‹ Extraits de MontaigneChapitre 253 sur 353 · I . Chapitre XI. — De la Cruauté · texte numérisé non relu

I . Chapitre XI. — De la Cruauté

2. C'est ici, de beaucoup, le plus long chapitre des Essais, et le plus important. N'eût-on lu que 1' « Apologie de Raimond Sebond » , ou connaîtrait parfaitement Montaigne ; ceux qui l'omettraient, même s'ils avaient étudié tout le reste, ignoreraient le fond de sa pensée.

Ce chapitre, par malheur, n'est presque j.imais porté aux programmes d'examen. De là, pour nous, l'obligation de n'en reproduire qu'une partie relativement courte; mais de là aussi la possibilité de réduire le nombre des notes et de ménager presque toute la place pour le texte. Nous espérons, dii moins, en citer assez pour que le lecteur se rende bien compte de ce que Montaigne croyait, au juste, en matière de philosophie et de religion.

Montaigne, pourrait-on dire, s'attache d'autant plus à la foi, qu'il croit moins à la raison. La raison, pour lui, ne peut rien démontrer, que sa propre insuffisance.

Mais c'est là, pense-t-il, une démonstration qui a bien son prix ; car l'homme, une fois convaincu de son impuissance à découvrir le vrai, se rejettera, humblement et avec confiance ,- dans les bras du seul qui le puisse tirer de ses ténèbres, dans les bras mêmes de Dieu.

Celui qui développe ces pensées d'un accent si sincère, avec tant

digne contre ceux qui trouvent trop faibles les arguments de la Théologie naturelle, et c'est pour abattre leur fierté qu'il va prouver tout au long l'impuissance radicale de la raison humaine. — Vanité ridicule de l'homme se prenant pour le centre et le chef-d'œuvre de la création. — Quel droit avons-nous de nous préférer aux animaux ? Nous leur sommes inférieurs à plus d'un égard. — Inanité de la science. — En dehors des vérités que Dieu nous a transmises, nous ne pouvons rien savoir. — Preuves tirées de l'exemple des philosophes : ils n'ont cessé de se contredire : les sceptiques, Epicure, Platon, etc. — La raison ne sait rien sur Dieu. — Impuiss.ince du langage humain. — La fameuse interrogation ; Que saii-je'i — Ceux qui dédaignent les arguments de Sebond oublient que l'homme ne peut pas seulement se connaître lui-même, ni dans son corps ni dans son âme. — Contre la philosophie routinière et la superstition d'Aristote.

— .Montaigne comprend le danger de sa méthode : elle n'est pas faite pour tous.

— II faut à l'esprit humain des barrières et des lois. — Le bon sens opposé au raisonnement. — Instabilité des idées de Montaigne et de toutes les opinions humaines. — La folie de nos désirs. — Encore les incertitudes des philosophes.

— De la contradiction entre les lois. — Les erreurs des sens. — L'argument du dialléle, ou l'impossibilité de trouver a la raison une preuve qui se puisse passer de toute autre preuve. — Rien de st.ible en nous, ni de vraiment substantiel. — Conclusion : impuissance de l'homme livré i lui-même : il s'élèvera par la grâce divine, mais non autrement.

C'est, à la vérité, une très-utile et grande partie que la science; ceux qui la mesprisent tosmoignent assez leur bestise ; mais je n'estime pas pourtant sa valeur jusques à cette mesure extrême qu'aucuns lui attribuent, comme Herillus le philosophe', qui logeoit en elle le souverain bien, et tenoit qu'il fut en elle de nous rendre sages et contcns; ce que je ne croy pas; ny ce que d'autres ont dict, que la science est mcre de toute vertu, et que tout vice est produit par l'ignorance. Si cela est vray, il est subject à une longue inierprctation. Ma maison a esté de long temps ouverte aux gens de sçavoir, et en est fort conneuë : car mon perc, qui l'a commandée cinquante ans et plus, eschauffé de cette ardeur nouvelle dequoy le roy François premier embrassa les lettres et les mit en crédit, rechercna avec

de force cl d'insistance, a pu, sans doute, excéder la mesure et oublier que, si la raison ne démontrait absolument rien, il ne resterait plus de motif suffisant pour recourir à Dieu, ni même pour croire à son existence. M.nis on ne peut pas dire de lui, dans le sens ordinaire

du mot, qu'il soit un vrai sceptique. C'est bien croire à quelque chose, mcnic lorsqu'on le fait sans assez de lo<^iquc, que de croire à la parole de Dieu.

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