NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE
église bien déterminée, était vraie, profonde et consolante. Enfin, en jetant un regard d'ensemble sur sa vie écoulée, si elle regrettait d'avoir eu en gloire, plutôt qu'en intimes félicités, sa part de bonheur, elle avait droit de se rendre, elle se rendait hautement un bon témoignage. A la fin d'un de ses derniers billets d'amitié, elle écrivait, se résumant elle-même d'un mot qui a été souvent et justement cité : « J'ai toujours été la même, vive et triste; j'ai aimé Dieu, mon père et la liberté^ . »
Gomment était, de sa personne, la femme célèbre dont nous venons de retracer l'histoire? C'est aux contemporains de M'^^ do Staël qu'il faut demander son portrait, à ceux d'entre eux qui ont été le plus à même de le faire ressemblant. Elle offrait aux témoins de sa vie, qui savaient regarder et peindre, le plus intéressant modèle. Voici d'abord quelques esquisses dues à des hôtes de Goppet.
« M™° de Staël est d'une taille moyenne, et son corps, sans avoir une élégance de nymphe, a la noblesse des proportions... Elle est forte, brune, et sou visage n'est pas à la lettre très beau. Mais on oublie tout dès que l'on voit ses yeux superbes, dans lesquels une grande âme divine non seulement étincelle, mais jette feu et flamme... M™° de Staël est une reine, et tous les hommes d'intelligence qui vivent dans son cercle ne peuvent en sortir, car elle les y retient par une sorte de magie. Tous ces hommes-là ne sont pas, comme on le croit follement en Allemagne, occupés à la former; au contraire, ils reçoivent d'elle l'éducation sociale. Elle possède d'une manière admirable le secret d'allier les éléments les plus disparates, et tous ceux qui l'approchent ont beau être divisés d'opinions, ils sont tous d'accord pour adorer cette idole... »
(Zacharias Werner^, Lettre au coiiseiller Schneiffer.)
« La figure de M™® de Staël a été fort discutée. Mais un superbe
1. C'est à Chateaubriand que cette parole suprême était dite.
2. Sur le poète allemand Werner, l'auteur de Luther, d'Attila, du Vingt' quatre février, V. le livre De V Allemagne, II» partie, ch. xxiv.
regard, un sourire doux, une expression habituelle de bienveillance, l'absence de toute affectation minutieuse et de toute réserve gênante, des mots llatteurs, des louanges un peu directes, mais qui semblent échapper à l'enthousiasme, une variété inépuisable de conversation, étonnent, attirent, et lui concilient presque tous ceux qui l'approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde, et qui fasse moins peser cette conviction sur les autres. » (Benjamin Constant, Souvenirs.)
« M™° de Staël vint au-devant de moi à mon arrivée, et me pria de passer quelques semaines à Goppet, tout en me plaisantant sur mes fautes de français. Je me mis à lui parler allemand, elle comprenait très bien cette langue... M"^" de Staël n'était pas jolie, mais il y avait dans l'éclair de ses yeux noirs un charme irrésistible; et elle possédait au plus haut degré le don de subjuguer les caractères les plus opiniâtres, et de rapprocher par son amabilité des hommes tout à fait antipathiques. Elle avait la voix forte, le visage un peu mâle, mais l'âme tendre et délicate... Si l'on ajoute à tous les charmes du séjour chez M°^° de Staël qu'elle était riche, généreuse, on ne s'étonnera pas qu'elle ait vécu dans son château enchanté comme une reine, comme une fée ; et sa baguette magique était peut-être celte petite branche d'arbre qu'un domestique devait chaque jour déposer sur la table à côté de son couvert, et qu'elle agitait pendant la conversation. » (CElenschlceger *, le poète danois. Récit d'une visite à Coppet.)
C'est à loisir que M™' Necker de Saussure s'est attachée à dépeindre son illustre parente et amie dans sa Notice sur le caractère et la vie de .1/™° do Staël.
« Au milieu de sa société habituelle. M""® de Staël était pleine de charme. Elle avait une simplicité de manières et même une apparence d'insouciance qui mettait chacun à l'aise. 11 n'existait aucune contrainte avec elle. Les cercles, les dissertations en forme,, l'esprit obligé ne lui plaisaient pas; elle aimait trop l'imprévu en
1. Auteur de drames, où « il n représenté d'une manière poétique et vraie l'histoiro cl les fables des pays habiles jadis par les Scandinaves. » {De l'Allemagne, II* partie, ch. .xxv.) — « Un poème intitulé les Dieux du i^'ord, des ballades, des idylles, des opéras, des comédies, alteslenl la variole de ses talents et une fécondité qui l'a fait comparer à Gœthe. » (Tivier. Histoire des littératures étrangères ) OEloDscblœgcr a lui-même traduit ses principales œuvres en allemand.
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toutes cliosos pour ne pas laisser beaucoup à décider au hasard, et il régnait autour d'elle un mouvement animé et facile...
» M™^ de Staël avait de la grâce dans tous ses mouvements; sn figure, sans satisfaire entièrement les regards, les attirait d'abord et les retenait ensuite, parce qu'elle avait, comme un organe de l'âme, un avantage fort rare; il s'y déployait subitement une sorte de beauté, si l'on peut dire, intellectuelle. Ses pensées successives se peignaient d'autant mieux sur son visage, qu'à l'exception de ses yeux, qui étaient d'une rare magnificence, aucun trait bien saillant n'en avait déterminé d'avance le caractèie. Elle n'avait aucune de ces expressions permanentes qui, à la longue, ne signilienl rien, et sa physionomie était, pour ainsi dire, créée sur place par son émotion. Peut-être aurait-elle eu dans le repos les paupières UQ peu pesantes; mais le génie éclatait tout à coup dans ses yeux, son regard s'allumait d'un noble feu, rapide avant-coureur de sa parole.
» De même, elle n'avait point dans sa contenance ni dans ses traits cette mobilité inquiète qui est un indice d"esprit si trompeur. Une sorte d'indolence extérieure régnait plutôt chez elle; mais sa taille un peu forte, ses poses marquantes et bien dessinées donnaient une grande énergie, un singulier aplomb à ses discours; il y avait quelque chose de dramatique en elle, et même sa toilette, quoique exempte de toute exagération, tendait à l'idée du pittoresque plus qu'à celle de la mode.
» Lorsque M™^ de Staël entrait dans un salon, sa démarche était assez grave et solennelle... une nuance d'embarras ne lui avait permis de rien distinguer d'abord; il semblait que son visage s'illuminait à mesure qu'elle reconnaissait les personnes. On pouvait juger alors que tous les noms étaient inscrits chez elle avec bienveillance; et bientôt ces mots charmants dont elle était si généreuse, montraient qu'elle avait présentes à la pensée les actions et les qualités les plus distinguées de chacun. Ses louanges partaient du cœur et y arrivaient, parce qu'elles étaient douoées avec sincérité. Elle louait sans flatter, la jwlUesse n'étant que l'art de choisir dans ses pensées, disait-elle.
» Dans la conversation, elle voulait sans doute qu'on fiit spirituel, mais il fallait surtout qu'on fût animé, et peut-être les gens d'esprit qui ne se mettent nullement en frais lui donnaient-ils un peu plus d'humeur que les personnes médiocres. Elle ne pouvait pas soulîrir qu'on parlât sans intérêt. Comment veut-on que je Cécoule, disait-elle, quand il ne se fait pas V honneur de s'écouter
Liv MADAME DE STAËL.
lui-même? Elle supportait mieux certains défauts de caractère que l'esprit blasé et dégoûté; et elle disait un jour d'un homme égoïste et chicaneur : // ne parie que de iui, mais cela ne m'ennuie pas^ parce qu'au moins je suis sûre qu'il s'intéresse à ce qu'il dit.
»... Un des défauts qu'elle pardonnait le moins était l'alleclation. // n'y a jamais de téte-à-ltte, disalt-elle, avec les gens affectés; le personnage a/iopté arrive en tiers, et c'est celui-là qui répond quand on s'adresse à l'autre. L'exagération lui déplaisait aussi beaucoup. Quand on met cent au lieu de dix, on n'a pas plus d'imagination pour cela, disait-elle. Par là même, les grandes démonstrations de sensibilité lui étaient suspectes. Tous les sentiments naturels ont leur pudeur, a-t-elle remarqué.
» ... On était, pour ainsi dire, forcé à la vérité avec M™« de Staël; non pas qu'on fût toujours à l'abri de la blesser quand ou parlait franchement, mais parce que le contraire était trop insipide. Il valait mieux se quereller que s'annuler avec elle, et, selon sa propre expression, elle demandait surtout qu'on fût quelqu'un...
M Le piquant, l'originalité, l'imagination, voilà ce (jui lui plaisait avant tout, ce qui donnait de l'élan à son esprit et des ailes à son génie
» ... C'est surtout dans la dispute qu'elle était extraordinairement brillante. Sa véhémence la plus impétueuse n'était jamais accompagnée d'aigreur ni de mépris. Aucune arrogance, aucune ironie, aucun sarcasme ne pouvaient lui être reprochés, et il y avait quelque chose de flatteur pour son antagoniste jusque dans les forces qu'elle jugeait nécessaire de déployer contre lui... Elle aimait qu'on fit usage de tous ses moyens contre elle; et, véritablement, plus on se montrait fécond en ressources, plus on constatait sa supériorité. Elle avait tout l'esprit de sou adversaire et quelque chose par delà. Quand la question était épuisée et que la dispute menaçait de traîner en longueur, aloi"^, rassemblant ses raisonnements les plus victorieux, elle entonnait une espèce de finale en fanfare, dont il n'y avait pas à appeler. L'arrêt était toujours équitable; elle avait fait une bonne part au vaincu, et s'arrêtait définitivement au point où toutes les opinions se rencontrent ou se rapprochent. » (M™*^ Neckkr de Saussure.^
M™* de Tessé disait : Si j'étais reine, j'ordonnerais à jy™° de Staël de ine parler toujours. [Ibid.)
Sainle-Beuve tenait d'un des survivants du monde de Coppet une