I. Philosophe stoïcien, disciple de Zenon
grand soing et dcspcncc l'accointance des hommes
doctes
Entre autres, Pierre Bunel ', homme de grande réputation de sçavoir en son temps, ayant arresté quelques jours en la compaignie de mon père avec d'autres hommes de sa sorte, luy fit présent, au départir, d'un livre qui s'intitule la Théologie naturelle de Rai- MOND Second-. Et, par ce que la langue italienne et espaignolle estoient familières à mon père, et que ce livre est bast}' d'un espagnol barragoiné en terminaisons latines, il esperoit qu'avec un bien peu d'aide il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda comme livre très-utile et propre à la saison en laquelle il le luv donna ; ce fut lors que les nouvelletez de Luther commençoient d'entrer en crédit et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne créance : en quoy il avoit un tresbon advis, prévoyant bien, par discours de raison, que ce commencement de maladie declineroit aysément en un exécrable athéisme ; car le vulgaire (et tout le monde est quasi de ce genre), n'ayant pas dequoy juger des choses par elles mesmes et par la raison, se laissant emporter à la fortune et aux apparences, après qu'on luy a mis en main la hardiesse de mespriser et contreroUer les opinions qu'il avoit eues en extrême révérence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on a mis les articles de sa religion en doubte et à la balance, il jette tantost après aisément en pareille incertitude toutes les autres pièces de sa créance, qui n'avoient pas chez luv plus d'authoritè ny de fondement que celles qu'on luy a esbranlées, et secoue comine un joug tv'rannique toutes les impressions qu'il avoit receues par l'authoritè des loix ou révérence de l'ancien usage.
1. Un des plus habiles cicéronicnsde la Renaissance, né à Toulouse en 1499. niort à Turin en 1 546.
2. Raymond Sebond ou de Sel-onde, philosophe espagnol, né i Barcelone i une date inconnue,
mort en 1452. On sait qu'il enseignait la médecine à Toulouse vers lijo. Montaigne traduisit sa Théoli'gia naliiralis, comme il nous l'apprend plus loin ; nuis c'est surtout par la présente .ipoiogie qu'il a rendu cet ouvrage célèbre.
26o ESSAIS DE MONTAIGNE
Nivn cupide conctilcatur nimis ante mcliilnm ' ;
entreprenant deslors on avant- de ne recevoir rien à qiioy il n'ait interposé son décret et preste consentement >.
Or, quelques jours avant sa mort, mon père, ayant de fortune 4 rencontré ce livre soubs un tas d'autres papiers abandonnez, me commanda de le luy mettre en iVançois... C'estoit une occupation bien estrange et nouvelle pour moy; mais, estant de fortune pour lors de loisir, et ne pouvant rien refuser au commandement du meilleur père qui fut onques, j'en vins à bout comme je peus : à quoy il print un singulier plaisir, et donna charge qu'on le fit imprimer ; ce qui tut exécuté après sa mort, avec la nonchalance qu'on void par l'infiny nombre des fautes que l'imprimeur y laissa, qui en eust la conduite luy seul. Je trouvay belles les imaginations de cet autheur, la contexture de son ouvrage bien tissue, et son dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s'amusent à le lire, et notamment les dames, à qui nous devons plus de service, je me suis trouvé souvent à mesme de les secourir, pour décharger leur livre de deux principales objections qu'on luy faict. Sa fin est hardie et courageuse, car il entreprend, par raisons humaines et naturelles, establir et vérifier contre les atheistes tous les articles de la religion chrestienne : en quoy, à dire la vérité, je le trouve si ferme et si heureux, que je ne pense point qu'il soit possible de mieux faire en cet argument là; et croy que nul ne l'a esgalé. . .
La première reprehension qu'on fait de son ouvrage, c'est que les chrestiens se font tort de vouloir appuyer leur créance par des raisons humaines, qui ne se conçoit que par foy et par une inspiration particulière de la grâce divine, lin cette objection, il semble qu'il y ait
1. « C'est plaisir de fouler aux I ?. Ce coup d'œil sur les danpieds ce qu'on a trop révéré. » Lu- I gcrs du libre examen ne manque criCf.V, 1159. I ni de justesse ni de profondeur.
2. Des lors en avant. — Voir 1 4. De fortuuf. — C.-àd. : par page 44, note 3. hasard, fortuitement.
quelque zelc de pieté; et à cette cause nous faut-il, avec autant plus de. douceur et de respect, essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en avant. Ce seroit mieux la charge d'un homme versé en la théologie, que de moy, qui n'y sçay rien ; toutefois je juge ainsi, qu'à une chose si divine et si hautaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme est cette vérité de laquelle il a pieu à la sacrosaincte bonté de Dieu nous illuminer, il est bien besoin qu'il nous preste encore son secours, d'une faveur extraordinaire et privilcgée, pour la pouvoir concevoir et loger en nous ; et ne crov pas que les moyens purement humains en soyent aucunement capables; et, s'ils l'estoient, tant d'ames rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles es siècles anciens, n'eussent pas failly par leur discours d'arriver à cette connoissance. C'est la fov seule qui embrasse vivement et certainement les hauts mvsteres de notre religion ; mais ce n'est pas à dire que ce ne soit une tresbelle et tresloûable entreprinse d'accommoder encore au service de nostre foy les utils naturels et humains que Dieu nous a donnez. Il ne faut pas douter que ce ne soit l'usage le plus honorable que nous leur sçaurions donner, et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'un homme chrestien, que de viser par tous ses estudes et penscniens à embellir, estandre et amplifier la vérité de sa créance. Nous ne nous contentons point de servir Dieu d'esprit et d'ame ; nous luy devons encore et rendons une révérence corporelle ; nous appliquons nos membres mesmes, et nos mouvements et les choses externes, à l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous, mais tousjours avec cette réservation de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle dépende, nv que nos efforts et argumens puissent
parfaire une si supernaturelle et divine science
. . La foy venant à teindre et illustrer les argumens de Sebond, elle les rend fermes et solides : ils sont capables de servir d'acheminement et de première
guyde à un aprentis, pour le mettre à la voye de cette connoissance ; ils le façonnent aucunement et rendent capable de la grâce de Dieu, par le moyen de laquelle
se parfournit et se perfet après nostre créance '
Aucuns disent que ses argumens sont toibles et ineptes à vérifier ce qu'il veut, et entreprennent de les choquer aysément. Il faut secouer ceux cy un peu plus rudement, car ils sont plus dangereux et plus maliticux que les premiers. Celuv qui est d'ailleurs imbu d'une créance, reçoit bien plus aysément les discours qui luy servent, que ne faict celuy qui est abreuvé d'une opinion contraire, comme sont ces gens icy. Cette préoccupation de jugement leur rend le goust fade aux raisons de Sebond. Au demeurant, il leur semble qu'on leur donne beau jeu, de les mettre en liberté de combatrc nostre religion par les armes pures humaines, laquelle ils n'oseroyent ataquer en sa majesté pleine d'authorité et de commandement. Le moyen que je prcns pour rabatre cette frenaisie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et humaine fierté; leur faire sentir l'inanité, la vanité et deneantise de l'homme; leur arracher des poings les chetives armes de leur raison ; leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'authorité et reverancc de la majesté divine^. C'est à elle seule qu'apartient la science et la sapience; elle seule qui peut esti-
I. On ne pouvait réfuter mieux ceux qui blâmaient Sebond d'avoir éclairé des lumières rationnelles les données de la foi. Montai<;;ne va -tre moins heureux dans ce qui
2. Cette argumentation prouve trop, et elle est des plus dangereuses. La raison une fois convaincue d'impuissance complète, sur quoi s'appuiera-t-on pour croire i
uit , c'est-à-dire dans sa longue l'existence de Dieu et au fait de la réponse à ceux qui trouvent insuf- , Révélation ? Ce système, appelé en tisanies les preuves de la Theologia ! théologie /îrfi'ijmr, a été condamné
itiiliiralii. Il ne sait que leur objecter à eux-mêmes la faiblesse de l'esprit humain lorsqu'il est abandonné à ses propres forces ; et l'on verra qu'il parle de cctîc frnblesse avec une réelle ex.ngération.
par l'I-'gliscau concile du Vatic.m Si qttis dixerit Deiim iiiiiiiii et veriim, Creaiorein cl Domiiiinn nos- Irtiui, per ca<fHir facui siiiil. natiira- U ralii'iiis biimau.r liiiiiiiie certo cognoici lion poste, auathciiui sit.
mer de soy quelque chose, et à qui nous desrobons ce que nous nous contons et ce que nous nous prisons : Où vàc ix 5povî£'.v ô Heo; y-éya -/ÀXov y, Èx'jtov '. . .
. . . Voyons donq si l'homme a en sa puissance d'autres raisons plus fortes que celles de Sebond, voire s'il est en luy d'arriver à aucune certitude par argument et par discours.
Que nous presche la vérité quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie, quand elle nous inculque si souvant que nostre sagesse n'est que folie devant Dieu ; que, de toutes les vanitez, la plus vaine c'est l'homme ; que l'homme qui présume de son sçavoir ne sait pas encore que c'est que sçavoir, et que l'homme qui n'est rien, s'il pense estre quelque chose, se séduit sov mesmes et se trompe ? Ces sentences du sainct Esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, qu'il ne me faudroit aucune autre preuve contre des gens qui se rcndroient avec toute submission et obéissance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre foitez à leurs propres despens, et ne veulent souflrir qu'on combatte leur raison que par elle mesme.
Considérons donq pour cette heure l'homme seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes, et desgarny de la grâce et cognoissance divine, qui est tout son honneur, sa force et le fondement de son estre. Voyons combien il a de tenue en ce bel équipage. Qu'il me face entendre, par l'effort de son discours, sur quels fondemens il a bastv ces grands avantages qu'il pense avoir sur les autres créatures. Qui luy a persuadé que ce branle admirable de la voûte céleste, la lumière éternelle de CCS flambeaux roulans si fièrement sur sa teste, les mouvemens espouvantables de cette mer infinie, soyent establis et se continuent tant de siècles pour sa commodité et pour son scrs'ice ? Est-il possible de rie»
I. « Dieu ne veut pas qu'un autre j d'Artabas i Xcrcès, dans Hérodote, que lui s'enorgueilÛsse. > Parole 1 VII, 10.
264 ESSAIS DE MOKTAIGNE
ima2;iner si ridicule que cette misérable et chetive créature, qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux offences de toutes choses, se die maistresse et empcriere de l'univers, duquel il n'est pas en sa puissance de cos^noistre la moindre partie, tant s'en faut de la commancler ? Et ce privilège qu'il s'attribue d'estre seul en ce grand bastimant qui ayt la suffisance d'en recognoistre la beauté et les pièces, seul qui en puisse rendre grâces à l'architecte et tenir conte de la recepte et mise du monde, qui luy a scelé ce privilège ? Qu'il nous monstre lettres de cette belle et grande charge. Mais, pauvret, qu'a il en soy digne d'un tel avantage • ?
Là présomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et foible de toutes les créatures, c'est l'homme, et quant et quant ^, dict Pline, la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et clouée a la pire, plus morte et croupie partie de l'univers, au dernier estage du logis et le plus esloigné de la voule céleste, avec les animaux de la pire condition des trois ; et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la lune et ramenant le ciel soubs ses pieds. C'est par la vanité de cette mesme imagination qu'il s'égale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se trie soy mesme et sépare de la presse des autres créatures, taille les parts aux animaux ses confrères et compaignons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces que bon luv semble. Comment cognoit il, par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? ar quelle comparaison deux à nous conclud il la estise qu'il leur attribue 3 ?
I. Pascal dir.iit-il beaucoup mieux? et n'est-il pas vrai qu'en ce passage, comme dans plusieurs autres du même chapitre, notamment vers la fin, Montaigne s'élève au plus haut degré de la force et de l'éloquence? II faudrait se rappeler l'Apologie de Rainiond
de Sebonde lorsqu'on place au commencement du xvn* siècle tous les créateurs de la prose française.