‹ Extraits de MontaigneChapitre 348 sur 353 · Gaillarde. — C.-à-d. vive · texte numérisé non relu

Gaillarde. — C.-à-d. vive

plus basse et commune favon de vivre. Ne prenez jamais et donnez encore moins à vos femmes la chart^e de leur nourriture ; laissez les former à la fortune soubs des loix populaires et naturelles ; laissez à la coustume de les dresser à la fruij;alité et à l'austérité ; qu'ils ayent plustost à descendre de l'aspreté qu'à monter vers elle. Son humeur visoit encore en une autre fin, de me ralier avec le peuple et cette condition d'hommes qui a besoin de nostre ayde ; et estimoit que je fusse tenu de regarder plutost vers celuy qui me tend les bras que vers celuy qui me tourne le dos. Et fut cette raison pourquoy aussi il me donna à tenir sur les fons ' à des personnes de la plus abjecte fortune, pour m'y obliger et attacher.

Son dessein n'a pas du tout mal succédé : je m'adonne volontiers aux petits, soit pour ce qu'il y a plus de gloire, soit par naturelle compassion, qui peut infiniement en moy. Je condamne en nos troubles la cause de l'un des partis, mais plus quand elle fleurit et qu'elle prospère ; elle m'a par fois aucunement concilié à soy pour la voir misérable et accablée.

Mon marcher est prompt et ferme ; et ne sçay lequel des deux, ou l'esprit ou le corps, j'arreste plus malaiséement en mesme point. Le prescheur est bien de mes amys qui oblige mon attention tout un sermon. Aux lieux de cérémonie, où chacun est si bandé en contenance, où j'ay veu les dames tenir leurs yeux mesmes si certains, je ne puis que quelque pièce des miennes n'extravague tousjours : encore que j'y sois assis, j'y suis peu rassis ; et pour la gesticulation ne me trouve guiere sans baguette à la mam, soit à cheval ou à pied.

Il y a de l'indécence, outre ce qu'il nuit à la santé, voire et au plaisir, de manger gouluement comme je fais : je mors souvent ma langue, par fois mes doits, ue hastiveté. Diogenes, rencontrant un enfant qui man-

I. £ntcudre : sur Us fonts baptismaux, comnu parrain et marraitu.

3V'» ESSAIS DE MOXTAIGN'E

geoit ainsin, en donna un soulllct à son précepteur. J'en pers le loisir de parler, qui est un si doux condiment des tables, pourveu que ce soyent des propos de mesme, plaisans et courts.

... Je hay qu'on nous ordonne d'avoir l'esprit aus nues pendant que nous avons le corps à table. Je ne veux pas que l'esprit s'y cloue et qu'il s'y croupisse, mais je veux qu'il s'y applique. Quand je dance, je dance ; quand je dors, je dors: voyre, et quand je me promeine solitairement en un beau vergier, si mes pensées se sont entretenues des occurrences estrangieres quelque partie du temps, quelque autre partie je les rameine à la promenade au vergier, à la douceur de cette solitude et à moy.

Pour moy donc, j'ayme la vie et la cultive telle qu'il a pieu à Dieu nous l'octroier. Je ne vay pas désirant qu'elle eust à dire ■ la nécessité de boire et de manger, et que nous nous sustentissions 2, mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Epimenides 5 se privoit d'appétit et se maintenoit. . . J'accepte de bon cœur ce que nature a faict pour moy, et m'en agrée et l'en remercie. On fait tort à ce grand et tout puissant Donneur de mespriser son don, l'altérer et desfisurer 4.

1. Nous avons déjà vu plusieurs fois cette locution employce dans le sens de aivir à rrp-ettcr le manque de, manquer de.

2. Montaif^ne a écrit, dans les éditions postérieures, ttibstautassions. Et, en eflet, siibstanter (siihslare) est la vraie forme étymologique. Le sens est : entretenir la vie.

j. Dans Diogène Laërce, liv. I, scgm. 114.

4. C'est là une douce philosophie, bien apaisée, bien sereine. Et si jamais on ne sent dans Montai-

gne une révolte contre les lois de la nature ou contre la vie, peutêtre n'a-t-il pas encore exprimé avec .lutaiit de franchise et de charme son aimable épicurisme. Mais il y a « beaucoup de détachement et d'indifférence dans cette ta^on d'envisager la vie. Tous, aujourd'hui, ne peuvent se réfugier dans l'abstention commode où ce gentilhomme délicat se complaît. Si vivre, c'est agir et se mêler aux autres, suivre toujours « Nature »

est au moins difficile et dangereux.

Des opinions de la philosophie, j'embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides , c'est à dire les plus humaines et nostres ' ; mes discours sont, conforméemcnt à mes meurs, bas et humbles. Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste, je queste partout sa piste : nous l'avons confondue de traces bastardes et artificielles ^. Est-ce pas erreur d'estimer aucunes actions moins dignes, de ce qu'elles sont nécessaires ? Si ne ni'osteront-ils pas de la teste que ce ne soit un très -convenable mariage du plaisir avec la nécessité. A quov faire desmembrons nous en divorce > un bastiment tissu d'une si joincte et fraternelle correspondance ? x\u rebours, renouons le par mutuels offices : que l'esprit esveille et vivifie la pesanteur du corps ; le corps arreste la légèreté de l'esprit et la fixe II n'y a pièce indigne de nostre soin en ce présent que Dieu nous a faict : nous en devons conte jusques à un poil. Lt n'est-ce pas une commission farcesque * à l'homme de conduire l'homme selon sa condition naturelle : elle est simple, naïfve, et nous l'a le Créateur donnée sérieusement et expres- Lment.

Or sus, pour voir, faictes vous dire un jour, les amu-

Par là, Mont.iioiic est bien le disciple de eus pl'.iio^ophes épicuriens uui se repos-ucnt dans 1' » aïaiNie ï, paix profonde de l'àme et vi corps, exempte des soucis et des . oubles extérieurs. • (Hénion.

urs de littérature, Motitatgne .) 1. Il s'agit des opinions, des idées philosophiques, qui sont les plus pleines, les plus pratiques, par opposition aux théories abstraites, que Montaigne estime creuses et vides. Comme nous l'avons plus d'une fois remarqué, il n'est |-cur Ini que h ph!M<:ophic de la une moc et qui

J ai.^1. il-ll,v..c au.^ ^i.vi^ bCSOinS ,

une morale a humaine et nostre », c'est-à-dire mesurée à nos forces et de profit habituel.

2. Entendre que nous déformons en nous la nature pour trop vouloir la régler et l'élever. Ces « traces bastardes • sont le pli imposé par l'éducation ou les conventions sociales.

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