"° de Sévigné qui pourtant trouvait Montaigne « aimable homme »

cl le déclarait son < ancien anu, toujours nouveau » , et M"" de Sablé, et M"" de La Fayette, qui, elles aussi, le prisaient si fort i

4. Par ce mol très expressif ou'il a déjà employé (page 182), Alontaigne traduit bien l'idée de la parfaite union des cœurs dans l'amitié.

ESSAIS DE MO>rrAIG>IE 185

iiMuicnt l'une en l'autre d'un mélange si universel, qu'elles etiacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que cela ne se peut exprimer ■ : il y a, ce semble, au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire, ne sçay quelle force divine et fatale, médiatrice de cette union. Ce n'est pas une particulière considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille ;

I. Le passjge a été modifié d.-ins l'édition Je 1595, et dans les termes si souvent cités (voir, à l.i page 178, note 3, le passage cite de Lamartine) qui suivent :

t Si on me presse de dire pourquoy je l'avmoys, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en respondant : « Parce que c"estoit luy ; parce que c'estoit moy. » Il y a, au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sçais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et

Par des rapports que nous oyions un de l'aultre, qui faisoient en Dostrc affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports ; je croys par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms : et à nostrc première rencontre, qui feust par hazard en une grande feste et compaignie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cogneus, si obligez entre nous, que rien dez lors ne nous feut si proche que l'un à l'aultre. 11 escrivil une satyre latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de nostrc intelligence si promptement par%-cnue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car noiis estions touts deux hommes faicts, et luy plus de quelque année), elle n'avoit point à

perdre temps ; et n'avoit à se régler au patron des amitiez molles et régulières, ausquelles il fault tant de précautions de longue et préalable conversation. Cette cy n'a point d'aultrc idée que d'elle niesme, et ne se peult rapporter qu'à soy. » — Cette « satyre latine excellente » est dans les Pivmata publiés par Montaigne. Voici les vers auxquels il est ici fait allusion et qui confirment les enthousiastes déclarations des Essais :

PniJentutn bona pars vulgo maie credu-

1I.1 milli

Fidit amicitis , nisi quam explonverit

[jetas,

El vario casus hict.intcm exercuit usu...

At nos jangit amor paulo magis annuus,

[et qui

Nil tamen ad summum reliqui sibi fecit

[amorem. ..

Te, Montane, mihi casos sociavit in

[omnes

Et Natura potcns et amoris gratior illex

Virtus.

« Beaucoup de s.iges sans illusions se défient de toute amitié que le temps n'a pas éprouvée et fortifiée par l'expérience à travers toutes les vicissitudes. Pour nous, à peine notre amitié a-t-elle dépassé l'année, et pourtant elle est telle qu'on ne conçoit pas autrement la parfaite affection. A toi, ô Montaigne, m'a uni, pour toujours et quoi qu'il arrive, la Nature toutepuissante, et la Vertu, cette douce amorce de l'amitié. »

l86 ESSAIS DE MONTAIGNE

c est je ne sçay quelle quinte essence ■ de tout ce meslange qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne ^. Je dis perdre, à la vérité, ne luy reservant rien qui luy lut propre ny qui fût sien 3.

Qiiand Lcelius4, en présence des consuls romains, lesquels après la condemnation de Tiberius Gracchus poursuivoyent tous ceux qui avoycnt esté de son intelligence, vint à s'enquérir de Caius Blosius (qui estoit le principal de ses amis) combien il eût voulu faire pour luy, et qu'il eut respondu : « Toutes choses. — Comment, toutes choses ? suivit-il. Et quoy ! s'il t'eût commandé de mettre le feu en nos temples ? — 11 ne me l'eût jamais commandé, replica Blosius. — Mais s'il l'eût fait? adjouta Lx>lius. — J'y eusse obey, responditil. » S'il estoit si parfaictement amy de Gracchus, connue disent les histoires, il n'avoit que faire d'offenser les consuls par cette dernière et hardie confession, et ne se

1 . Quinte essence. — Ecrit d".-iprès létymologie b.is-l.itine qiiinta liscntia. La quinte essence ét.iit, pour les alchimistes du moyen âge, un cinquième élément (l'air, la terre, l'eau, le feu étaient les quatre autres), une matière plus subtile et plus pure et qui n'av.iit pas Je nom propre. D'où le fin du fin, ce iju'il y a de meilleur, de principal dans une chose.

2. Dans l'édition de 1595 : « se perdre dans la mienne, d'une f.iim, d'une concurrence pareille. » Concurrence (de concurrere') a le sens de cjjort pour se rencontrer.

j. « Ny qui fust ou sien ou mien. » (Edition de 1595.) — Dans la Servitude volontaire, La Boétie a écrit ces lignes non moins émues et touchantes :

<! L'amitié c'est un nom sacré, c'est une chose saincte ; elle ne se met jamais qu'entre gents de bien et ne se prend que par une mutuelle

estime ; elle s'entretient, non tant par un bienfaict, que par la bonne vie. Ce qui rend un amy asseuré de l'aultre, c'est la cognoissance qu'il a de son intégrité ; les respondants qu'il en a, c'est son bon naturel, la foy et la constance. II ne peult y avoir d'amitié, là où est la cruauté.

Va où est la desloyauté, là où est l'injustice. Entre les méchants quand ils s'assemblent, c'est un complot, non pas une compaif;nie; ils ne s'eiitrayment pas, mais ils s'entrecraignent, ils ne sont pas amis, mais ils sont complices. » (Servitude volontaire, à la fin.)

Il fallait rapprocher cette page de La Boétie de celle de Montaigne, pour bien montrer qu'ils eurent le même cœur et qu'ils éprouvèrent le même sentiment noble et sincère.

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