SUR LA BONNE CONDUITE
VICTOIRE
Quand on loue une personne d'une bonne conduite, qu'est-ce qu'on entend dire?
ALEXANDRIKE.
Qu'une femme est vertueuse et qu'elle n'a jamais fait parler d'elle.
HENRIETTE
C'est assurément un endroit essentiel, mais je crois que la bonne conduite s'étend plus loin.
ALEXANDRINE
Je voudrais savoir le détail de cette bonne conduite.
HENRIETTE
La bonne conduite est de remplir ses devoirs, de se régler, de ne tomber en aucun excès.
FAUSTINE
D'avoir le plus d'égalité qu'on peut dans ses occupations.
VICTOIRE
Je sais qu'il faut éviter les excès de tout ce qui est mal; mais sur ce qui est indifférent, faut-il de la conduite?
HENRIETTE
Il en faut en tout, et, comme iMlle Faustine l'a dit, il faut que la conduite soit égale autant qu'on le peut.
ALEXANDRINE
Eh! quel mal y aurait-il, mademoiselle, quand je serais
inégale dans mes occupations, et que je travaillerais un jour, et que je jouerais un autre?
IIEISRIETTE.
On ne juge pas de la conduite sur ce qu'on fait en deux jours; mais si vous travailliez trois mois de suite, et que vous jouassiez trois autres mois, on dirait que vous êtes
extrême dans ce que vous faites.
VICTOIRE. '
Quoi! il ne me serait pas permis de voir tous les jours une amie que j'aurais, et de me livrer tout entière à une personne de mérite !
FAUSTINE
Il y aurait plus de conduite à se modérer un peu pour éviter le dégoût, qui pour l'ordinaire suit ces grands empressements.
HENRIETTE
11 n'y a rien de plus opposé à ce qu'on appelle conduite que cet esprit d'extrémité.
VICTOIRE
Vous êtes trop sage, mademoiselle; vous vous contraignez donc en tout?
FAUSTINE
Il y a longtemps que nous sommes convenues que souvent ce qui s'appelle mérite est de savoir se contraindre.
HENRIETTE
On regagne par le repos et l'honneur d'une bonne conduite ce qu'on souffre par un peu de contrainte.
ALEXANDRINE
Mais pourquoi voulez-vous qu'on se contraigne dans ce qui n'est pas mal?
HENRIETTE
C'est que la bonne conduite dont vous voulez parler n'est pas seulement d'éviter le mal; c'est qu'il en faut avoir môme dans le bien.
ALEXANDRINE
Voulez-vous aussi que nous ne priions pas Dieu tant que nous voudrons?
FAUSTIJN'E.
Non, il ne faut pas le prier tout un jour et n'y pas penser le lendemain; il faut finir sa prière pour aller à d'autres devoirs; il faut retrandier sa prière pour ne se pas pousser à bout, et pour être plus en état de prier tous les jours de la vie.
VICTOIRE
C'est votre raison, mademoiselle, qui nous pousse à bout ; on ne peut disconvenir de ce que vous dites, mais la pratique en est tout à fait incommode.
HENRIETTE
Nos inclinations ne sont pas assez bien arrangées pour que nous n'ayons qu'à les suivre; il faut s'y opposer souvent, lesnégliger quelquefois, les contraindretoujours, et c'estlà cette bonne conduite dont vous avez voulu être instruite.
VICTOIRE
Revenons à cette amie, à qui vous ne voulez pas qu'on s'abandonne.
HENRIETTE
Il ne faut jamais s'abandonner, il faut être toujours maîtresse de soi, il faut prévoir l'avenir; cette intime amie vous manquera peut-être, elle vous quittera pour une autre, ou vous vous lasserez d'elle, et le vrai moyen de s'en lasser est cet abandon que vous demandez.
FAUSTINE
Pendant que vous donnez toutes vos journées et tous vos soins à cette amie, que deviendront vos autres amies, vos proches? reviendrez-vous à eux, les trouverez-vous prêts à vous recevoir, quand cette amie vous aura manqué ou par sa faute, ou par les événements de la vie qui nous séparent souvent?
ALEXANDRINE
Voilà bien des ménagements, et vous n'agissez donc jamais naturellement?
HENRIETTE
Quand nous agirons naturellement, nous ferons fautes
sur fautes : nous serons un jour engouées d'une chose, et le lendemain d'une autre; nous ferons une amitié et nous nous en dégoûterons; nous nous brouillerons avec nos amis, nous manquerons à nos devoirs, nous témoignerons nos dégoûts, nous serons prodigues ou avares; nous nous jetterons dans la retraite, et ensuite dans le grand monde; nous serons dévotes trois mois, et puis libertines; un temps dans l'ajustement, un autre dans la négligence outrée ; en un mot, nous agirons avec la légèreté de l'esprit humain, qui ne sait ce qu'il veut, et nous serons de ces personnes dont on dit: elle n'a point de conduite, elle ne sait ce qu'elle fait.
VICTOIRE
Vous ne nous avez rien dit de la conduite sur les affaires.
HENRIETTE
Elle est pourtant très nécessaire et personne ne peut s'en passer, ou l'on est bientôt ruiné.
ALEXANDI-JNE.
A moins qu'on ne fût très riche.
HENRIETTE
Quelque riche qu'on soit, il faut se régler, proportionner sa dépense à son bien, compter sur des besoins qu'on ne prévoit pas en parliculier, lâcher d'avoir quelque chose de reste au bout de l'an, aimer mieux se passer que d'emprunter,
FAUSTIKE.
Par tout ce que vous venez de dire, mademoiselle, je comprends que le jugement nous est bien nécessaire.
HENRIETTE
Bien plus que l'esprit mille fois; c'est ce jugement qui fait cette bonne conduite qui nous attire l'estime des honnêtes gens.
ALEXANDRINE
Mais il me semble que cette conduite est un art qui sait faire et montrer ce qui est le mieux; je n'y vois rien d'essentiel, et ce qui s'appelle mérite n'est donc point réel?
HENRIETTE
On ne peut sans un mérite bien réel, et sans avoir des vertus bien essentielles, se conduire toujours par la raison, et le pouvoir de résister à ses inclinations n'est pas un petit mérite.