‹ Extraits de MontaigneChapitre 289 sur 353 · Nous venons de dire que l'affirmation est inexacte · texte numérisé non relu

Nous venons de dire que l'affirmation est inexacte

314 ESSAIS DE MONTAIGN'E

vieillesse, me semble mériter qu'on la loge entre les remercablcs evencmens de mon temps '.

Les autres vertus ont eu peu ou point de mise en ce temps; mais la vaillance, elle est devenue populaire par noz guerres civiles; et en cette partie il se trouve parmy nous des âmes fermes jusqucs à la perfection et en grand nombre, si que le triage en est impossible à faire.

Vovlà tout ce que j'a}' connu, jusques à cette heure, d'extraordinaire srandeur et non commune.

I. Ici vient, dans l'édition de 1595, une fin de chapitre importante dans laquelle Montaigne nous dit son estime pour La Noue et son enthousiaste afiection pour M''" de Gournay. Les Discours poUtiques et militaires de La Noue furent publiées en 1587: c'est en 158J, lors du séjour qu'il fit à Paris pour surveiller une nouvelle édition des Essais, que Montaigne vit pour la première fois M"'= de Gournay accourue pour rencontrer son auteur. En 1588, date de l'édition que nous suivons, l'œuvre de La Noue n'était pas assez connue et l'aftection de M"" de Gournay pas assez éprouvée pour qu'il en fût parlé.

Voici le passage :

« ...qu'on la loge entre les remarquables événements de mon temps; comme aussi, la constante bonté, doulceur de mœurs, et facilité consciencieuse de monsieur de I-a Noue, en une telle injustice de parts armées (vraye eschole de trahison, d'inhumanité et de brigandage), où tousjours il s'est nourry. grand homme de guerre et tresexperimenté.

« J'ay prins plaisir à publier, en plusieurs lieux, l'espérance que j'ay

de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, et certes aimée de moy beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraicte et solitude comme l'une des meilleures parties de mon propre estre :

je neregarde plus qu'elle au monde.

Si l'adolescence peult donner présage, cette ame sera quelque jour capable des plus belles choses, et entre aultres, de la perfection de cette tressaincte amitié, où nous ne lisons poinct que son sexe ayt peu monter encores : la sincérité et la solidité de ses mœurs y sont desja bastantes : son alTection vers mov, plus que surabondante, et telle, en somme, qu'il n'y a rien à souhaiter, sinon que l'appréhension qu'elle a de ma fin, par les cinquante et cinq ans ausquels elle m'a rencontré, la travaillast moins cruellement. Le jugement qu'elle feit des premiers Hssais, et femme, et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier ; et la véhémence fameuse dont elle m'aima et me désira longtemps, sur la seule estime qu'elle en print de mov, longtemps avant m'avoir veu, sont des accidents de tresdigne considération. »

CHAPITRK XVI II.

Du démentir.

Sommairt : Les hommes rares et fameux devraient seuls, peut-être, se prendre

fiour sujets Je leurs écrits ; mais Monui^e ne parle Je lui que pour avoir trouve c sujet si vain et si maigre qu'il n'y eût pas d'ostentation, et il ne s'adresse qu'à ceux des siens qui auront un particulier intérêt i sa connaissance.

Voire mais, on me dira que ce dessein de se ser\-ir de sov-mesmes pour subject à escrire seroit excusable à des hommes rares et fameux, qui par leur réputation auroyent donné quelque désir de leur cognoissance. Il est certain, je l'advcûe et sçay bien que, pour voir un homme de la commune façon, à peine qu'un artisan levé les yeux de sa besongne, là où, pour voir un personna£;e grand et signalé arriver en une ville, les ouvroirs ' et les boutiques s'abandonnent. Il messiet à tout autre de se faire cognoistre qu'à celuy qui a dequoy se fiiire imiter, et duquel la vie et les opinions peuvent servir d'exemple et de patron

Je ne dresse pas icy une statue à planter au carrefour d'une ville, ou dans une église, ou place publique :

Kon cquidem ÎXK studeo, bullatis ut mihi nugis Pagina tiir^escat, dare pondus idonea fuma. Secreti loquimur ' :

c'est pour la cacher au coin d'une librairie, et pour en amuser quelqu'un qui ait particulier interest à ma connoissance : un voisin, un parent, un amy, qui prendra plaisir à me racointer 5 et repratiquer en cett' image.

1. Lx's oHvroirs désignent Ui endroits ou tratailUiit les ouvriers.

2. < Mon dessein n'est pas de grossir mon livre de billevesées, de donner du poids à de la fumée ;

je parle sans prétention. « (Perse,

î. Racointer. — C.-à-d. : accointer de noimau, retrmivtr. Donc id :

à me retrouver.

3 lé ESSAIS DE MONTAIGNE

Les autres ont pris cœur de parler d'eux pour y avoir trouvé le subject digne et riche; moy, au rebours, pour l'avoir trouvé si vain et si maigre qu'il n'y peut eschoir nul soupçon d'ostentation : je ne trouve pas tant de bien en moy que je ne le puisse dire sans rougir. Quel contentement me seroit ce d'ouir ainsi quetqu'un qui me recitast les meurs, la forme, les conditions et les fortunes de mes ancestres! combien j'y serois attentif! \'ravement cela partiroit d'une mauvaise nature, d'avoir à mcspris les portraits mesmes de nos amis et prédécesseurs, et de les desdaigner. Un poignard, un harnois, une espée, qui leur a servi, je les conserve pour l'amour d'eux, autant que je puis, de l'injure du temps. Si toutes-fois ma postérité est d'autre goust, j'auray bien dcquoy me revencher; car ils ne sçauroient faire moins de conte de moy que j'en feray d'eux en ce temps là. Tout le commerce que j'ay en cecy avec le puMicq, c'est que j'ay esté contraint d'emprunter les utils de son escripture ', pour estre plus soudaine et plus aisée; il m'a fallu jetter en moule cette image, pour m'exempter la peine d'en faire faire plusieurs extraits à la main. En recompense de cette commodité que j'en ay emprunté, j'espère luy faire ce service d'empescher.

Ne toga cordyUis, ne penula dcsit olivis * ; Et laxas scombris sape daho tunicas J.

1, Les utils de son escripture. — C.-à-d. : Ij's caractères d'iiiipriinerie.

2. « Que Ic-s thons et les olives uc manquent d'enveloppe. » (Martial, XIII, I.)

5. « Et je fournirai souvent aux maquereaux des habits où ils seront à l'aise. » (Catulle, XCIV, 8.) — C'est dans ce cli.v pitre que se trouve (édition de '$95) '3 P^g'^ P^'' laquelle Mon-

taigne nous explique le mieux le but et la composition des Essais :

« Et quand personne ne me lira, ay je perdu mon temps, de m'estre entretenu tant d'iieures oysifves à des pensenicnts si utiles et agréables? Moulant sur moy cette fif^ure, il m'a fallu si souvent me testoiiiicr et composer pour m'ex;rairc, que le patron s'en est fcrmy, et aulcunement formé soy mesme : me

ESSAIS DE MONTAIGKE

Page 1