‹ Extraits de ses lettresChapitre 14 sur 146 · I. — INSTRUCTION AUX DAMES DE SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

I. — INSTRUCTION AUX DAMES DE SAINT-LOUIS

Instruclion générale.

1" août 16862.

Dieu ayant voulu se servir de moi pour contribuer à l'établissement que le Roi a fait pour l'éducation des pauvres demoiselles de son royaume, je crois devoir communiquer aux personnes qui sont destinées à les élever ce que mon expérience m'a appris sur les moyens de lenr

4. Sur la méthode suivie dans le choix et la disposition de ces Extraits, voir Vlntrodiiclion, p, lxiv.

2. Cette instruction est le premier acte de direction appliqué à la maison de Saint-Louis. — Yoici comment Mme de Maintenon rappel.'e

donner une bonne éducation; c'est assurément une des plus grandes austérités que l'on puisse pratiquer, puisqu'il n'y en a guère qui n'aient quelque relâche, et que, dans l'instruction des enfants, il faut y employer toute la vie*.

Quand on veut seulement orner leur mémoire, il suffit de les instruire quelques heures par jour, et ce serait même une grande imprudence de les accabler plus longtemps; mais quand on veut former leur raison, exciter leur cœur, élever leur esprit, détruire leurs mauvaises inclinations, en un mot, leur faire connaître et aimer la vertu, on a toujours à travailler, et il s'en présente à tous moments des occasions. On leur est aussi nécessaire dans les divertissements que dans leurs leçons, et on ne les quitte jamais qu'elles n'en reçoivent quelque dommage.

Mais comme il ne sera pas possible qu'une seule personne puisse conduire un certain nombre d'enfants, il sera

clle-mêmo l'origine et le caractère de l'institution : « Dieu sait que je n'ai jamais pensé à l'aire un aussi grand établissement que le vôtre, et que je n'avais point d'autres vues que de m'occuper de quelques bonnes œuvres pendant ma vie, ne me croyant point obligée à rien de plus, et ne trouvant que trop de maisons religieuses; moins j'ai eu de part à ce dessein et plus j'y reconnais la volonté de Dieu, ce qui me le fait beaucoup plus aimer que si c'était mon ouvrage ; il a conduit le Roi à cette fondation, comme vous l'avez su, lui qui, de sou côté, ne veut iilus souK'rir de nouveaux établissements (c'esi-à-dire d'établissements leli^ieux). » [Lellre à Mme du Pérou, 26 octobre 1G86.)

1. « Si les Dames de Saint-Louis veulent suivre les intentions de leur fondateur, il faut qu'elles se regardent comme chargées uniquement du soin des jeunes demoiselles qui font partie de la communauté. .. ]/institution de Saint-Louis est une manière de collège : il faut que tout ait rapport à l'instruction et à l'éducation, et que la maison se conforme à ce qui est le plus utile à l'avancement des demoiselles.» (Avis aux Dames de Saint-Louis, 1688.)

« Qu'elles (toutes les Dames) entrent de bonne foi dans l'obligation qu'elles ont sur les demoiselles; qu'elles ne les regardent point comme des externes, où il faut aller faire son heure d'instruction et puis retournera la communauté; les demoiselles doivent ici aller avant tout; la communauté n'est faite que pour elles, et c'est l'intention du fondateur; on ne fait pas seulement vœu de les instruire, mais de les élever, et ce terme comprend tous les soins des mères envers leurs enfants; il faut donc quitter toute autre affaire pour celle-là. t» (Ecrirait

nécessaire d'avoir plusieurs maîtresses pour Ja même classe ; il faut qu'elles agissent avec une grande union et un très grand rapport des mêmes sentiments, que leurs maximes soient pareilles, et qu'elles lâchent de les insinuer avec les mêmes manières ^

Il est besoin, dans cet emploi plus que dans aucun autre, de s'oublier entièrement soi-même, ou au moins, si l'on s'y propose quelque gloire, il n'en faut attendre qu'après le succès, et cependant se servir des moyens les plus simples pour y parvenir. Quand je dis qu'il faut s'oublier soi-même, c'est qu'il ne faut songer qu'à se faire entendre et à persuader; il faut abandonner l'éloquence, qui pourrait attirer l'admiration des auditeurs^; il faut même badiner avec les enfants dans de certaines occasions et s'en faire aimer pour acquérir sur eux un pouvoir dont ils puissent profiter. Mais il ne faut pas se méprendre aux moyens dont on doit se servir pour se faire aimer; il n'y a que les moyens raisonnables qui réussissent, et il n'y a que les intentions droites qui attirent la bénédiction de Dieu^.

On doit moins songer à orner leur esprit qu'à former

d'un ancien règlement pour les maîtresses des classes de Noisy, 1G80.) — « Plus je travaille et plus je vois qu'il faut une vigilance continuelle et une patience sans bornes ; vos llllcs ne peuvent être Lien élevées que par cette attention dont il ne faut pas se départir un moment. » [Lettre à Mme de Bouju, 4 mars 1703.)

. 1. « Que toutes les Dames agissent dans une grande union, de sorte que les demoiselles soient persuadées qu'elles sont gouvernées dans le même esprit. » [Extrait du règlement de Noisy, 1G80.) — «Il faut gouverner les demoiselles avec une grande dépendance de la première maîtresse; il faut se soutenir les unes les autres pour vouloir la même lin et les mêmes moyens. » [Lettre à Mme de Bouju, 4 mars 1703.) — Cf Entretiens^ n°' 13, 14, 2G et 51, Lettre, n" 45.

2. « Qu'elles (les Dames et novices) ne cherchent jamais l'éloquence, ce n'est que par vanité, et nous ne savons pas seulement ce que c'est qu'éloquence. » (Lettre à Mme du Pérou, décembre 1G8G.)

5. « Entrez dans l'esprit et dans les maximes de celte maison cl comptez que le moyen le plus sûr pour se faire aimer des demoiselles est de s'en faire estimer. » [Lettre à Mme de Gautier, Dame de i>ainl- Louis et infirmière, 1G86.)

4 LETTRES, AVIS ET EîsTRETIENS

leur raison ; cette métliode, à la vérité, fait moins paraître le savoir et l'habileté des maîtresses ; une jeune fille qui sait mille choses par cœur brille plus en compagnie et satisfait plus ses proches que celle dont on a pris soin seulement de former le jugement, qui sait se taire, qui est modeste et retenue, et qui ne paraît jamais pressée de montrer son esprit.

Il faut quelquefois leur laisser faire leur volonté pour connaître leurs inclinations, leur apprendre la différence de ce qui est mal, de ce qui est bien, de ce qui est indifférent, et leur accorder tout ce qui est de celte dernière espèce.

Je crois que toutes les personnes qui se donneront la peine de lire ceci entendront aussi bien que moi ce que je veux dire par les choses indifférentes; mais comme je ne songe qu'à être utile, j'entrerai dans un détail qui peut-être pourra paraître ennuyeux. La manière de vie uniforme des jeunes demoiselles de Saint-Cyr fournit moins de sujets de leur faire ces sortes de distinctions qu'aux enfants nourris dans le monde, où il s'en trouve tous les jours de nouvelles occasions; mais on peut, par exemple, leur accorder une compagne au lieu d'une autre, une promenade d'un côté au lieu d'un autre, un jeu et mille bagatelles qui leur font voir que l'on ne veut être maîtresse que quand il le faut et qu'elles le seraient en tout si elles étaient raisonnables. J'excepte des exemples que j'ai donnés ceux où il se pourrait trouver des conséquences. Une compagne peut être dangereuse, une promenade peut avoir quelque inconvénient, un jeu peut n'être pas de saison; mais je voudrais qu'en les refusant on leur en dît la raison, autant que la prudence Je peut permettre, et tâcher même de leur refuser ce qui serait mal avec une fermeté qui ne se rende jamais : il n'est pas croyable combien ces manières-là rendent le gouvernement facile et absolu.

Il est bon de les accoutumer à ne voir jamais rien ac-

corder à leur importunilé. Il faut être implacable sur les vices, et les punir ou par la honte ou par des châtiments qu'il faut faire très rigoureux, et le plus rarement que l'on peut.

Il faut bien se garder de la dangereuse maxime de quelques personnes qui, par une crainte scrupuleuse que Dieu ne soit offensé, évitent soigneusement les occasions où les enfants pourraient faire paraître leurs inclinations; on ne peut trop les connaître pour leur inspirer l'horreur du vice et l'amour de la vertu, dans laquelle il faut les affermir, en leur donnant des principes qui les empêchent de manquer par ignorance.

11 faut étudier leurs inclinations, observer leur humeur, et suivre leurs petits démêles pour les former sur tout ; car l'expérience ne fait que trop voir combien l'on fait de fautes sans les connaître, et combien de personnes sont tombées dans le crime sans être nées plus méchantes que d'autres qui ont vécu innocemment.

Il faut donc leur apprendre à éviter les occasions, et qu'une des plus dangereuses est la mauvaise compagnie.

On doit leur apprendre toutes les délicatesses de l'honneur, de la probité, du secret, de la générosité et de l'humanité, et leur peindre la vertu aussi belle et aussi aimable qu'elle l'est.

Quelques petites histoires convenables à ce dessein leur sont très propres et utiles, et les instruisent en les divertissant; mais il faut qu'elles soient persuadées que si la vertu n'a la religion pour fondement, elle n'est point solide, et que Dieu ne soutient point, mais réprouve ces vertus païennes et héroïques qui ne sont que les effets d'un orgueil délicat et insatiable pour les louanges.

H n'est pas nécessaire de faire de longues instructions sur ces matières-là, et il vaut mieux les placer selon les occasions qui se présentent.

Il faut se faire estimer des enfants, et le seul moyen pour y parvenir est de ne leur point montrer de défauts,

car on ne saurait combien ils sont éclairés pour les démêler; cette étude de leur paraître parfaite est d'une grande utilité pour soi-même*.

11 ne faut jamais les gronder par humeur, ni leur donner lieu de croire qu'il y a des temps plus favorables les uns que les autres pour obtenir ce qu'ils désirent.

Il faut caresser les bons naturels, êlre sévère avec les mauvais, mais jamais rude avec aucuns ^

îl faut par des complaisances leur faire aimer la présence de leurs maîtresses, et qu'ils fassent devant elles les mêmes choses que s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes^.

Il faut entrer dans les divertissements des enfants, mais

1. c( Elles (les novices) se rendront elles-mêmes des modèles que les demoiselles puissent imiter, en leur inspirant la vertu par leur exemple...

... Elles se tiendront continuellement en garde contre leurs passionset contre leur humeur; elles auront un grand soin que, sans aifectation, leurs yeux, leurs discours, leurs postures, leur extérieur en un mot, tous leurs procédés soient mesurés, ayant affaire à des yeux clairvoyants à qui rien n'échappe, qui sont toujours portés à juger désavantageusemcnt des personnes qui les reprennent. » Avis aux novices, 1687,

2. « Il faut tâcher de distinguer les fautes qui sont de conséquence pour le bon ordre d'avec celles qui n'en sont pas : par exemple, une demoiselle travaille mal, apprend difficilement tout ce qu'il faut qu'elle sache : il faut avoir patience et ne se point rebuter; une d(?moiseile sort de la classe sans permission : il ne faut point avoir de la patience làdessus, il là faut punir, parce qu'il y a une faute de sa volonté, et qui pourrait autoriser les autres à aller où il leur plairait. Il ne faut point être pointilleuse, chercher à découvrir leurs fautes, épier les occasions de les confondre; au contraire, il ne faut pas tout entendre, ou pour mieux dire, ne pas montrer tout ce qu'on voit et tout ce qu'on entend; il faut faire semblant d'ignorer ce qu'on peut, comme un mot échappé, un rire hors de saison, une faute courte et passagère. » [Extrait d'un règlement jjour les maîtresses de Noisy, 1080.) — Voir plus bas Lettre n° 10, et Entretietis, n°' 76 et 77.

3. f(.... Ce que je ne puis assez vous recommander, c'est l'esprit de simplicité : qu'elles (les demoiselles) soient sincères, franches, ennemies des moindres duplicités. Suivez celte idée en tout : voyez si elles sont lines ou si elles veulent l'être; si elles sont de bonne foi dans leur conduite et dans leur conversation ; car cette droiture de cœur, qui est la simplicité, se remarque en tout; si elles sont capables d'avouer leurs faiblesses, leurs fautes; si, dans leur confiance, elles ne re-

il ne faut jamais s'accommoder à eux par un langage enfantin, ni par des manières puériles; on doit au contraire les élever à soi en leur parlant toujours raisonnablement; en un mot. comme on ne peut être ni trop, ni trop tôt raisonnable, il faudrait accoutumer les enfants à la raison dès qu'ils peuvent entendre et parler, et d'autant plus qu'elle ne s'oppose pas aux plaisirs honnêtes qu'on doit leur permettre.

Les agréments extérieurs, la connaissance des langues étrangères, et mille autres talents dont on veut que les filles de qualité soient ornées, ont leurs inconvénients pour elles-mêmes ; car ces soins prennent un temps qu'on pourrait employer plus utilement. Les demoiselles de la maison de Saint-Louis ne doivent pas être élevées de cette manière, quand on le pourrait; car, étant sans bien, il n'est pas à propos de leur élever l'esprit et le cœur d'une façon si peu convenable à leur fortune et à leur état.

Mais le christianisme et la raison, qui est tout ce que l'on veut leur inspirer, sont également bons aux princesses et a?jx misérables; et si nos demoiselles profitent de ce que je crois qu'elles entendront, elles seront capables de soutenir tout le bien et tout le mal qu'il plaira à Dieu de leur envoya ^

tiennent rien ; si elles disent le bien qui est en elles comme le mal quand on leur demande; car la simplicité est ingénue et ne cherche que la vérité, sans vouloir se louer ni se blâmer. Voyez où elles se portent naturellement, et observez-les avant de leur ouvrir l'esprit sur toutes ces délicatesses, de peur qu'elles ne songent à vous les montrer pour vous tromper.... » [LeUre à Mme du Pérou^ décembre 1686.)

1. On rapprochera utilement de celte Instruction leslraits essentiels de deux Notes rédigées, l'une la même année (1686) pour Saint-Cyr, l'autre l'année précédente pour la maison de Noisy.

« L'éducation est chrétienne, raisonnable et simple. On les instruit de la religion et on tâche de leur inspirer une piété solide, accommodée aux différents états où il plaira à Dieu de les appeler. On les élève en séculières, bonnes chrétiennes, sans exiger d'elles les pratiques religieuses (c'est-à-dire les pratig^ues de couvent}-.. On leur forme

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