‹ Extraits de ses lettresChapitre 30 sur 146 · ENTRETIEN AVEC LES DAMES · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC LES DAMES

Sur la discipline.

Dans une de nos journées de travail, Madame nous dit : « Vous me demandez que je vous instruise sur les classes : l'expérience vous en apprendra plus que je ne saurais vous en dire; c'est moins l'esprit qui m'a appris ce que j'en sais, que ce que j'ai expérimenté moi-même dans le temps que j'élevais les princes. Il faut avoir une conduite proportionnée aux divers caractères; il faut une conduite ferme, mais il ne faut point trop gronder; il faut souvent fermer les yeux et ne point tout voir, et surtout prendre garde à ne point aigrir vos filles et à ne les pas pousser bout indiscrètement. Il y a des jours malheureux où elles

sont dans une émotion, dans un dérangement, prêles à murmurer; tout ce que vous feriez alors, toutes les remontrances, toutes les réprimandes, ne les remettraient pas dans l'ordre. Il faut couler cela le plus doucement que l'on peut, afin de ne point commettre son autorilé, et il arrivera quelquefois que le lendemain elles feront des merveilles. 11 y a des enfants si emportés et qui ont des passions si vives, que quand une fois ils sont fâchés, vous leur donneriez dix fois le fouet de suite, que vous ne les mèneriez pas à votre but; ils sont incapables dans ce temps-là de raison, et le châtiment est inutile. Il faut leur laisser le temps de se calmer, et se calmer soi-même ; mais afin qu'ils ne pu'ssent croire que vous vous rendez, et que par leur opiniâtreté ils sont devenus les plus forts, il faut user d'adresse, faire intervenir un médiateur, ou dire qu'on ne remet la chose à une autre fois que pour la rendre plus terrible, et ne pas croire qu'ils soient colères et emportés toute leur vie, parce que dans la jeunesse ils ont les passions vives. Je l'ai vu dans M. le duc du Maine; c'est l'homme dumjnde le plus doux; et dans son enfance, comme il était toujours aigri par des maux et par des remèdes violents, il éta't quelquefois dans un feu et dans une impatience que tout le monde me reprochait de souffrir. On le mettait dans un bain bouillant, et parce qu'il criait, qu'il était de mauvaise humeur, on voulait que je le grondasse; mais je vous avoue que je n'en avais pas le courage; je m'en allais écrire, je me faisais appeler, alin qu'il ne crût pas que je tolérais son impatience et sa mauvaise humeur (ce qui, me semble, était bien pardonnable on ces occasions) ; et puis ces remèdes lui échauffaient si fort le sang, que tout ce que je lui aurais pu faire, tout ce que j'aurais pu lui dire dans ce temps-là ne l'aurait point adouci. Il faut donc étudier les moments, prendre les moyens convenables pour corriger les enfants. Quelquefois un regard, une parole, les remet dans leur devoir, ou une conversation particulière, où vous les faites entrer

iJE MADAME DE MAINTEÎN'0^' 45

en raison en leur parlant avec bonté. Il y en a qu'il faut reprendre en public, quelquefois môme plusieurs fois, avant de les punir; il y en a d'autres qu'il faut punir d'abord sans faire paraître de ménagement; enfin la discrétion et l'expérience vous apprendront le parti qu'il faut prendre suivant les occasions; mais vous ne réussirez point si vous n'agissez avec une grande dépendance de l'esprit de Dieu.

« Quand vous trouvez des enfants plus difficiles ou mal nées, il faut profiter de tout pour travailler incessamment et patiemment à leur correction, comme de l'occasion d'une fête, d'une lecture, d'une communion, pour les animer et les encourager à entreprendre elles-mêmes la destruction de leurs défauts ; mais encore une fois, ne les rebutez -point par des corrections trop fréquentes ou faites sur-le-cbamp; par exemple, si vos demoiselles parlent dans le réfectoire ou dans les corridors, ou qu'elles se dérangent, ce n'est point le temps de les reprendre ou de les tirer par la manche pour les faire marcher sur une même ligne; c'est là ce qui les impatiente et leur fait faire de sottes réponses dont on est un peu coupable par son impatience; on ne réussit pas par cette précipitation; quand elles sont en mouvement, elles ne vous entendent qu'à demi, et ce que vous dites augmente le dérangement; s'il est considérable, redressez-le avec fermeté et à propos; sinon, ayez patience tant que le bien surmontera le mal ; c'est l'avis que saint Paul nous donne dans l'épitre d'aujourd'hui, et comptez que quoi que vous fassiez, il y aura toujours quelques filles qui parleront ou qui se dérangeront ; il est impossible que cela soit autrement dans un si grand nombre. »

Une maîtresse lui dit que depuis quelque temps elle sentait un esprit de murmure dans sa classe, que quelquesunes disaient bien de petites choses ma4 à propos, et elle demanda s'il ne fallait point faire quelque exemple pour l'arrêter. « Je vous dirai toujours la même chose, dit

Mme de Maintenon; priez pour elles en ces occasions et agissez avec bien de la discrétion; je crois que vous rendrez vos filles souples par ne point faire d'attention à leurs petits raisonnements; quand elles verront que vous ne faites pas semblant de les entendre, ou que vous prenez en riant un trait qu'elles lancent à dessein de vous chagriner et que vous allez toujours votre chemin, elles cesseront de raisonner.

« J'ai encore à vous recommander à leur sujet de ne leur jamais rien dire de déraisonnable, et encore moins de leur jamais faire faire des choses qu'elles voient bien, ou qu'elles verront un jour ne l'être pas; vous n'êtes pas obligées à leur rendre toujours raison de ce que vous exigez d'elles, quoiqu'il soit ordinairement bon de le faire; mais ordonnez avec hauteur, sans changer de ton ni de visage, et dites avec un ton de voix doux et ferme : Mes sœurs ou mesdemoiselles, il faut faire cela aujourd'hui ; vous ne ferez point un tel exercice, vous n'irez point en tel endroit, vous travaillerez tout le jour.... »

Madame nous dit ensuite qu'ayant entretenu les novices sur l'éducation, elles lui avaient demandé ce qu'il faudrait faire à une petite fille qui rougirait jusqu'au blanc des yeux d'orgueil et de dépit quand on la reprend, et qui pourtant ne dit mot; qu'elle leur avait répondu que pour elle, elle l'admirerait d'avoir assez de pouvoir sur elle pour se taire; qu'il ne fallait pas faire semblant de voir ces sortes de mouvements, non plus que les répugnances qu'on voit bien qu'elles ont pour de certaines choses qu'on leui fait faire. « 11 faut passer par-dessus sans s'embarrasser ni leur en faire une querelle, quand elles sont assez sages pour ne point éclater et pour ne point entraîner les autres au murmure manifeste; car nous sommes liommes, et nos passions remueront toujours quand elles seront contrariées ^ »

1, yoir Instruction n* 1,

DE MADAME DE MAINTENON l'ô

S 8. — ENTRETIEN AVEC LES DAïïIES.

Sur les changements de classe.

Une des Dames disait un jour à Madame : « Je ne sais comment accorder le soin particulier que vous nous recommandez d'avancer et de former les douze plus âgées de la classe, avec cehii que je voudrais prendre des plus âgées dont on peut se servir pour inspirer le bien qu'on veut établir dans les demoiselles. — 11 faut, répondit Madame, s'occuper de bonne foi de ces douze plus grandes, parce qu'on les doit bientôt perdre, sans néanmoins que cette attention préjudicie au soin général de la classe, qu'il ne faut jamais négliger. J'en dis de même de celui que vous voulez avoir des plus sages, que je crois fort utile. 11 est bien certain que si quelques-unes de vos filles avaient un bon esprit, elles le communiqueraient aux autres comme elles se communiquent leurs travers. Vous devez donc tâcher d'en former quelques-unes des plus raisonnables pour vous aider à établir dans vos classes la raison, la droiture, la bonne foi, le courage. — Comment s'y prendre? continua la maîtresse. — Comme j'ai fait aujourd'hui aux ronges, répliqua Madame; j'ai demandé d'abord quatre des plus raisonnables : on m'a présenté de grandes filles prêtes à monter à une autre classe; j'en ai demandé quatre plus jeunes, qui puissent, en restant plus longtemps, servir à inspirer le bon esprit aux autres; je leur ai parlé là-dessus, je les y ai exhortées; je les verrai de temps en temps pour leur parler raisonnablement. C'est ainsi que je vous con-, seille d'en user : il faut former les jeunes de quelque, espérance, et les avancer sur leurs exercices et leurs' ouvrages, pour qu'elles vous aident à former leurs com-j pagnes, et les âgées pour leur bien particulier, parce* qu'elles sont le plus pressées, ayant moins de temps que les autres.

« Il y a dans vos classes, ajouta Madame, une chose qui me fait toujours de la peine, et que je tolère parce qu'elle me paraît irrémédiable, c'est que ces filles dont vous avez pris un soin particulier, et dont pour la plupart vous avez fait des merveilles, deviennent, en sortant de votre classe, les dernières de celle où elles montent et sont comptées pour rien, ce qui les afflige et les décourage, se voyant tellement déchues qu'au lieu qu'il n'était question que d'elles, elles sont comme oubliées. Or il y a peu de personnes qui n'aient besoin d'être soutenues pour se maintenir dans le bien; et il n'est pas étonnant qu'elles dégénèrent quand elles ne le sont plus comme elles l'étaient auparavant. Cependant je n'y vois guère de remède, car la maîtresse de la classe où elles entrent a ses mérites anciens, dont elle est bien plus touchée que des nouveaux, parce que les premiers sont son ouvrage et que ce qui est nôtre nous paraît toujours plus merveilleux que les choses où nous n'avons point de part. — Que voudriez-vous donc qu'on fît, Madame, dit Mme de Glapion, pour soutenir ces merveilles nouvellement arrivées dans une classe? Les mettriez-vous d'abord au nombre des bonnes filles? — Je ne veux rien dire sur cela, répondit-elle agréablement, car je sais bien que, quoi que je puisse vouloir, je ne parviendrais pas à persuader qu'un mérite étranger pût valoir celui que nous regardons comme le fruit de notre travail. La maîtresse des jaunes, par exemple, à qui celle des vertes donnera des filles sur le pied d'excellentes trouvera que les médiocres de sa classe valent infiniment mieux, et n'admettra les nouvelles qu'après avoir jugé de leur mérite par sa propre expérience, sans vouloir s'en rapporter au jugement de la maîtresse qui les a données; et avant qu'elle puisse les connaître par elle-même, il se p?;ssera bien du temps encore; après cela arrivera-t-il souvent qu'elle n'en fjra pas grand cas, pendant qu'aux vertes on les trouvait admirables, parce que chaque maîtresse attache le mérite à des qualités bien différentes. L'une ne comptera que sur

la dévotion : si elle n'en remarque pas une bien sensible à une fille, elle ne l'estimera guère, quelque bonne qualité qu'elle puisse avoir; au contraire, si elle en trouve une autre bien dévote, elle la prônera comme une merveille et n'aura pas d'yeux pour voir ses défauts. Une autre qui aimera beaucoup l'ouvrage ne connaîtra point d'autre mérite, et si une fille travaille bien, elle la mettra au nombre des excellentes, quelque défaut qu'elle ait. Une autre attachera le mérite à l'esprit, à l'intelligence, aux agréments et à d'autres semblables qualités, et comptera pour de médiocres sujets celles qui n'en seront pas bien pourvues. Je ne voudrais pas exclure du nombre des bonnes filles celles qui se distingueraient par ces sortes de talents, mais ce n'est pas par là que je jugerais du mérite. — Qu'appelleriez-vous donc, dit une de nos sœurs, une bonne et excellente fille? — Ce serait, répondit Madame, celle qui aurait des inclinations portées au bien, qui aurait de la piété, qui aimerait à plaire à ses maîtresses et à les contenter toutes, et non pas celle qui en aimerait une avec passion et compterait pour rien de mécontenter les autres; un esprit droit et simple, qui serait frappé de la raison et sur qui elle ne coulerait pas comme l'eau sur la toile cirée, une humeur douce et accommodante, une fille qui se prendrait par la douceur, qui ne serait pas aisée à blesser, qui ne ferait point de peine aux personnes avec qui elle vit, qui serait courageuse et dure sur elle-même, qui aimerait l'ouvrage, je ne dis pas qui ti^availlerait bien, car elle pourrait être née maladroite, sans en être moins bonne; mais je ne choisirais pas pour mes mérites des filles molles, paresseuses et difficultueuses, qui se fâchent aisément. — Comment éviter, dit-on, de négliger les filles qui montent d'une classe à l'autre, car la maîtresse de celle où elles arrivent est obligée de prendre un soin particulier d'avancer et de former les plus âgées de sa classe de préférence à elles? — 11 est vrai, répondit Madame, qu'elle doit s'occuper beaucoup des filles dont il faudra plus tôt se défaire (c'est ua

48 f.rrTRES, AVIS ET ENTRETIENS

désintéressement que j'ai toujours demandé, et ce qui me fait regarder comme irrémédiable l'oubli des mérites nouveaux venus à une classe) ; mais, sans en être occupée comme des plus grandes, je voudrais du moins qu'on le. soutînt sur le pied qu'on les a données, et que, si elles étaient de bonnes filles à la classe qu'elles quittent, on ne les mît point au nombre des mauvaises ou des médiocres à celle où elles arrivent. Je ne désapprouverais pas cependant qu'on leur donnât un peu de temps pour les éprouver et pour mériter les distinctions, et je n'approuverais point du tout qu'on mît au nombre des sages celles qui ne le mériteraient point, ou qu'on leur donnât des distinctions peu de temps avant le changement des classes, sous prétexte de les faire mieux recevoir à celles où elles sont prêtes de monter, afin, comme l'on dit quelquefois, de faire valoir la marchandise : cela ne serait pas de bonne foi. })

Page 1