Voir le chapitre de F Amitié
2. Parlant ensuite de ceux qui « se mcsient de vacations lettrées et de charges qui despendent des livres et de la science », mais en qui « il se trouve autant de vanité et de faiblesse d'entendement qu'en nulle autre sorte de gens », Montaigne s'en prend encore à la pédagogie de son temps : « Je retombe volontiers, dit-il, sur ce discours de l'ineptie de nostre institution :
elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et s.iges, mais sçavants; elle y est arrivée : elle ne nous a pas apprins de suyvre et embrasser la vertu et la prudence, mais elle nous en a imprime la deriv.ition et l'ctymologie; nous sç.ivons décliner Vertu, si nous ne sçavons l'aimer; si nous ne sçavons que c'est que prudence par effect et par expérience, nous le sçavons par jargon et par cœur. »
de la guerre et suffisance militaire, le duc de Guyse *, qui mourut à Orléans, et le feu mareschal Strozzi -; pour gens suffisans et de vertu non commune, Olivier 3 et L'Hospital 4, chanceliers de France. Il me semble aussi de la poésie qu'elle a eu sa vogue en nostre siècle; nous avons foison de bons artisans de ce mestier-là ^, Au rat, Beze, Buchanan, L'Hospital, Mont-doré, Turnebus 6. Quant aux François 7, je pense qu'ils l'ont montée au
1. Le duc de Guise, qui fut assassiné, à Orléans, par Poltrot de Méré, en 1565. (Pasquier, Lettres, IV, 20. — Brantôme, Vies des grands capitaines français, Disc. 78.)
2. De ce maréchal Strozzi, pourtant, le cardinal de Lorraine put dire, comme on parlait d'échanger contre lui La Noue, fait prisonnier à Moncontour (1569) : « Il 3' a en France plusieurs Strozzi, il n'y a qu'un La Noue. » — Il périt dans une expédition contre le Portufjal, dont Catherine de Médicis l'avait envoyé faire la conquête (1582) pour en être proclamée reine. — (Pasquier, liv. XIII, ch. 8. — Brantôme, Capitaines éstrangers, Disc. 52.)
5. Olivier (1493-1 560), chancelier de France, disgracié par suite des intrigues de Diane de Poitiers, qui ne pouvait lui pardonner son austérité et les objections qu'il opposait sans cesse aux folles prodii,falités de Henri II.
4. .Micliel de L'Hospital, le grand chancelier et grand écrivain, ami de Montaigne (i 505-1 573).
5. Montaigne appelle « bons artisans d'un mestier » les poètes latins exclusivement, ceux qu'il nomme. Le mot ne s'accommoderait guère avec ce qu'il dit des « françois ».
6. Aurat(i5io?-i588), ou plutôt Daiirat, Dorât. Montaigne do;iiie la forme latine du nom, Aiiratiis.
Erudit et poète, professeur au Collège de France et auteur (suivant Scaliger) de plus de 50.000 vers français, grecs ou latins. Il fut le professeur de grec de Ronsard et fit partie de la Pléi.ide. — Bèze (15 19-1605), le célèbre Théodore de Bèze, le réformateur français le plus célèbre après Calvin, auquel il succéda à Genève. Avec de nombreux écrits de controverse, il a laissé des poésies {Pocmata jurentlia) et des tragédies {Abraham sacrifiant). — Buchanan (voir page 170, note 2). — L'Hospital (voir plus haut). Ses poésies latines, publiées par son petit-fils en 1585, ont été traduites en français par de Nalèche. — Mont-dore, savant peu connu. 11 fut bibliothécaire du roi.
L'Hospital le cite dans ses poésies latines, et lui-même :ivait composé des pièces dans cette langue. — ■Turnebus (1512-1565), .'\drien Turnèbe (voir p. 108, n. 5, et p.
288, n. 3), professeur de grec et de philosophie au Collège de France.
•Montaigne l'estimait particulièrement pour son savoir et sa modestie. Parmi les vers latins qu'on lui attribue, se trouve une pièce qui glorifie Poltrot de Méré, l'assassin du duc de Guise.
7. Les « françois » sont les poètes qui firent des poésies françaises, par opposition aux pi\védeiits écrivains qui se servirent du Litiii.
ESSAIS DE MOXTAIGXE 513
plus haut degré où elle sera jamais; et aux parties en quoy Ronsart et du Bellay excellent, je ne les treuve guieres esloignez de la perfection ancienne'. Adrianus Turnebus sçavoit plus et sçavoit mieux ce qu'il sçavoit que homme qui tut de son siècle ny loing au delà. Les vies du duc d Albe ^, dernier mort, et de nostre connestable de Mommorancy î, ont esté des vies nobles •« et qui ont eu plusieurs rares ressemblances de fortune; mais la beauté et la gloire de la mort > de cettuy-cy, à la veuë de Paris et de son roy, pour son service, contre ses plus proches *, à la teste d'une armée victorieuse par sa conduitte 7 et d'un coup de main, en si extrême
1. Voir, sur Ronsard et du Belby, page 162, note 7. Montaigne est un des bons juges qui, sans pousser jusqu'à la superstition le culte de l'antiquité, sans partager l'engouement déréglé des premiers admirateurs de Ronsard ni les jalousies de ceux qui donnèrent le signal de l'abandon et de l'attaque, rendirent à l.t Pléiade une exacte justice.
2. Il s'agit bien du duc d'Albe (1508-1582), célèbre par ses cruautés dans les Pays-Bas, par l'institution du Conseil du sang en particulier. L'éloge de Montaigne ne parait pas être d'un juge très ! icn informé.
3. Le connétable Anne de Montmorency. Le rapprochement des deux noms du connétable de Montmorency et du duc d'Albe est pour nous étonner.
4. Des vies nobles? Peut-être trouverait-on dans l'histoire du connétable assez de grands faits d'armes pour justifier cet éloge. « C'était, dit Voltaire, un homme intrépide, i la cour comme dans les armées,
Slein de grandes vertus et de éfauts, général malheureux, esprit
austère, difficile, opiniâtre, mais honnête homme, et pensant avec grandeur. » Mais on ne saurait dire noble la vie du bourreau des Pays-Bas. Comment Montaigne en juge-t-il ici, lui qui a dit (^Essais, liv. III, ch. XI) : n C'est mettre ses conjectures à bien hault prix que d'en faire cuire un homme tout vif .?
5. Le connétable de Montmorency, à la journée de Saint-Denis (10 nov. 1567), se trouva aveo 15.000 hommes en face de 4.000 protestants. Pourtant la bat.iille fut par lui si mal conduite que l'artillerie fut dans l'impossibilité d'agir et l'infanterie dispersée. C'est quand tout était perdu qu'il fut tué par RobertSluart. Son fils, le maréchal, prit le commandement et fori;a l'ennemi .1 la retraite. Faire d'une semblable mort un des « rcmercables evenemens du temps » est, sans doute, un défaut de mémoire de Montaigne.
6. C'est Condé qui, .i Saint-Denis, commandait les protestants.