V. le livre intitulé Dix ans d'exil
XLVi MADAME DE STAËL.
les futurs vainqueurs de Leipsick et de Waterloo?... N'eût-elle donc pas mieux fait d'adopter, pour ses jours d'exil, une terre neutre ; et, puisque l'Europe, asservie ou soulevée, n'en offrait plus une seule qui le fût encore, pourquoi n'avail-elle pas suivi sa première pensée, qui avait été de chercher, en fuyant Coppet, un port d'embarquement pour le Nouveau Monde? Elle serait allée demander, pour un temps, au sol libre des États-Unis un paisible et digne refuge.
Que dans ces intimités, à certains égards compromettantes, avec les vengeurs des nations armés contre la nôtre, elle ait gardé un cœur français, nous le croyons sans peine. On n'en saurait douter, en lisant le récit des premières et douloureuses impressions de son retour dans la patrie, en mai 1814 :
« Après dix ans d'exil, j'abordai à Calais, et je comptais sur un grand plaisir en revoyant ce beau pays de France que j'avais tant regretté; mes sensations furent tout autres que celles que j'attendais. Les premiers hommes que j'aperçus sur la rive portaient l'uniforme prussien; ils étaient les maîtres de la ville; ils en avaient acquis le droit par la conquête; il me semblait assister à l'établissement du règne féodal, tel que les anciens historiens le décrivent, lorsque les habitants du pays n'étaient là que pour cultiver la terre dont les guerriers de Germanie devaient recueillir les fruits.
» Je continuai ma route, le cœur toujours souffrant par la même pensée; en approchant de Paris, les Allemands, les Russes, les Cosaques, les Baskirs s'offrirent à mes yeux de toutes parts : ils étaient campés autour de l'église de Saint-Denis... La discipline commandée par les chefs de ces soldats empêchait qu'ils ne fissent aucun mal à personne*; aucun mal, excepté l'oppression de l'àmc qu'on ne pouvait s'empêcher de ressentir.
1. 11 n'en fut pas partout de même dans ceUe malheureuse année. Cependant la première or-cupation pesa moins sur les vaincus que la seconde; la France envahie fut traitée pur les alliés avec une modération relative, et beaucoup niicux qu'en 1815.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE. XLVli
Enfin, je rentrai dans cette ville où se sont passés les jours heureux et les plus brillants de ma vie, comme si j'eusse fait un rêve pénible. Étais-je en Allemagne ou en Russie? Avait-on imité les rues et les places de la capitale de la France pour en retracer les souvenirs, alors qu'elle n'était plus? Enfin, tout était trouble autour de moi, car, malgré l'âpreté de ma peine, j'estimais les étrangers d'avoir secoué le joug, et même, à cette époque, je les admirais sans restriction : mais voir Paris occupé par eux, les Tuileries, le Louvre gardés par des troupes venues des confins de l'Asie, à qui notre langue, notre histoire, nos grands hommes, tout était moins connu que le dernier Khan de Tartarie, c'était une douleur insupportable.
» Si telle était mon impression à moi, qui n'aurais pu revenir en France sous le règne de Bonaparte, quelle devait être celle de ces guerriers couverts de blessures, d'autant plus fiers de leur gloire militaire, qu'ils ne pouvaient depuis longtemps en réclamer une autre pour la France !... *. »
On sait que la première occupation dura peu. M™° de Staël vit bientôt son cher Paris rendu à lui-même, et aussi animé, aussi vivant qu'il l'avait jamais été, mais combien divisé d'opinions, agité de passions politiques, dans ces premiers jours de la Restauration ! Elle écrivait alors à M™® Récamier : « Des amis que je ne veux pas blesser, sont dans une ligne bien exagérée,.. Les divisions des partis sont telles présentement, qu'on ne peut les réunir dans une même chambre, à moins d'être comme vous
1. Considérations s«r les principaux événements de la Révolution française, V» partie, ch. vi. — Lorsqu'elle était encore à Londres, en 1814, la nouvelle de ia prise de Paris étant arrivée, on crut devoir la féliciter sur cet événement qui terminait son exil : elle répondit à ces démonstrations de politesse : « De quoi me faites-vous compliment, je vous prie? de ce que je suis au désespoir? » Ua jour, en 1816, aux Tuileries, dans une conversation avec M. Canning, comme celui-ci lui disait, oubliant à quelle Française il avait affaire : « Il ne faut plus se faire illusion, madame, la France nous est soumise, et nous vous avons vaincus. » — « Oui, lui répondit-elle, parce que vous aviez avec vous l'Europe et les cosaques; mais accordez-nous le tète-à-tête et nous verrons! » (Paroles conservées par M"" Necker de Saussure, Notice sur M""» de Staël.)
un ange de bonté, qui couvre tout de ses ailes * . » Cependant, à force de diplomatie aimable, de cordialité attirante et de grâces d'esprit, elle réussissait à reformer autour d'elle un cercle nombreux, d'une composition aussi variée que brillante, duquel seules étaient exclues les extrémités d'opinions les plus tranchées et les moins traitables. Ce que, pour é\iter tout froissement, elle ne voulait pas dire dans son salon, ou réservait aux entretiens de l'intimité, elle le disait à cœur ouvert dans ses lettres. Celles-ci nous apprennent combien, en voyant les fureurs politiques des ultras et les faiblesses du pouvoir, elle se félicitait peu du changement accompli, et ce que, tout en gardant intacte sa foi dans la monarchie représentative, elle pensait du triste gouvernement sous lequel, à peine délivrée de la tyrannie miUtaire, la France était tombée*.
« Je conviens avec vous, écrivait-elle à une amie, que c'est un grand bonheur pour l'Europe que l'afifranchissement de Bonaparte... Mais la France, la France, dans quel état elle est tombée! et quelle bizarre idée de lui donner un gouvernement qui a de bien nombreux ennemis, en ôtant à ce pauvre roi qu'on lui a fait prendre, le moyen de se faire aimer'... » Et ailleurs : «... Nous avons eu, Sismondi et moi, des querelles terribles, par lettres, sur Bonaparte; il a vu la liberté là où elle était impossible; mais il faut convenir aussi que, pour la France, tout valait mieux que l'état où elle est aujourd'hui*. » Ces derniers mots sont de 1815, et postérieurs à la chute définitive de Napoléon. Ainsi, dans une phrase contradictoire, elle blâmait et excusait à la fois Sismondi d'avoir cru aux promesses de l'Acte additionnel et pris fait et cause pour l'Empire libéral des Cent jours. Cet aveu. Tout valait mieux... nous semble confirmer ce
1. Lettre citéo par M"» Lenormant, p. 307 de Coppet et Weimar.
2. Sur la politique de >!■• de Staël, V. notre Introduction, p. xiv et suiv.
3. Lettres inédites Je Sismondi, de Bonstetten et de M'* de Staél, publiées par Saint-René Taillandier, p. 350.