C.-à-d. : je liai rien de mon fonds, je n'ai rien en mot
4. C'est l'infinitif outrer ou œuvrer qu'on trouve, avec l.i signification de travailler, dans Joinville, Froissart, Marot, Amvot. Ici il est employé substantivement. Donc :
au travail, à l'œuvre. — Cf. à l'ai- 1er, que nous avons déjà vu dans les hssais.
ESSAIS Dh MONTAIGNE 297
évidemment en la poésie ; je l'avme infiniment, j'v voy assez cler aux ouvrages d'autruv ; mais je fay, à la vérité, l'entant quand j'y veux mettre la main, je ne me puis souffrir '. On peut faire le sot par tout ailleurs, mais non en la poésie.
Mt'Jiocribus esse poetis Non dii, non homines, non concessere columiue '.
Pleust à Dieu que cette sentence se trouvât au front des boutiques de tous nos imprimeurs, pour en deffendre l'entrée à tant de versificateurs !
Veruni Nil securius est malo pocta i.
Ce que je treuve passable du mien, ce n'est pas de soy et à la vérité 4, mais c'est à la comparaison d'autres choses pires, auxquelles je voy qu'on donne crédit. Je suis envieux du bon-heur de ceux qui se sçavent resjouir et gratifier en leurs ouvrages, car c'est un moyen aisé de se donner du plaisir, puis qu'on le tire de soymesmes. Les miens, il s'en faut tant qu'ils me plaisent, qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois j'en reçois un nouveau mescontentement.
Cum rcltgo, scripsisse pudet, quia phtrinia cerno, Me quoqiu, qui feci, jtidice, digna Uni s.
J'ay tousjours une idée en l'ame, qui me présente une meilleure forme que celle que j'av mis en besongne,
1. Montaigne, en effet, ne nous a pas laissé de poésies françaises comme son ami La Boétie, pas Diémc des poésies latines.
2. (I Toat défend la médiocrité aux poètes, et les dieux et les hommes, et les colonnes des portiques où sont attichés leurs ouvrages. • (Horace, Art poélique, vers 372.)
). c Mais rien de si confiant
qu'un mauvais poète. » (Martial, ill. 6m3.)
4. C.-à-d. : ce n'est pas la chose en elk-mime et par sa valeur réelle.
). a Quand je les relis, j'en ai honte ; car j'y vois bien des choses qui, même aux yeux indulgents de leur auteur, méritent d'être efTacées. » (Ovide, de Ponto, I, 5,
mais je ne la puis exploiter '. Et en mon imagination mesmes, je ne conçoy pas les choses en leur plus grande perfection : ce que je connoy par là, que ce que je voy produit par ces riches et grandes âmes du temps passé, je le treuve bien loing au delà de l'extrême estendue de mon imagination. Leurs ouvrages ne me satisfont pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent ^ d'admiration. Je juge trèsbien leur beauté ; je la voy, mais il m'est impossible de la représenter. Quoy que j'entreprenne, je doy un sacrifice aux Grâces, comme dict Plutarque de quelqu'un î, pour pratiquer leur faveur :
Si quid enim place t, Siqiiid diikA' hominuin sensihus influit, Dâvutnr lepidis omiiia Graliis *.
Or elles m'abandonnent partout; tout est grossier chez mov, il y a faute de garbe > et de polissure : je ne scay faire valoir les choses pour le plus que ce qu'elles valent, ma façon n'ayde de rien à la matière. \''oilà pourquoy il me la faut forte, qui aye beaucoup de prise et qui luise d'elle mesme. je ne sçay ni plaire, ny rejouyr, ny chatouiller : le meilleur conte du monde se sèche entre mes mains et se ternit. Je ne sçay parler
1 . C.-à-d. -.je ne puis la manier à mon gré. — Ce qui n'a p.as empêché Montaigne de nous dire, dans le chapitre de VInstitution des enfant: : « Que nostre disciple soit bien garny de choses, les parolles ne suyvront que trop ; il les traînera, si elles ne veulent suyvre.
J'en ay qui s'excusent Je ne se pouvoir exprimer, et font contenance d'avoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais, à faute d'éloquence, ne les pouvoir mettre en évidence : c'est une baye (tromperie), n
2. Transissent. — Le verbe /ra«sir est d'un bon français pour tra-
duire l'effet que produit la crainte ou même l'admiration. Pasc.1l a dit : K J'entre en une vénération
?ui me transit de respect... » Lettre à \f"' de Roannei.)
}. De Xénocrate, dans les Pr^aptcs du mariage, ch. 26 d'.\myot.
4. « Car tout ce qui plaît, tout ce qui charme les sens des mortels, c'est aux Gr.ices qu'on le doit. »
— Ces vers latins sont modernes, mais d'un auteur inconnu.
5. Garbe. — De l'italien garbo, devenu galbe. C'est le contour, U profil d'une figure, et par extension la grice.
qu'en bon escient ', et suis du tout abandonné de cette tacilité, que je voy en plusieurs de mes compaignons, d'entretenir les premiers venus et tenir en haleine toute une trouppe, ou amuser sans se lasser l'oreille d'un prince de toute sorte de propos, la matière ne leur taillant jamais, pour cette grâce qu'ils ont de sçavoir employer la première qui leur tombe en main, et l'accommoder à l'humeur et portée de ceux à qui ils ont afïliire. Les princes n'ayment guère les discours fermes, ny moy à faire des contes -. Ce que j'ay à dire, je le dis tousjours de toute ma force ; les raisons premières et plus aisées, qui sont communément les mieux receues, je ne sçay par les employer. Si faut-il sçavoir relâcher la corde ' à toute sorte de tons, et le plus aigu c'est celuy qui vient le moins souvent en usage. Il y a pour le moins autant de perfection à relever une chose vuide qu'à en soustenir une poisante : tantost il faut superficiellement manier les choses, tantost les profonder 4. Je sçay bien que la pluspart des hommes se tiennent en ce bas estage >, pour ne concevoir les choses que par cette première escorse ; mais si est-ce que les plus grands maistres, et sur tout Platon, on les void souvent, où l'occasion se présente, se relascher à cette molle et basse façon, et populaire, de dire et traiter les choses, la soustenans des grâces qui ne leur manquent jamais.
Au demeurant, mon langage n'a rien de facile et
1. Il faut entendre : n je ne icay parler » que quand je sais bien ce que j ai à dire, et non faire des phrases c vuides » .
2. C'est une des raisons qui tinrent Montaigne éloisné de la cour. On le trouve à Bar-le-Dnc, avec François II, en 1559, et k Rouen, avec Charles Ia, en 1562. Vers 1576, Henri III le nomma gentilhomme de sa chambre, et, en 1577, le roi de Navarre, le ■ Béarnais > , qui devint Henri IV,
lui confia la même charge, ou plutôt lui conféra le même titre ; mais, en vérité, Montaigne ne fut jamais homme de cour.
3. Image tirée des instruments à cordes, dont le son est plus ou moins aigu suivant que les cordes sont plus ou moins tendues.
4. Profonder. — Pour approfondir. Oii ne le trouve guère que dans Montaigne.
5. Entendre : le vulgaire se place toujours à cet bumhU point JLt vut.
fluide : il est aspre ', ayant ses dispositions libres et dcsreglées, et me plaist ainsi ; mais je sens bien que par fois je m'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir éviter l'art et l'aflectation, j'y retombe d'une autre part,
Brevis esse laboro, Ohscurus fio '.
Quand je voudroy suyvre cet autre stile œquable >, uny et ordonné, je n'y sçaurois advenir 4; et encore que les coupures et cadences de Saluste reviennent plus a mon humeur, si est-ce que je treuve Caesar et plus admirable et moins aisé à imiter; et si mon inclination me porte plus à l'imitation du parler de Seneque, je ne laisse pas d'estimer autant pour le moins celuy de Plutarque 5. Je suy la forme de dire qui est née avecques moy, simple et naïfve autant que je puis : d'où c'est à l'adventure que j'av plus d'avantage à parler qu'à escrire ^ ; mais ce peut aussi estre que le mouvement et action animent les parolles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme je fay, et qui s'eschaufîent. Le port, le visage, la voix, la robbe, l'assiette, peuvent donner quelque pris aux choses qui d'elles mesmes n'en ont guère, comme le babil. Messala se pleint en Tacitus 7 de quelques accoustrements estroits de son temps, et de la façon des bancs où les orateurs avoient à parler, qui affoiblissoient leur éloquence.
I. Si Montaigne voulait dire que son style est dur, pénible, nous ne pourrions l'en croire : il nous faut entendre seulement qu'il est sans omements.
J'évite d'être long, et je deviens obtctir. (BoiLEAU, ./^ri/w'/., 25.)
5. Aiquable. — Hcaqu (us)-abilis. On ne rencontre cet adjectifque dans Montaigne qui l'a sans doute crée. Si|;nif. : égal.