‹ Extraits de MontaigneChapitre 263 sur 353 · Actes des Apôtres, ch. XVII · texte numérisé non relu

Actes des Apôtres, ch. XVII

— Dans l'édition de 1595, Montai-

gne s'étend avec complaisance sur les idées fausses et contradictoires que les anciens s'étaient faites au sujet de la Divinité, et il termine ainsi la revue de toutes ces erreurs : » Fiez vous à vostre philosophie ; vantez vous d'avoir trouvé la febve au g.isteau, à veoir ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques I »

interest et dcchet de sa divine grandeur? Toutesfois nous luy prescrivons des bornes, nous tenons sa puissance assiégée par nos raisons (j'appelle raison nos resveries et nos songes, avec la dispense de la philosophie, qui dit le fol mesme et le meschant forcener par raison, mais que c'est une raison de particulière forme); nous le voulons asservir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a fait et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien, Dieu n'aura sceu bastir le monde sans matière. Quoi ! Dieu nous a-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance ? S'est-il obligé à n'outrepasser les bornes de nostre science? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses effets : penses-tu qu'il y ait employé tout ce qu'il a peu et qu'il ait employé toutes ses formes et toutes ses idées en cet ouvrage ? Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caveau où tu es logé, au moins si tu la vois : sa divinité a une jurisdiction infinie au delà ; cette pièce n'est rien au pris du tout:

Oiiiiiia ctiiii Ctflo tfiraijih' manque Nil mnt ad suiiviiaui sumiiiai totius otiinem ' :

c'est une loy municipalle que tu allègues, tu ne sçays pas quelle est l'universelle. Attache toy à ce à quov tu es subjet, mais non pas luy; il n'est pas ton conh'aire, ou concitoyen, ou compaignon. S'il s'est aucunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se ravaler à ta petitesse, ny pour te donner le contreroUe de son pouvoir

Nostre parler a ses toiblesses et ses delauts: comme le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont grammairiennes. Nos procez ne naissent que du

T. « Le ciel, la terre, l'occaii, tout I l'cnscnililc universel. » Lucrèce, cch n'-.-'it rien en con)j\ir?.ison de I VI, 679.

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dcbat de rintt-rprct.uion des loix ; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n'avoir sceu clairement exprimer les conventions et traictez d'accord des princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe, Hoc ' ! Prenons la clause que la logique mesmes nous présentera pour la plus claire : si vous dictes, « Il taict beau temps, » et que vous dictes vérité, il fait donc beau temps. \"ovlà pas une forme de parler certaine ? encore nous trompera elle : qu'il soit ainsi, suyvons l'exemple. Si vous dictes, « Je nients, » et que vous dictes vray, vous mentez donc. L'art, la raison, la force de la conclusion de cette cy, sont pareilles à l'autre; toutes fois nous voyià embourbez^. Je voy les philosophes pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur générale conception en nulle manière de parler; car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions afiîrmatives, qui leur sont du tout ennemies : de façon que, quand ils disent : « Je doubte », on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire avouer qu'aumoins sçavent ils cela, qu'ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauver dans cette comparaison de la médecine, sans laquelle leur humeur seroit inexplicable : que, quand ils prononcent : « J'ignore », ou : « Je doubte », ils disent que cette proposition s'emporte elle mesmc, quant et quant le reste, ny plus ne moins que la rubarbe qui pousse hors les mauvaises humeurs et s'emporte hors quant et quant elle mesmes. Cette lantasie est plus seurcment conceuc par interrogation : Q.UE SÇAY-JE? voylà comme je la porte à la devise d'une balance '.

1. Il s'agit des discussions sou- Icviics par les proijst.ints sur les jurolcs de la Consécration : Hoir est corpus meiim, dont ils rejetaient le sens naturel.

2. C'est trop de subtilité, et la raison humaine serait bien heureuse si elle ne se trouvait jamais

« embourbée » plus profondément.

^. On a lait de cette proposition célèbre le résumé des idées de Montaigne. Ici il ne la donne point comme sienne, mais il y voit, avec raison, la plus heureuse formule qui puisse exprimer « cette fan- Msie * des pyrrhonicns.

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Voyez comment on se prévaut de cette sorte de parler pleine d'irrévérence. Aux disputes qui sont à presenf en nostre religion, si vous pressez trop les adversaires, ils vous diront tout destrousséement qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de fliire que son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble '

duand nous disons que l'infinité des siècles tant passez qu'avenir n'est à Dieu qu'un instant; que sa bonté, sapience, puissance, sont mcsme chose avecques son essence, nostre parole le dict, mais nostre intelligence ne l'appréhende point. Et toutesfois nostre outrecuidance veut faire passer la Divinité par nostre estamine ; et de là s'engendrent toutes les resveries et erreurs desquelles le monde se trouve saisi, ramenant et poisant à sa balance chose si esloignée de sa suffisance. Les stoïciens par là ont attaché Dieu à la destinée (à la mienne volonté, qu'aucuns du surnom de chrestiens ne le facent pas encore !) et Thaïes, Platon et Pythagoras l'ont asservy à la nécessité. Cette fierté de vouloir descouvrir Dieu par nos yeux et mesurer à nostre mesure a faict qu'un grand personnage des nostres a attribué à la Divinité une forme corporelle ; et est cause de ce qui nous advient tous les jours d'attribuer à Dieu les evenemens d'importance, d'une particulière assignation : parce qu'ils nous poisent, il nous semble qu'ils luy poisent aussi, et qu'il y regarde plus entier qu'aux evenemens qui nous sont legiers ou d'une suite ordinaire. « Les hommes, dict sainct Paul, sont devenus fols, cuidans estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible en l'image de l'homme corruptible*. »

I. Montaigne se prononce une fois de plus contre les protestants, et leur reproche de mettre des bornes .i la puissance divine. Il ne veut point qu'on juge de ce qu'est Dieu par le peu que nous sommes nous-mêmes.

2 . « Diccnles eiiiin se rsse sapirules, iliilli facti siint ; cl inulaveni'it gloriain iiicoiriijitihUh Dci in siinilitiidiui-m iiimginis corriipliliilis homi' iiis. » Kom. I, 22 et ^3.

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Ces gens icy, qui trouvent les misons de Sebond trop foihlcs, qui n'ii^norcnt rien, qui i^ouverncnt le monde, qui sçavent tout,

Qiiif mare compcscant causa ; quiâ temperct annitm; Stt'ILe sponte sua jiisa.nv va^^eutiir et errent ; Qtiid prcinal ohscunim ItiihC, quU proférât orbeiii ; Qtiid relit et possit rerum concordia discors ' ;

n'ont ils pas quelquesfois sondé parmy leurs livres les difficultez qui se présentent à cognoistre leur estre propre ? Nous voyons bien que le doigt se meut, et que le pied se meut ; qu'aucunes parties se branslent d'elles mesmes sans nostre congé, et que d'autres nous les agitons par nostre ordonnance ; que certaine appréhension engendre la rougeur, certaine autre la palleur; telle imagination agit en la rate seulement, telle autre au cerveau-; l'une nous cause le rire, l'autre le pleurer; telle autre transit et estonne tous nos sens, et arreste le mouvement de nos membres. Mais comme une impression spirituelle face une telle lancée dans un suDJect massif et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces admirables ressorts, jamais homme ne l'a sceu, comme dict Salomon. Et si ne le met on pas pourtant en doute, car la plus part des opinions des hommes sont receues à la suitte des créances anciennes, par authorité et à crédit, comme si c'estoit religion et loy. On reçoit comme un jargon ce qui en est communément tenu ; on reçoit cette vérité avec tout son bastiment et attelage d'argumens et de preuves, comme un corps terme et solide qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge plus. Au contraire, chacun à qui mieux mieux va plastrant et confortant cette créance, receue de tout ce que peut sa raison, qui est un util soupple, contournable,

I. « Qucllts barrières arrêtent l'Océan : quelle influence règle les Misons ; si les étoiles se meuvent 'librement, ou si leur course obéit a une force étrangère ; pourquoi s'obscurcit et brille tour à tour le

disque de la lune ; quel est le bttt et le résultat de cette harmonie entre tant d'éléments qui se combattent. I) Horace, Epilres, 1. I, xn, 16-20.

et accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en fadesse et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doute de guère de choses, c'est que les communes opinions on ne les essaye jamais ; on n'en sonde point le pied, où gist la faute et la foiblesse : on ne se débat que sur les branches : on ne demande pas si cela est vray, mais s'il a esté ainsin ou ainsin entendu. On ne demande pas si Galen a rien dit qui vaille, mais s'il a dit ainsin ou autrement ■.

Vrayement c'estoit bien raison que cette bride et contrainte de la liberté de nos jugements, et cette tyrannie de nos créances, s'estandit jusques aux escholes et aux arts. Le dieu de la science scholastique, c'est Aristote; c'est religion de débattre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus à Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale, qui est l'avanture autant vaine qu'une autre

. . . On n'y débat rien pour le mettre en doute, mais pour défendre Aristote des objections estrangeres : son authorité, c'est le"but au delà duquel il n'est pas permis de s'enquérir.

Il est bien aisé, sur des fondemens avouez, de bastir ce qu'on veut : car, selon la loy et ordonnance de ce commencement, le reste des pièces du bastiment se conduit ayséement, sans se démentir. Par cette voye nous trouvons nostre raison bien fondée, et discourons à boule veue : car nos maistres pnvoccupent et gaignent avant main autant de lieu en nostre créance qu'il leur en faut pour conclurre après ce qu'ils veulent, à la mode des geometriens, par leurs demandes avouées ; le consentement et approbation que nous leur prestons leur donnant dequoy nous trainer à gauche et à dextre, et nous pyroueter à leur volonté ^

I. lin les m.iintcnant dans une saj^e limite, on ne peut qn 'applaudir à ces régies de sincérité intellectuelle.

2. Pour qu'un raisonnement ait, en eiïet, de la valeur, il ne suflit pas qu'il soit bien conduit; il importe, avant tout, que le point de

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En vovlà assez ' pour vérifier que l'homme n'est non plus instruit de la connoissance de sov en la partie corporelle qu'en la spirituelle. Nous l'avons proposé luy mesmes à soy, et sa raison à sa raison, pour voir ce qu'elle nous en diroit. Il me semble assez avoir montré combien peu elle s'entend en elle rnesme.

Vous-, pour qui j'ay pris la peine d'estendre un si long corps contre ma coustume, ne refuyrez poinct de maintenir vostre Sebond par la forme ordinaire d'argumenter dequoy vous estes tous les jours instruite, et exercerez en cela vostre esprit et vostre estude : car ce dernier tour d'escrime icv, il ne le faut employer que comme un extrême remède; c'est un coup désespéré, auquel il faut abandonner vos armes pour faire perdre à vostre adversaire les siennes ; c'est un tour secret, duquel il se faut ser^'ir rarement et reservéement '. C'est une grande témérité que de vous vouloir perdre vous mesmes pour perdre quant et quant autruy. Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme fit

ucpart de l'argumentation soit évident par lui-même, et qu'on en puisse saisir la vérité intuitivement.

11 arrive qu'on oublie ces règles nécessairesde toute philosophie loyale.

1. Montaigne, dans ce qui précède ce passage, a relevé longuement les contradictions des philosophes à propos de la nature et de la destinée de l'àme, et il a ajouté qu' • il n'y a point moins de témérité en Ce que la science humaine nous appr..-nJ des parties corporelles ».

2. On croit que ce chapitre est adressé à Marguerite de France, la première femme de Henri IV.

3. Dans ce passsage et dans les suivants, ou aime à voir Montaigne reconnaître le caractère aventureux de sa méthode et en redou ter les conséquences. C'est une des

raisons jjour lesquelles, contrairement à une opinion assez superficielle, mais très répandue, nous oserons dire que, si l'on va tout au fond des idées de Montaigne et si l'on fait la part soit du paradoxe soit de la légèreté, son doute n'est qu'un doute méthodique dont le but e;t de se débarrasser des opinions fausses et d'asseoir les convictions religieuses sur les ruines Je la raison. Ce procédé n'est donc pas sans analogie avec celui de Descartes. De là vient sans doute qu'on rencontre ici les mêmes inquiétudes et les mêmes recommandations de prudence que dans le Discours de la Méthode. Avec moins de profondeur sans doute et avec moins de gravité, on trouve souvent dans Montaign- les mêmes vues que chez Pascal et Uejcartes.

Gobrias : car estant aux prises bien estrjictcs avec un seigneur de Perse, Darius v survenant l'fspée au poing, qui craingnoit de frapper de peur d'assener Gobrias, il luy cria qu'il donnast hardiment, quand il devroit donner au travers tous les deux. Nous secouons icy les limites et dernières clôtures des sciences, ausquelles l'extrémité est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune, il ne faict mie bon estre si subtil et si fin. Souvienne vous de ce que dit le proverbe thoscan :

Chi troppo s'assottiglia si scavezza '.

Je vous conseille, en vos opinions et en vos discours, autant qu'en vos mœurs et en toute autre chose, la modération et l'attrempance, et la fuite de la nouvelleté et de l'estrangeté. Toutes les voyes extravagantes ^ me

fâchent

Epicurus disoit des loix que les pires nous estoient si nécessaires, que sans elles les hommes s'entremangeroient les uns les autres. Nostre esprit est un util desrcglé, dangereux et téméraire; il est malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure : et de mon temps tous les esprits qui ont quelque rare excellence au dessus des autres et quelque vivacité extraordinaire, nous les vovons quasi tous dcsreglez et desbordez en licence d'opinions et de meurs ; c est miracle s'il s'en rencontre un rassis et sociable. On a raison de donner à l'esprit humain les barrières les plus contraintes qu'on peut. En l'estude, comme au reste, il luy faut compter et régler ses pas, il luy faut tailler par industrie et par art les limiies de sa chasse. On le bride et garrote de religions, de loix, de coustumes, de science, de préceptes, de peines et recompenses mortelles et immortelles ; encores voit-on que par sa volubilité et sa desbauche

1. « Par trop subtiliser, on s'égare soi-nitmi;. « Pctr.irquc.

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