‹ Extraits de MontaigneChapitre 59 sur 353 · On dit bien : avoir du goût à une chose · texte numérisé non relu

On dit bien : avoir du goût à une chose

4. « Il s'inquiète du chemin, il compte les jours, et mesure sa vie sur la longueur de la route, tourmenté sans cesse par l'idée du supplice qui l'attend. » (Claudien, in Ru/., H, 137O

Le but de iiostre carrière, c'est la mort, c'est Tobject nécessaire de nostre visée : si elle nous effraye, comme ' est-il possible d'aller un pas avant sans fiebvre ? Le remède du vulgaire, c'est de n'y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir un si grossier aveuglement ? Il luy laut faire brider l'asne par la queue ^,

Oui aipitc ipsc siio iiislitiiit iicstia^ia rétro '.

Ce n'est pas de merveille s'il est si souvent pris au piège. On fiiict peur à nos gens seulement de nommer la mort, et la pluspart s'en seignent 4 comme du > nom du diable. Et par ce qu'il s'en faict mention aux testamens, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main que le médecin ne leur ait donné '• l'extrême sentence. Et

1. Comme, jusqu'au .\vii° siècle, est employé dans les mêmes cas d'interrogation directe et d'interrogation indirecte que comment ; et .Vlallicrbe écrit encore : « Comme y fonriiiye:^-voHs'i ». — « Je lui demandai comme il se portait. » .M""" de Sévigné). — « Le voyei-vous comme il vole ou à la victoire ou à la mort? >> (Bossuet.) — Cet emploi serait encore très correct. — Certaines expressions nous restent de l'ancien usage : Dieu sait comme, voici comme.

2. L'expression, qui se comprend assez, est d'un pittoresque un peu vulgaire et pleine d'humour gascon. C'est de ce piquant que Montaigne relève souvent les plus graves considérations pliilosophiques.

5. <■ Lui qui s'entcte à marcher à reculons. » Tel doit être le sens, si l'on s'en tient au texte de Lucrèce (liv. IV, 474) cité par Montaigne.

Mais M. Crouslé, dans sa Traduction du poème de la Nature (avec texte en regard), a reconstitué,

d'après Lachmann et Munro, un texte qu'il peut dire sien et dans lequel il admet cette variante (vers 469) :

Quicapitcipsesua in st.ntuitvcstigiasese.

Il traduit : « des gens qui veulent marcher la tète en bas ».

4. Les écrivains du xvi° siècle écrivent, soit scigner (Rabelais, Montaigne), soit signer (.\myot, Cnlvin, Marot, Rabelais même et Montaigne). Se signer : faire le signe de la croix.

5. La préposition de figure, au xvi" siècle, très arbitrairement dans des constructions très diverses, où nous mettrions d'autres prépositions. — Ici : au nom, en entendant le nom du diable.

6. C.-à-d. avant que (ou sans que) le médecin leur ait donné. L'usage est très classique : une phrase du Médecin malgré lui est construite tout de même que celle de Montaigne : « Je 1VI1S donne avis qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, que vous ne preniez chacun un lui-

Dieu sçait lors, entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le pâtissent ' !

Parce que cette syllabe frappoit trop rudement leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les Romains avovent apris de l'amollir ou de l'estendre en perifnues. Au lieu de dire : il est mort ; il a cessé de vivre, disent-ils, il a vescu, vixerunt. Pourv'eu que ce soit vie, soii-elle passée, ils sont contens. Nous en avons emprunté nostre feu Maistre Jehan ^. A l'adventure est-ce que, comme on dict, le terme vaut l'argent. Je nasquis entre unze heures et midi, le dernier jour de fcbvrier mil cinq cens trente trois 5. Comme nous contons à cette heure, commençant en janvier 4, il n'y

ton. » Mais ce n'est pas là, du meilleur style de Molière. — Du sens de avant que on est passé au sens de sans que.

1. La signification propre de palisser est : pétrir de la p'ile, faire de la pâtisserie. Dans ce passage, le sens est ironique : « Dieu sait avec quel bon jugement ils vous le confectionnent (le testament) comme de la pâtisserie. r>

2. Feu Maistre Jehan. — Montaigne prend ici son maistre Jehan (Jehan, de Johannes, sorte de terme générique pour désigner tout pédant, tout savantasse), comme nous prendrions maître Jacques^ par manière de dire un important quelconque — Quant à /t'u, forme contractée du dissyllabique feû, l'étymologie est difficile à établir.

La conjecture la plus vraisemblable, appuyée sur ce fait que le mot, au .\i' siècle, était pris avec le sens de malheureux (Las ! mal feiix f — Chanson de saint Alesis), est celle qui le fait venir de fatulu! (tiré lui-même de fatum). .Mais on a cru aussi le retrouver dans la forme/u, qui serait hfnil latin. Et

ESSAIS DE XONT.\IGSE

comme il vient, dans la phrase, après les formules « il a cessé de vivre, il a vescu », ne serait-ce pas plutôt à cette dernière étymologie que l'écrivain aurait conformé le sens ?

3. Michel Eyquem de Montaigne naquit au château de Montaigne en 1535. Sa famille, depuis longtemps établie à Bordeaux et enrichie dans le commerce, avait acheté la terre de Montaigne , à Saint-.Michel de Montaigne (prononcer Montagne), en Périgord, et en avait pris le nom. — Voir Introduction.

4. L'année, en efîet, n'avait pas toujours commencé en janvier.

Sous les rois de la première race, le premier jour de l'an fut le i" mars ; sous les rois de la seconde race, le jour de Noël ; sous les rois de la troisième race, le jour de P.-iques. C'est Charles IX qui. par une ordonnance de 1563, fixa au I" janvier le commencement de l'année, et le i" janvier 1563 devint le premier jour de l'an 1564 (l'an 1503 demeurant, à ce compte, incomplet). Mais le Parlement ne

a justement que quinze jours que j'ay franchi 39 ans; il m'en faut pour le moins encore autant '. Cependant, s'empescher du pensement ^ de chose si esloignée, ce seroit folie. Mais quoy ! les jeunes et les vieux y pensent aussi peu les uns que les autres. Et n'est homme si décrépite 3, tant qu'il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore un an dans le corps. D'avantage 4, pauvre fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les contes des médecins >. Regarde plustost l'effect et l'expérience. Par le commun train des choses, tu vis desja picça ^ par faveur extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de vivre ; et qu'il soit ainsi, conte de tes cognoissans 7 combien il en est mort avant ton aage plus qu'il n'en y a ^ qui l'ayant atteint. Et de ceux mesme qui ont annobli leur vie par renommée ?, fais en registre, et j'entreray en gageure

se conforma à l'ordonnance royale que près de trois ans plus tard, et ne prit pour point de départ le i*' janvier qu'à partir de 1567.

1. // m'en faut, c.-à-d. « il m'en manque. » — Montaigne demeura loin de compte : il mourut à 59 ans, en 1592.

2. Pensement pour pensée est fréquent dans la vieille langue, et encore au .wi"^ siècle. — De penscr-ment (suffixe mentum latin). — Ces dérivés de verbes expriment soit l'action, soit le résultat de l'action signifiée par le radical. (Voir page 58, note 5.)

j. Décrépite. — Montaigne seul donne cette forme pour le masculin , et l'on s'explique mal cette singularité.

4. D'avantage. — Ainsi employé absolument, ce mot signifie bien plus. « Davantage, je ne les vois pas dans les grandes places. « (Bossuet.) Il n'est plus usité dans ce sens. — Ici orthographe étymologique (de et avantage"). « Je foys, dist le mcyne, bien iVadvantaigc. » (Rabelais.)

5 . Montaigne ne croyait pas aux médecins. On remarquerait en lui déjà, ou presque, les préventions de Molière. Au xvi» siècle, beaucoup de bons esprits étaient aussi méfiants. « En dépit des médecins, nous vivrons jusqu'à la mort. * (Leroux de Lincy). — Voir livre II, chap. XXXVII.

6. Pieca. — Piefa est un adverbe renfermant une proposition entière, qui est : pièce a, c.-à-d. il y a une pièce (une partie) de temps. Naguère, auquel s'opposait pieca, est d'une formation toute semblable. — Pieça signifiait donc il v a longtemps.

Malgré les réclamations de Henri h'stienne qui prit sa défense, cet adverbe fut proscrit par les grammairiens du XVI' siècle et disparut de la langue.

7. Tes cognoissans, c.-à-d. ceux que tu connais. (V. page 5$, note i.)

8. // n'en \ a. - Pour il n'y eu a. )l était même quelquefois omis.

9. Suppression de l'article très fréquente au xvi* siècle, surtout avec les noms désignant des choses

ESSAIS DE MOXTAIGN'E 7)

d'en trouver plus qui sont mors avant qu'après trente cinq ans. Il est plein de raison et de piété de prendre exemple de l'humanité mesme de Jesus-Christ ', or il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme simplement homme, .\lexandre, mourut aussi à ce terme. Combien a la mort de façons de surprise!

Ouid quisqm vitet, ntmquam licmim salis Cauttim est in Ijoras '.

Je laisse à part les fiebvres et les pleuresis. Qui eût jamais pensé qu'un duc de Bretaigne deut estre estoutfé de la presse, comme fut celuy là > à l'entrée du pape Clément, mon voisin 4, à Lyon ? N'as tu pas veu tuer un de nos roys > en se jouant, et un de ses ancestres ^

qui, dans les allégories nnthologiques ou du moyen âge, étaient personnifiées. Ainsi nature, fortune, renommée. Voir page 6}, note 5.

I. Cf. Ch.ipitre XXII-XXI. -\ Ce n'est pas la seule fois que Mon-( taigne parle le langage d'un chrétien. Du reste, il a toujours protesté de ses sentiments de soumission à l'égard de l'Eglise. « Je lesj soumets (ses fantaisies) au jugemen»

de ceux à qui il appartient de régler non seulement mes actions et mes écrits, mais encore mes pensées... »

II dit que la < patcnôtre » est une prière « dont il se sert partout ».

Dans son Journal de ivyage on lit qu'il fil un pèlerinage i Notre- Dame de Lorerte, qu'il y laissa un e\-voto, n un tableau dans lequel il y a quatre figures d'argent attachées : Celle de Notre-Dame, la mienne, celle de ma femme, celle de nu fille, » et enfin qu'un jésuite allemand lui dit la messe et donna

quand on a lu avec attention r « Apologie de Raimond de Sebonde ».

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