‹ Extraits de MontaigneChapitre 265 sur 353 · Son mescompie. — C.-à-d. : ses méprises · texte numérisé non relu

Son mescompie. — C.-à-d. : ses méprises

î. C'est là une remarque très importante pour qui veut comprendre Montaigne. II ne se défie pas tant de la raison proprement

dite que du raisonnement. Il ne croit pas l'intelligence humnine radicalement incapable de connaître quoi que ce soit; il croit seulement qu'elle s'égare dans la plup.irt de ses recherches. Volontiers dirait-il de notre science, comme on devait le faire plus tard :

Et le raisonnement en bannit la raison.

2?i ESSAIS DE MONTAIGNE

biais et à toutes mesures ; il ne reste que la sufiisnnce de le sçavoir contourner. Quelque bon dessein qu'ait un juge, s'il ne s'escoute de prez, à quoy peu de gens s'amusent, l'inclination à l'amitié, à la parenté, à la beauté et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes ', mais cet instinct fortuite, qui nous faict favoriser une chose plus qu'une autre, et qui nous donne sans le congé de la raison le chois en deux pareils subjects, ou quelque umbrage de pareille vanité, peuvent insinuer insensiblement en son jugement la recommandation ou deffaveur d'une cause, et donner pente à la balance.

Moy qui m'espie de plus prez, qui ay les yeux incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n'ay pas fort à. faire ailleurs ^,

Quis siib Arcto Rex gelida metiiatur ora, Ouid Tyiidatetn terrent, unice Securus ',

à peine oseroy-je dire la vanité et la foiblesse que je trouve chez moy. J'ay le pied si instable et si mal assis, je le trouve si aysé à croler 4 et si prest au mouvement et au branle, et ma veuë si desreglée, que à jun je me trouve autre qu'après le repas. Si ma santé me rid et la clarté d'un beau jour, me voylà honncste homme ; si j'ay un cor qui me presse l'orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Un mesme pas de cheval me semble tantost rude, tantost aysé ; et mesme chemin, à cette heure plus court, une autrefois plus long; et une mesme forme, tantost plus, tantost moins agréable. Tantost je suis à tout faire, tantost à rien faire ; ce qui m'est plaisir à cette heure me sera tantost

1. Si poisantes. — C.-.i-d. : d'un ii grand poids, dune si s;rande valeur.

2. C'est h peu près le c.is de tous ceux qui .itt.ichent t.-int de prix i l'examen perpétuel de leur intéresuute personne.

3. a Nullement inquiet desavoir quel roi f.iit tout trembler sous 1 Ourse placée, ni pourquoi Tyridatc est dans les alarmes. » Horace, Odes, I, 26, 3.

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