I. Essais, I. cil. XI
ESSAIS DK MONTAIGNE 1
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Un jeu aussi, l'étude du grec. « Nous pelotions nos déclinaisons, à la masnière de ceulx qui, par certains jeux de tablier (damùr'), apprennent l'arithmétique et la géométrie. » Pourtant Montaigne ne fut qu'un helléniste médiocre : ces exercices demandaient quelque application, quelque effort, et il en fut toujours incapable.
Son père le forma moins bien pour le caractère que pour l'esprit. Il l'éleva « en toute douceur et liberté, » allant jusqu'à le ùire réveiller au son de quelque instrument de musique afin de lui épargner la pénible surprise d'un sommeil brusquement interrompu, et pour marquer d'une impression plus douce le matin de ses journées.
A six ans, quand la mollesse d'esprit parut devenir un irrémédiable défaut, on envoya l'enfant au collège de Guyenne, à Bordeaux. Rien ne fut négligé de ce qui pouvait adoucir le régime ordinaire de la vie de pension. Mais « tant y a que c'estoit toujours collège » : l'écolier ne profita guère des leçons que lui donnèrent les plus célèbres humanistes, Buchanan, Muret. A treize ans, il quitta le collège, fier seulement d'avoir « soustenu les premiers personnages es tragédies latines de Bucanan, de Guerente et de Muret, » et, à la vérité, « sans aulcun fruict qu'il pût mettre en compte. «
Ce qu'il avait appris de latin à la maison paternelle lui avait permis, du moins, de remplacer, pour les nombreuses lectures qu'il faisait en cachette, les romans de chevalerie auxquels s'amusaient ses camarades, par les grands auteurs classiques. Et c'est ainsi qu'il « enfila tout d'un train » Virgile, Plautc et Térence.
Ses études finies, Montaigne fut destiné à la magistrature, et, a-t-il dit lui-même, « plongé jusqu'aux oreilles dans l'étude du droit. » Il dut suivre, à Toulouse, les leçons de Cujas.
En 1 5 56, il devint conseiller à la Cour des aides de Périgueux. Cette cour ayant été, en 1557, réunie au Parlement de Bordeaux, il alla habiter cette dernière ville.
C'est là, vers ISS9, 1'^ '' 5^' ''-^ d'une si vive et si profonde amitié avec un de ses collègues au Parlement, Etienne de la Boétie. Parce qu'il a, devant la postérité, défendu le souvenir et consacré le culte de son ami mort, Montaigne nous semble avoir eu le premier rôle en cette intimité célèbre. Il n'en fut rien. La Boétie était de quelques années plus âgé que Montaigne. Il avait l'âme plus réfléchie et l'esprit plus niiir. Il tint rang de frère aîné. Son influence fut décisive. Quelques-unes des qualités des Essais sont déjà dans le traité De la Servitude volontaire. Quand l.i Boétie mourut (1563), Montaigne fut
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inconsolable. Un vide était tait dans sa vie, que nulle aune affection ne put jamais combler. Après dix-huit ans d'un deuil qui demeurait aussi douloureux qu'au premier jour, il suiïis;iit du moindre accident de route en Italie, pour que l'image de la Boétie se dress;it vivante et que Montaigne sentit tout le poids de S.1 détresse.
Un mariage de convenance (1566), la mort de son père (1569)61 de ses frùres aines, changèrent fa condition de fortune pour le conseiller au Parlement, que ses fonctions acceptées plutôt que choisies n'avaient guère intéressé. Il s'empressa donc, riche et chef de famille, de quitter la robe pour l'épée. , Quelques passages des Essais donnent à penser qu'il servit en diverses campagnes. On le voit, en 1580, au siège de La Fère avec Henri III.
Ses campagnes n'étaient que de fort courte durée. Il rentrait pour de longs inter\'alles, en son château de Montaigne, et y travaillait aux Essais commencés dès 1572.
Les deux premiers livres parurent en 1580.
C'était assez s'être étudié et s'être peint, car l'auteur avait dit : M Je suis moy mesmes la matière de mon livre. » Curieux d'obser\er les hommes, il voyagea dix-huit mois hors de sa « librairie » et quatorze mois hors de France, parcourant La Suisse, l'Allemagne du Sud, une partie de l'Italie. Un séjour de cinq mois à Rome fit surtout regretter à « ce lettré », plein des souvenirs classiques, la Rome des empereurs dans la Rome des papes. Son Journal Je voyage offre des pages d'un piquant intérêt.
D'ailleurs, ce fut un vovage de malade autant que de philosophe et d'humaniste. Montaigne soutîrait cruellement de la gravelle et de la « cholique ». îse croyant pas aux médecins et sans force contre la douleur, il eut recours à toutes les eaux déclarées bienfaisantes. C'est ainsi qu'il se trouvait, en 1581, aux bains de la Villa, près de Lucques.
Là vint le rejoindre une lettre de Bordeaux qui lui annonçait son élection à la charge de maire de la ville. Les souvenirs laissés par son père, qui avait autrefois exercé ces fonctions, lui valaient cet honneur qu'il prit pour un embarras. Il le refusa donc, bien qu'il lui fut conféré à l'unanimité des suffrages, et il ne fallut pas moins que la rovale intervention de Henri III pour le décider à accepter. « Les occupations publiques ne sont aucunement de mon gibier, — dit-il dans les Essais ; — j'ai tourné le dos à l'ambition. »
Montaigne, dans un discours qu'il tint aux notables et dont les Essais nous ont gardé le fond, déclara qu'il entendait bien
ne pas vieillir avant l'àgc pour le service de la cité. Il ne s'acquitta donc que fort mollement de ses devoirs.
C'était au plus fort des guerres de religion. Il se montra modéré et indécis. Presque l'ami du roi de Navarre, qu'il avait reçu en son château (i 584), et point hostile aux Guises, dont il appréciait les hautes qualités, il ne sut pour qui prendre parti, <Jes catholiques ou des protestants. Aussi fut-il « pelaudé à toutes mains; au gibelin, guelfe, et au guelfe, gibelin. »
Du moins, par méfiance des changements politiques, il «iemeura fidèle au pouvoir royal, et pava de sa personne pour faire arrêter à Bordeaux les principaux ligueurs et conserver la ville à Henri III.
La peste s'ajouta aux désordres de la guerre civile (ijSj). Montaigne ne se soucia point de faire acte d'héroïsme. Il se garda de rester à son poste pour consoler et encourager les malheureux habitants. Réfugié à Libourne, puis en son château, il ne parut même pas à Bordeaux pour présider, deux mois après, l'élection d'un nouveau maire. Faut-il juger la conduite de Montaigne comme la jugèrent ses contemporains? Le xvie siècle pensait que les grands accomplissaient un acte de beau courage en tenant ferme à leur poste, quand survenait un <Janger contre lequel il n'y avait pas à se défendre, mais que fuir ce danger n'était point une lâcheté. Et personne ne tint rigueur au prudent philosophe de ce qui sembla tout au plus une sagesse sans vaillance.
Pourtant Montaigne ne trouva pas dans sa retraite la tran- ■quillité qu'il désirait. Le pays, autour de ses terres, était ra' --é par les troupes huguenotes ou par les ligueurs. Sa maison 1 tt même envaliie par des bandes armées, en 1586, et af.ès la bataille de Coutras (1587), il dut, une fois encore, offrir au roi de Navarre le gîte et le souper.
Aux premiers jours de 1588, il passa par Borxleau:. Ce fut pour lui une occasion de se lier intimement avec Pierre Charron, qui devait, plus tard, défendre et propager ses idées
Venu à Paris, la même année (1588), pour y imprimer !a cinquième édition des Essais, il rencontra M"<: de Gournay, sa jeune admiratrice, dont il fit sa « fille d'alliance ».
C'est au cours de ce voyage, le 10 juillet i s88, qu'il fut arrêté et conduit à la Bastille. « Il me fut signifié que c'était à la signification du duc d'Elbeuf et par droit de représailles au lieu d'un sien parent gentilhomme de Normandie que le roi tenait prisonnier à Rouen. » La reine-mère, Catherine de Médicis, intervint à temps et le fit remettre en liberté le soir même.
Enfui, M'it ^oiniiR- i;cntilhommc de la chambre du roi, soit en simple curieux, Montaii^ne assijta à la tenue des Etats de '^Idis (i)88). Il V vit Et. l'asquier et de Thou. Pasquier nous
v-onsen'e^ un entretien fameux au sujet des Essais.
De plus en plus fatigué de la vie des cours, écrasé par la maladie, il regagna, pour ne la plus quitter, sa « librairie ». Henri IV, monté sur le trône, fit les plus grandes instances auprès de lui et alla jusqu'aux offres d'argent pour le décider a être de sa suite : il se heurta à un refus très digne et très fier.
Montaigne avait toujours aimé le Béarnais sans aimer son parti. Il eut été heureux, après les événements accomplis et la paix assurée, de saluer le nouveau roi dans sa capitale. La mort ne lui en laissa pas le temps. Henri IV n'entra dans Paris que le 22 mars 1 594, et Montaigne était mort le 1 3 septeinbre 1 592.
Ses derniers moments furent d'un chrétien. « Comme il sentit « sa fin approcher, il pria par un petit bulletin sa femme de « semondre quelques gentilshommes, siens voisins, afin de « prendre congé d'eux. Arrivés qu'ils furent, il fit dire la messe « en sa chambre, et comme le prestre estoit sur l'élévation du « Corpus Domini, ce pauvre gentilhonmie s'eslance au moins
îual qu'il peut, comme à corps perdu, sur son lict, les mains
[oinctes ; et en ce dernier acte rendit son esprit à Dieu : qui « fut un beau miroir de l'intérieur de son âme. » (Pasquier,, lettre première du livre XVIII.)
L'HOMME D.WS MOXT.MCA'E
Il seniiMe que le tond de la nature de .Montaigne ait été une complexité faite des contrastes les plus étranges. Il insiste luimême pour nous le faire croire. « Toutes les contrarietez s'y trouvent selon quelque tour et en quelque façon. Honteux, insolent, bavard, taciturne, laborieux, délicat, ingénieux, hébété, chagrin, débonnaire, menteur, véritable : tout cda je le voy en moy aucunement , selon que je me vire ; et quiconque s'estudie bien attentivement trouve en soy, voire en son jugement mesme, cette volubilité et discordance. »
En effet, il a parlé toujours et vécu eii égoïste, et de lui nous avons la plus tendre élégie sur l'amitié. Il a fui la fatigue.
la peine, le sacrifice, pour se réfugier dans les aises et un doux nônchaloir, et pourtant il a> suffisamment rc»mpli les fonctions publiques de magistrat et de maire de Bordeaux. Il aime la tranquille solitude de sa « librairie » de Montaigne, mais après avoir visité l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, après avoir visité Rome, €t d'ailleurs prêt à tout départ pour Paris, qu'il revoit souvent et qu'il préfère à tout. Il dédaigne ces amitiés vulgaires qui ne sont que des relations, et sa porte est ouverte à tout venant, même à ses ennemis, en pleins troubles de guerre. Il est vaniteux, et nul n'a plus que lui médit de lui-même. Il fait, trop souvent, montre de scepticisme, et il suspend un ex-voto à Kotre-Dame de Lorette. Enfin il aflfecte une singulière insouciance du « parler et du stvle », et en son œuvre on découvre l'effort, le travail patient de- la lime, tout comme dans un Boileau ou un Racine. Il fut « ondoyant et divers ».
Ce serait, toutefois, se tromper et ce serait être dupe de Montaigne lui-même qui a voulu nous en faire accroire, que d'apercevoir de sa nature et de sa vie les contradictions seulement et l'apparente inconsistance. La vérité est qu'une riclie unité domine tous ses caprices et toutes ses fantaisies.
Le trait caractéristique de l'auteur des Essais est une curiosité constante et toujours en éveil. Il vivait pour savoir, a-t-on dit. « Précisément', parce qu'il était curieux continuellement, il eut le genre de curiosité qui peut continuellement s'exercer. On peut étudier l'homme partout et à tous les instants du jour, avec les hommes, avec les livres et avec soi-même. Très vite, Montaigne glissa vers le genre de curiosité qui trouve partout sa matière, et une matière qu'il dut se réjouir de sentir inépuisable. Il étudia l'homme en tous lieux. Comme il le dit très précisément lui-même, « ce qu'il cherche, c'est la connaissance en général. » Il la cherche dans les livres, dans les hommes qu'il rencontre, et en lui : plus dans les livres d'abord, plus dans les hommes ensuite, presque exclusivement en lui-même vers la fin. Cette suite se voit très bien à lire les Essais. »
Or, de l'homme, ce que Montaigne a le mieux saisi et ce qu'il a le mieux aimé à remarquer, c'est son éternelle diversité, la suite de ses contradictions. Cette diversité, ces contradictions, il s'est complu à les découvrir et à les observer en sa propre personne. A son dire, « chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition, » et c'est en se peignant lui-même