ENTRETIEN AVEC LES DAE3ES
Sur les bons et les mauvais caractères d'esprit; qu'il est important de bien connaître les filles qu'on reçoit pour la maison.
12 avril 1700.
Le 12 d'avril de l'année 1700, Madame nous dit à lu récréation : « Je crains qu'on ne compte trop ici sur ce que les demoiselles qui se présentent pour le noviciat ont fait aux classes ; on aura vu commettre une faute considérable à une fille, on lui aun vu quelques défauts, c'en est assez pour être prévenue contre elle ; cela n'est pas juste; vous ne devez compter pour le bien et pour le mai que sur la persévérance, parce qu'une fille qui s'est soutenue la même dans toutes les classes montre que c'est son caractère. Ainsi je ne ferais pas faire un long noviciat à celle qui aurait bien fait partout, el sans en exclure une dont on aurait été mécontente dans les premières classes, et qui paraîtrait fort changée à la classe bleue, je prolongerais son noviciat, afm de lui donner le temps de s'affermir dans le bien, si son changement était sincère, et d'éprouver s'il est dissimulé, ou si c'est un esprit léger et inconstant dont il serait à craindre qu'après avoir bien fait quelque temps, elle ne retombât dans ses premiers défauts.
« Une des choses à quoi vous devez autant vous appliquer dans le choix de vos sujets, continua Madame, c'est de connaître le caractère des filles: il est très important de n'en prendre que de bons, parce que c'est ce qui se rectifie le moins ; la piété qui peut retrancher tous les vices n'ôte que rarement les défauts qui viennent du caractère de l'esorit. Pour moi, j'aimerais mieux ce que vous appelez ici une méchante, qui n'est souvent qu'une espiègle, que je ne m'accommoderais d'un esprit de travers, ou d'une mauvaise humeur, quoique pieuse. J'aime assez ce qu'on appelle de méchants enfants, c'est-à-dire enjouées,
glorieux, colères, et même un peu têtus, une fille un peu causeuse, vive et volontaire, parce que ces défauts se corrigent aisément par la raison et la piété, et même presque toujours par l'âge seul. Mais un esprit mal fait, un esprit de travers se soutient en tout. « Qu'appelez-vous, lui diton, un esprit de travers, un esprit mal fait? — C'est, répondit Madame, un esprit qui ne se rend point à la raison, qui ne va point au but, qui croit toujours qu'on veut lui faire de la peine, qui donne un mauvais tour à tout, et qui, sans être malicieux, prend les choses tout autrement qu'on n'a prétendu les dire. Mais rien n'est pire qu'un esprit faux, ou déguisé et dissimulé, ou entêté et opiniâtre; prenez garde à tous ces défauts et à l'humeur, ce sont les plus importuns pour une communauté; car rien n'appesantit plus le joug de la supériorité que d'avoir à gouverner des esprits difficiles, auxquels il faut mille ménagements. Dieu souffre tous ces défauts parce qu'on peut bien être sauvé, ayant l'esprit mal fait : il est, ajouta-t-elle agréablement, plus indulgent que nous, car il reçoit bien des gens en son paradis que je serais bien fâchée que nous admissions dans noire communauté. Cependant, il n'est que trop commun de trouver de ces esprits de travers même dans les sociétés les plus saintes; car, dit-elle en riant, les couvents sont pleins de filles qui souvent ne savent ce qu'elles disent, mais qui savent bien ce qu'elles font, parce qu'agissant de bonne foi, Dieu qui agrée tout ce qui est sincère leur tient compte de leur piété, quoiqu'elle ne soit pas toujours fort droite; mais, bien qu'on puisse se sauver avec une dévotion de travers, je vous le redis encore, je n'en voudrais point recevoir ici pour rien au monde à cause de l'obligation où vous êtes d'inspirer une piété droite à vos demoiselles. — Qu'appelez-vous, dit Mme de Glapion, une dévotion sincère et cependant de travers? — C'est, par exemple, répondit Mme de Maintenon, quitter le saint Sacrement pour aller prier Dieu devant l'image d'un saint, sortir de sa classe quand on y doit être pour
aller faire des prières de surérogation, mettre la tête contre un lambris de peur de laisser échapper sa dévotion, et être toute troublée si J'on est interrompue pour quelque chose de nécessaire; c'est être une heure à la porte du confessionnal à attendre que la contrition tombe du ciel, et dire encore après cela qu'on n'est pas disposé à se confesser parce qu'on ne sent point la douleur de ses péchés; c'est dépenser beaucoup à orner une chapelle pendant qu'on laisse manquer ses sœurs saines et malades de leurs besoins, employer à la prière beaucoup plus de temps qu'il n'est marqué, et négliger de remplir les devoirs de sa charge, et mille choses semblables. »
Mme de Pûencourt demanda si c'était la même chose d'être un peu boudeuse ou d'être de mauvaise humeur. « Non, répondit Madame en riant ; je permettrais bien un peu de bouderie; il n'y a guère d'enfants qui n'y soient sujets; ils n'ont pas pour cela l'esprit mal fait; mais j'appelle une mauvaise humeur celle d'une personne aisée à blesser, qui est soupçonneuse, qui philosophe sur un air, sur une parole, enfm avec qui l'on n'est point à son aise, à qui l'on craint d'avoir à faire, au lieu qu'une fille de bon esprit est celle qui prend tout en bonne part, qui laisse tomber beaucoup de choses sans les relever, et qui, bien loin de croire qu'on a dessein de l'attaquer, quand on n'y pense pas, ne s'aperçoit pas même de celui qu'on aurait de la fâcher, qui s'accommode de tout, qui trouve des facilités à tout ce qu'on veut, qu'une supérieure peut mettre sans ménagement à toutes les cliarges et avec toutes sortes de personnes; voilà ce que j'appelle un bon esprit; c'est un trésor pour une communauté. Ainsi ce que je crois de plus important dans une fille, après la bonne vocation et la piété, c'est ce bon esprit: quand vous trouverez cela, passez par-dessus les autres défauts, car vous ne trouverez jamais de sujets accomplis. — Quels défauts pourrai avoir une personne qui aurait ces bonnes qualités? dit Mme de Gautier. — Elle pourrait, répondit Madame, être un peu glorieuse, ou trop
vive, ou dissipée, ou prompte, ou impatiente, ou lente, peu capable, peu intelligente; mais tout cela se corrige avec le temps et la piété. » — Mme de la Haye dit qu'on trouvait dans la petite Boulainvilliers toutes les bonnes qualités dont Madame venait de parler; qu'elle avait toujours contenté ses maîtresses, et n'avait jamais rien eu à démêler avec ses compagnes. — « Il est vrai, repartit Mme de Gautier, que c'est un bon esprit, mais elle paraît avoir un tempérament bien délicat, quoiqu'elle soit rarement malade. — Croyez-vous, reprit fortement Madame, que les tempéraments les plus délicats rendent le moins de services à la maison ? Vous-même êtes une preuve du contraire; et combien en avez-vous ici de malsaines qui remplissent les charges où on les met! Quand une fille délicate à du courage joint un bon sens et un bon esprit, elle vous est plus utile qu'une fille forte et robuste qui n'aurait pas ces bonnes qualités. Croyez-moi, Dieu partage ses dons et vous ne trouverez pas tout dans la même personne; il est rare que ces esprits doux, faciles et accommodants se trouvent dans un corps grossier. »