‹ Extraits de MontaigneChapitre 77 sur 353 · CHAPITRE XXI III · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI III

(Chapitre XXIII dans l'édition de iî9)0

Divers evenemens de mcsnic conseil.

Sommaire : Clémence du duc de Guise. — — Clémence d'Auguste. — Cette même conduite fut suivie d'événements divers : il n'y eut plus de conspir.iti-in contre Auguste, mais le duc de Guise fut assassiné par trahison. — Contre la médecine et les médecins.

Jacques Amiot ' , grand aumosnier de France, me récita ^ un jour cette histoire à l'honneur d'un prince des nostres (et nostrc estoit-il à très-bonnes enseignes 5, encore que son origine fut estrangere •♦, que durant nos premiers troubles au siège de Rouan >, ce prince, avant esté adverti par la rovne, mère du roy, d'une entreprinse qu'on faisoit sur sa vie, et instruit particulièrement par ses lettres de celuv qui la devoit conduire à chef ^, qui estoit un gentirhomme angevin ou manceau fréquentant lors ordinairement pour cet effect la maison de ce prince, il ne communiqua à personne cet advertissemcnt ; mais, se promenant l'endemain t au mont

que le roi tenait prisonnier à Rouen. » — Les nouvelles doctrines avaient donc, et cjucre plus, rirrcmédiable tort d'avoir suscite des troubles qui menaient Montaigne i la B.istiile.

I. Jacques Amyot fut en relations avec Montaigne, et l'auteur des Esuiis professait pour le traducteur de Piutarque une singulière admiration.

a. Réciter a le sens de /âinr un récita nifciiter.

5. .4 très-bonnes enseignes. — C.-à-d. à juste tit.-e, à très hon droit. — « Vous êtes comme il faut pour n'être persuadée qu'à bonnes enseignes. • (Se vigne).

>4. Le duc de Guise, surnommé "e Biila/ré, — celui qui est ici dé-

signé, — était de la maison de Lorraine. Il avait rendu assez de sers-ices à la France pour être, en effet, « nostre à très-bonnes enseignes ».

$. Ce siège de Rouen eut lieu en 1 562.

6. A chef,c.-'i-d. à bonne fin, jusqu'au bout, est une vieille locution qu'on trouve encore dans quelques écrivains du .wiii' siècle. « Jian Cbatel n'a pas mis à chef soti entreprise. • (Voltaire). Aujourd'hui venir à bout de. mener à bien, remplace mettre à chef.

7. L'étymologie est le, en, demain (lui-même formé de di, mane), et elle reparait dans l'orthographe l'endemain. C'est donc un pléonasni'.' que de dire le lendemain.

90 ESSAIS DE MOXTAIGN'E

Saincte Catherine, d'où se faisoit nostrc baterie à Rouan (car c'estoit au temps que nous la tenions assiégée), ayant à ses costez ledit seigneur grand aumosnier et un autre evesque, il apercent ce gentiThomme qui lui avoit esté remarqué, et le fit appellcr. Comme il fu^ en sa présence, il luy dict ainsi, le voiant desja palilr et frémir des alarmes de sa conscience : « Monsieur de tel lieu, vous vous doutez bien de ce que je vous veux, et vostre visage le montre. \'ous n'avez rien à me cacher, car je suis instruict de vostre affaire si avant, que vous ne feriez qu'empirer vostre marché ' d'essayer à le couvrir. \'ous sçavez bien telle chose et telle (qui estoyent les tenans et aboutissans des plus secrètes pièces de cette menée), ne laillez sur vostre vie à me confesser la vérité de tout ce dessein. » Quand ce pauvre homme se trouva pris et convaincu (car le tout avoit esté descouvert à la royne par l'un des complisses), il n'eust qu'à joindre les mains et requérir la grâce et miséricorde de ce prince, aux pieds duquel il se voulut jetter; mais il l'en garda ^, suyvant ainsi son propos : « Venez ça. Vous ay-je autres-fois fait desplaisir? ai-je orTcncé quelqu'un des vostres par haine particulière ? Il n'y a pas trois semaines que je vous congnois, quelle raison vous a peu mouvoir à entreprendre ma mort? » Le gentirhomme respondit à cela, d'une voix tremblante, que ce n'estoit aucune occasion particulière qu'il en eust, mais l'interest de la cause générale de son party ; et qu'aucuns luv avoyent persuadé que ce seroit une exécution pleine de pieté d'extirper en quelque manière que ce fût un si puissant ennemy de leur religion. « Or, suyvit ce prince, je vous veux montrer combien la religion que je tiens est plus douce que celle dequoy vous faictes pro-

I. Marche 6t.iit anciennement employé (p.ir ex. dans Villon, La Fontaine) avec le sens très général oue nous donnons au mot affaire, hiiipin-r vostre marché, c'est donc aognvfr voire affaire ; et couvrir tvstrc marché, c'est cacher, dissimu-

ler voire affaire. Voir page 48, note

2. Il l'en garda. — Garder a^wlt le sens de empêcher. — u Je ne vu puis garder de ivus escripre... a (Marg. Lettres),

fession ». La vostre vous a conseillé de me tuer sans m'ouïr, n'ayant reccu de moy aucune offence, cl la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu que vous estes de m'avoir voulu homicider sans raison. Allez vous en, retirez vous, que je ne vous voye plus icv ; et, si vous estes sage, prenez doresnavant en voz entreprinses des conseillers plus gens de bien que ceux-là *. a

L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement d'une conjuration que luy brassoit î Lucius Cinna. Il délibéra de s'en venger, et manda pour cest effect au lendemain le conseil de ses amis 4; mais la nuict d'entredeux >, il la passa avec grande inquiétude, considérant qu'il avoit à faire mourir un jeuae homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius. Et produisoit en se pleignant plusieurs divers discours ^ : a Quoy donq, l'aisoit-il ", sera - il dict que je demeu-

1. Voltaire, dans Aliire. s'est inspiré de ces belles paroles :

Des dieux que nous servons connais la

[diftcrence :

Les tiens t'ont commandé le meurtre et la

[vengeance,

Et le mien , quand ton bras vient de

[ra'assassiner,

M'ordonne de te plaindre et de te par-

[donncr.

2. Le fait est aussi relate dans un ouvrage qui a pour titre La Fortutu <U lit cour, et qui fut composé par le sieur de Dampmartin, courtisan de Henri III.

j. Brasser, au figuré et en mauvaise part, a le sens de tramer, préparer secritemcnl. Braner une traoison. une perfidie, un mauvais tour. « A ton mari tu brassais un Ul tour. > (La Fontaine).

4. Tout ce récit est une traduction mot pour mot de Sénèque, Traité df la CUvicnu, liv. I. On S-oit d'ailleurs que Corneille a pris dans Sénèque, dans Dion Cassius,

et dans cette page de Montaigne, le sujet de son Cinna.

5. La nuict d'entredeux. — C.-àd. La nuit entre les deux évèmments.

Ce mot entre-deux désigne ordinairement la partie, l'espace qui sépare deux choses, mais rarement l'espace de temps.

6. Ces discours ont servi à Corneille pour le fameux monoloijue d'Auguste, dans Cinna, acte IV scène II.

7. La locution faisoit-il,Jit-ii, est familière à Montaigne. C'est à tort qu'on lui a substitué, dans 1î!s éditions postérieures, disoit-il, dit-il.

8. Pour la suppression du t euphonique, voir page 76, note 7.

— Il parait certain qu'on prononçait sera-ti, s'en ira-ti, tout '"n écrivant sera il, s'en ira il. La trace de l'ancien /, caractéristique de la j"" personne i la i" conjuji;aison (aimet il) tout comme dans les autres, demeurait dans la prononciation.

icray en crainte et en alarme, et que je lairray ' mon meurtrier se promener cependant à son ayse ? S'en ira il quitte avant assailly ma teste, que j'ay sauvée de tant de guerres civiles, de tant de batailles, par mer et par terre ? Et après avoir estably la paix universelle du monde-, sera il absouz ayant délibéré non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier? » Car la conjuration estoit faicte de le tuer, comme il fcroit quelque sacrifice. Après cela, s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommençoit d'une vois plus forte, et s'en prenoit à soy-mesme : « Pourquoy vis tu, s'il importe à tant de gens que tu meures? N'y aura-il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez ? Ta vie vaut elle que tant de dommage se face pour la conserver ? » Livia 5 sa femme, le sentant en ces angoisses : « Et les conseils des femmes y seront ils receuz? luy fit elle. Fais ce que font les médecins : quand les receptes accoustumées ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par sévérité tu n'as jusques à cette heure rien profité 4 : Lepidus a suivy Salvidienus, Murena Lepidus, Ca^pio Murena, Egnatius Caspio. Commence à expérimenter comment te succéderont > la douceur et

1. Nous disons : je Inisacroi. — « Quelques matines qui ne lairraient pas de faire voir ee que je puis ou ne puis pas dans les scieuees. » (Descartes.) — Aujourd'hui, en cert.iines contrées, le peuple dit encore : ;"(• lairrai pour je laisserai, je lainais pour je laisserais. Ce sont là, visiblement, des formes contactes.

2. Les phrases sont .lutrement scp.irées dans les éditions qui suivirent. On lit : Il S'en ira il quitte, ivant assailly ma teste, que j'ay sauvée de tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par terre, ri apre^ aivir estably la paix universelle du monde} Sera il absoult, ayant délibéré non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier? » — Cette construction

est plus grammaticale et plus claire.

5 . Corneille était donc autorisé par l'histoire ^ utiliser cette intervention de Livie. Pourtant, au sujet de ce rôle, quelques critiques ont émis un avis qui se peut soutenir. Ils ont dit que le personnage de Livie diminuait celui d'Auguste et que ce dernier eut été plus grand si de lui-même il avait eu l'idée du pardon.

4. Profiter, c.-à-d. wetre à profit. — Au XVI* et encore au commencement du XVII" siècle, />n)/;7rr était pris activement. « Vous pomri profiter les l'on s exemples. <> (Balzac.)

<y . Te surcéderont, c.-à-d. le réussiront; dans le sens étymologique du latin succederf, auquel se rattache encore le français succès.

la clcnicnce. Cinna est convaincu, pardonne le; de ' te nuire mes-huy ^ il ne pourra, et profitera à ta gloire. » AuiTuste fut bien ayse d'avoir trouvé un advocat de son humeur, et, ayant remercié sa femme et contremandé ses amis qu'il avoit assignez au conseil, com- .nanda qu'on fit venir à luy Cinna tout seul ; et, ayant fait sortir tout le monde de sa chambre et fait donner un siège > à Cinna, il lui parla en cette manière : « En premier lieu je te demande, Cinna, paisible audience. N'interrons pas mon parler, je te donray + temps et loisir d'v respondre. Tu sçais, Cinna, que, t'ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement t'estant faict mon ennemy, mais estant né tel, je te sauvay, je te mis entre mains tous tes biens, et t'ay en fin rendu si accommodé et si aisé > que les victorieux sont envieux de

r. Di te nuire. — C.-à-d. pour qui est de te nuire. La préposition i;V était d'un emploi très large et très peu déterminé. Elle entrait dans diverses constructions où nous nous servirions de avec, par, pour, quant à. Voir p. 46, note 5.

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