NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE. LV
anecdote qu'il a reproduite dans ses Nouveaux lundis (t. II, p. 302). « Une anecdote qui a été souvent racontée devant moi montre bien ce qu'était chez M"»® de Staël cette improvisation prodigieuse d esprit, cette conversation à la fois naturelle et extraordinaire. Durant un séjour qu'elle fit aux eaux d'Aix avec des amis, en 1811, toute la brillante société s'en était allée passer une journée à Cliambéry, et l'on revenait k Aix vers le soir en deux carrosses. Un orage éclata pendant le retour, un tonnerre épouvantable. Dans l'un des deux carrosses, les dames avaient eu peur; on avait fait arrêter, et l'on était descendu au moment où les coups avaient été les plus forts; il y avait eu maint incident qu'on se racontait avec agitation. Dans l'autre carrosse, à l'arrivée, il se trouva qu'on avait fait peu d'attention au temps; on n'avait presque rien entendu; de tonnerre et d'éclairs on n'avait qu'une vague idée; un autre éblouissement avait tout rempli: M™^ de Staël y était, et pendant tout le trajet elle avait causé. La conversation avait eu, je crois, pour point de départ les lettres passionnées de M'^*^ de Lespinasse. M*^" de Staël n'avait pas parlé seule, car elle admettait bien la réplique, mais elle avait tout animé, tout élevé et monté à sou propre ton, à son degré d'enthousiasme ; une électricité avait fait oublier l'autre. »
Lamartine, dans un des écrits de sa vieillesse, a fait un portrait de M""^ de Staël, une description de la personne, qui, par le luxe des détails et par une certaine alïectation de réalisme, vise à la photographie. Et pourtant il la peignait sur ouï-dire, et en s'aidant du portrait de Gérard. Il ne l'avait jamais vue, n'avait fait que l'apercevoir, comme dans un éclair, un jour de sa jeunesse, à vingttrois ans, en juin 1815. Nous laissons le portrait; mais une lettre familière de cette même année, dans laquelle il faisait à un ami le récit de cette apparition, et qu'il nous a conservée lui-même, nous semble intéressante à reproduire; elle atteste l'enthousiasme d'admiration que M™® de Staël inspirait à la jeunesse de ce temps, et témoigne du poétique empire exercé par l'auteur de Corinne sur l'imagination du chantre des Méditations encore inconnu.
«... Tu me demandes si j'ai vu M™^ de Staël pendant mon séjour sur les bords du lac de Genève*. Tu me rappelles les journées que nous avons passées ensemble il y a quelques mois, dans la
1. Lamartine était réfugié en Suisse pendant les Cent jours, après avoir passé *-. à Paris 1814 et le commencement de 1815. '
vallée de ***, à circuler vainement autour des murs du parc d'un autre grand poète*, pour apercevoir seulement de loin son ombre se glissant à travers les arbres sur les allées de son jardin. Hélas! je n'ai guère été plus heureux à Coppet qu'à ***. Notre timidité nous porte toujours malheur. A quel titre et sous quel prétexte me présenter aux portes de son château, et dans quel costume? Tu sais que je voyage à pied et en veste de toile... D'ailleurs, cette visite n'aurait pas été convenable dans ma situation, lors même que j'aurais eu le courage de la risquer. Les habitants du château de V***-, près de Coppet, chez lesquels j'ai reçu par aventure une hospitalité si imprévue et si maternelle, sont aussi ennemis de Bonaparte et de la tyrannie que ses oncles et les miens; ils sont pleins d'admiration pour M™° de Staël, leur voisine, mais ils ne la voient pas. Les opinions révolutionnaires de Coppet, leur antipathie contre M. Necker et la situation réservée de M™'' de Staël depuis le retour de Bonaparte de l'ile d'Elbe, les éloignent de tout rapprochement avec elle. Je les aui*ais blessés dans leurs sentiments en allant à Coppet; ils n'auraient pas compris que je fusse à la fois royaliste et admirateur passionné de M™^ de Staël. M™® de **** m'a bien dit : — Allez, si vous voulez; je comprends qu'un jeune homme de votre âge, et qui fait des vers, se prive avec peine de l'occasion de voir cette femme de génie ; mais je ne puis vous y conduire moi-même ; on croirait ici et à Genève que je change de religion. Mais si vous ne tenez qu'à la voir sans lui parler, vous en aurez très souvent l'occasion en vous promenant sur la route de Coppet à Morges. Elle y passe presque tous les jours en se promenaut en voiture avec ses enfants et ses amis. — La voir était assez pour moi : je me hâtai de profiter du renseignement. » Hier, en sortant comme à l'ordinaire du château pour aller au lac, je pris la grande route de Coppet, et je me postai à l'ombre d'un saule, sur le revers du fossé, au bord du chemin. J'avais emporté avec moi un volume de Corinne, comme pour me porter
1. Quel était ce poète, cet autre grand poète, que Lamartine épiait ainsi, pour le voir, quelques mois avant la date de cette lettre? — Chateaubriand, selon toute apparence ; Clialeaubriand. dans son ermitage de la Vallée aux Loups (au village d'Aulnay. pn'^s Paris), qu'il n'avait pas vendu à cette époque, et où il allait se reposer des agitations de la politique dans ces premiers jours de la Rcslauralion. — Mais pourquoi ne pas le nommer? Pourquoi celte rélicence dans ce souvenir?
Q. De Vinoy.
3. La baronne de V inoy. V. sur le séjour du poêle dans cette famille le récit des Confidences.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE. LVfl
bonheur... Après avoir attendu une grande partie de la journée sans apercevoir autre chose sur la route que les petits nuages de poussière soulevés par le vent d'été, qui soufïlait du lac vers l(,'s montagnes, le soleil baissait, j'allais reprendre tristement mon chemin pour rentrer à V***, quand un grand nuage de poussière et un bruit de roues attirèrent mes regards du côté de Goppet. Le cœur me battit, le livre me tomba des mains,- j'avais à peine eu le temps de me rasseoir au pied de mon saule, quand deux calèches découvertes, courant au grand trot des chevaux, vers Morges, dénièrent, à demi voilées par la poussière, devant moi. La première ne contenait que des jeunes gens sur le siège et des jeunes personnes dans la voiture; elles étaient charmantes, mais ce n'était pas de la beauté que je cherchais. Dans la seconde, deux femmes d'un âge plus mûr étaient assises seules et causaient ensemble avec animation. L'une, on m'a dit le soir que c'était M™® Récamier, m'éblouit comme le plus céleste visage qui ait jamais éclairé les yeux d'un poète, trop l)(;au, comme un éclair, pour être autre chose qu'une apparition! La seconde, un peu massive, un peu colorée, un peu virile pour une apparition, mais avec de grands yeux noirs humides qui ruisselaient de flamme et de beauté, parlait avec une vivacité et avec des gestes qui semblaient accompagner de fortes pensées; elle se soulevait en parlant, comme si elle eût voulu s'élancer de la calèche ; ses cheveux, mal bouclés, s'épandaient au vent; elle tenait dans sa main une branche de saule qui lui servait d'éventail contre le soleil de juin. Je ne vis plus qu'elle. Elle m'aperçut et me montra du regard à son amie, qui se pencha à son tour pour regarder de mon côté.
» Est-ce mon costume? est-ce mon livre? est-ce l'enthousiasme involontaire exprimé par la rougeur ou la pâleur de mon visage? Me prirent-elles pour un étudiant allemand qui cherchait des ileuis dans la poussière des grands chemins, ou pour un poète italien qui rêvait un sonnet à la liberté, à l'amour, ou à la gloire de Corinne? Je ne sais, mais elles se retournèrent plusieurs fois pour regarder en arrière, et j'entendis, à travers le bruit des roues, quelques exclamations enjouées qui me liront croire qu'elles avaient reconnu en moi un admirateur timide, et qu'elles riaient de mon •embuscade d'enthousiasme sur uu revers de fossé. Je tremblai même un instant qu'elle ne fit arrêter la voiture pour me demander ce que j'avais à lui dire. Je serais resté confondu et muet; car, pétrilié doublement par la beauté de l'une et par la gloire de l'autre, je ressemblais au dieu Terme, qui voit passer sans
parole le bruit et l'éclat du temps, Voilà, mon cher V***, tout ce qu'il m'a été donné de voir de cette femme dont l'âme s'est si souvent répandue à la nôtre dans ses pages*. Hélas! comme tout le monde, je n'ai saisi ma vision qu'au vol, et je n'ai vu l'amour et la gloire qu'à travers la poudre d'un grand chemin! Je t'envoie quelques vers que j'écrivis trisiement le soir en remontant, à travers une forêt de châtaigniers, au château de V***, où l'on se moqua un peu de ma ferveur et de ma déception; mais je me suis bien gardé de les envoyer à M™® de Staël*. »
Il est regrettable qu'il ne nous ait pas laissé ces vers. — A l'époque où il revint à Paris et s'y produisit pour la première fois dans les salons, celui de M™^ de Staël n'existait plus; elle était morte le 14 juillet 1817.
1. V. dans le Discours Sur les desti/iécs de la poésie (1834) 1 éclatant et recoa- Daissant hommage rendu au génie inspirateur de la femme par le poèlç.