XIV INTRODUCTION
santé, secrète, douce, fidèle à l'amitié et ne faisant usage des dons qu'elle avait en partage, qu'au profit des autres ou pour leur récréation.
Ce goût naturel des choses de l'éducation, cette précoce expérieiîce de la vie, cette tenue d'esprit et de caractère devaient assurer le succès de la fonction à laquelle elle avait décidé de se prêter. Le premier enfant de Mme de Wontespan (une petite fille née en 1669) vécut trois ans à peine; puis, vinrent le duc du Maine (1670), le comte du Vexin (1672), Mlle de Mantes (1675) et Mlle de Tours (1674). Mme Scarron les éleva tous et, au début, il semble que la discrétion même dans laquelle elle était obligée de s'envelopper ajoutait à la situalion une sorte d'attrait. Elle était faite pour le mystère et elle s'y plaisait. « Je montais à l'éclielle, disait-elle aux Dames de Saint-Cyr, pour faire l'ouvrage des tapissiers et ouvriers, parce qu'il ne fallait pas qu'ils entrassent dans la chambre; je faisais tout moi-même, les nourrices ne mettant la main à rien, et j'allais souvent à pied de nourrice en nourrice, déguisée, portant sous mon bras du linge, de la viande; je passais quelquefois la nuit entière chez un de ces enfants qui était malade, dans une petite maison hors de Paris; je rentrais le matin par une petite porte de derrière, et, après m'ètre habillée, je montais en carrosse par celle de devant pour m'en aller à l'hôtel d'Albret ou de Richelieu, afin que ma société ordinaire ne s'aperçût de rien et ne soupçonnât pas seulement que j'eusse un secret à garder. Quelques-uns s'en doutaient; de peur qu'on ne me pénétrât, je me faisais saigner pour m'em pêcher de rougir. » Bientôt toutefois il fallut prendre d'autres mesures. Les enfants grandissaient; on les réunit dans une maison isolée, aux portes de Paris, et elle s'y enferma avec eux. Ses amis s'en affiigeaient, s'en plaignaient presque. « Mme Scarron ne parait point, écrivait Mme de Sévigné à Mme de Coulange; c'est une chose étonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce avec elle. J'ai reçu une de ses lettres, mais je me garde de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela attire. )) . /
Michelet dit qu'à aucune époque de sa vie, il ne trouve en Mme de Slaintenon la femme. Il a ici contre lui tous les témoignages, non seulement celui de Mme de Caylus, mais celui de Mme de Sévigné et de ses contemporains. Mme Scarron avait pris maternellement son rôle de mère et ne s'y épargnait point. Ses propres lettres, dont l'authenticité est incontestable et dont les dates eont pré-
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cises, nous la montrent sur pied quelquefois quatre ou cinq fois dans une nuit, veillant elle-même les enfants pour laisser dormir les nourrices, se récriant que les médecins les tuent à force de remèdes, suivant les rhumes et les fièvres, pansant les abcès, ne répugnant à aucun soin, n'étant jamais sans malade, ayant souvent toule la famille malade à la fois. « M. le duc du Waine a la fièvre double-quartp, M. le comte du Vexin un vomissement et un dévoiement, et Mlle de Mantes vient de retomber, lisons-nous dans l'espèce de journal qu'elle adressait à l'abbé Gobelin; je me partage entre eux et les sers comme une femme de chambre, parce que toutes les leurs sont sur les dents. »
Cependant, le secret qu'elle s'efforçait de respecter n'était plus « un mystère qu'en province ». On en causait librement à Paris; on ne s'en taisait plus guère qu'en sa présence. Elle avait pu reprendre sa vie mondaine et elle y était plus que jamais goûtée et fêlée. C'est le moment où Mme de bévigné mandait à sa fille (4 décembre 1673) : « Nous soupâmes encore hier avec Mme Scarron et l'abbé Testu chez Mme de Coulanges. Nous trouvâmes plaisant de l'aller ramener, à minuit, au lin tond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de Mme de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne : une grande et belle maison où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements ; elle a un carrosse et des chevaux; elle est habillée modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité; elle est aimable, belle, bonne et négligée. On cause fort bien avec elle. »
Louis XIV semblait le seul qui jusque-là eût résisté à ces graves et engageantes séluctions. Il avait peur « de ce bel esprit à (jui il fallait des choses sublimes et qui paraissait à tous égards si dilficde à contenter ». Mais l'affection qu'il portait aux enfants de Mme de Montespan ne pouvait manquer de le rapprocher de celle qui avait consenti à les élever; et, insensiblement, il avait pris du goût pour cette femme d'une humeur toujours égale, maîtresse d'elle-même, modeste, raisormable, qui joignait à des qualités si rares les agréments de l'esprit, et dont l'air de satisfaction intérieure, le calme parfait, témoignait si souverainement d'une vie sans reproche. Dès ce moment peutêtre aussi n'était-il pas insensible à d'autres charmes, bien qu'elle fût plus âgée que lui. Au témoignage des Dames de Saint-Cyr, dont le portrait semble se rapporter à ce moment, (( elle avait le son de voix le plus agréable, un ton affectueux, un front ouvert et riant, le geste naturel de la plus belle main,