I. Emile Faguet, Seizième siècle, Etudes littènxirei
qu'il a voulu peindre l'hunKinité. Le plaisir et l'inttîrét qu'il trouvait à cette observation personnelle, nous dirions à cette analyse psychologique, l'amenèrent à étaler, à exagérer et grossir, à cultiver peut-être les « contrarietez » de sa nature, à les imaginer, en tout cas, et à se les attribuer plus nombreuses. Cela faisait, à la longue, partie d'un système, et, quoi que Montaigne en ait prétendu, d'un système plus littéraire que philosophique.
Gir il ne fut pas seulement un curieux et un observateur soucieux, en se connaissant, de connaître l'homme. Il fut aussi un écrivain. « 11 était né tel ', autant qu'homme de réflexion et de pensée... Il aimait un peu à écrire pour le plaisir de la chose. Il est artiste de plume : il a des coquetteries d'écrivain. » Toujours porté à parler, moitié par tempérament de gascon et moitié par l'excitation de continuelles lectures ou /l par un goût tout antique du beau et du bien écrit, il conta y' abondamment au public le secret de sa pensée, de sa rêverie, de sa conscience. Ce besoin de confidences littéraires fut le ressort de sa tranquille et discrète activité, un peu sa vanité aussi. Il fit de son livre sa vie.
Par chance, cet observateur curieux est un esprit clairvoyant, et cet écrivain, toujours en train de se peindre, est une âme sincère.
La clairvoyance de Montaigne paraît bien dans la connaissance qu'il a de sa propre nature. Il en a vu, avec la plus pénétrante sûreté, les qualités et les défauts. Il en a démêlé tous les contrastes. Il est allé jusqu'à ces profondeurs du « moi » où se cachent, sous les dehors d'une unité de caractère quelque peu factice, les faiblesses, les incertitudes, les compromissions.
Et quant à sa sincérité, Montaigne nous en assure assez lui- ' ^ même. Il a pu dire : « C'est icy un livre de boime foy, lec- /^ î teurs. » Nous devons l'en croire. Il ne tait rien de ce qu'il a^ reconnu en lui, et plutôt il aurait des excès de franchise. D'ail- Sleurs, s'il modifie inconsciemment quelques traits, comme il , le fallait bien, c'est encore une marque de vérité, une surprise de la nature avouant sa vanité mesquine, et la preuve que l'écrivain ne s'est point sur%'eillé en peignant l'homme.
Mais, pour avoir fait de l'observation curieuse la préoccupation, le continuel exercice, presque le jeu de sa vie, Montaigne a perdu de ces énergies qui soutiennent l'homme de foi et