‹ Extraits de ses œuvresChapitre 15 sur 60 · Dans son livre D(^ l'esprit · texte numérisé non relu

Dans son livre D(^ l'esprit

2. Dans sa Lettre sur les aveugles, son Interprétation de la nature, et aiUres ouvrages.

3. Dans les Principes des mœurs chez toutes les nations, ou Catéchisme uni' verset, 1798.

ordre tout à fait religieux, n'a point de rapport avec ce qu'on désigne ici-bas par le mot de bonheur. Appeler le dévouement ou Tégoïsme, le crime ou la vertu, un intérêt personnel bien ou mal entendu, c'est vouloir combler l'abîme qui sépare l'homme coupable de l'homme honnête, c'est détruire le respect, c'est affaiblir l'indignation ; car, si la morale n'est qu'un bon calcul, celui qui peut y manquer ne doit être accusé que d'avoir l'esprit faux. L'on ne saurait éprouver le noble sentiment de l'estime pour quelqu'un, parce qu'il calcule bien, ni la vigueur du mépris contre un autre, parce qu'il calcule mal. On est donc parvenu par ce système au but principal de tous les hommes corrompus, qui veulent mettre de niveau le juste avec l'injuste, ou du moins considérer l'un et l'autre comme une partie bien ou mal jouée : aussi, les philosophes de cette école se servent-ils plus souvent du mot de faute que de celui de crime ; car, d'après leur manière de voir, il n'y a dans la conduite de la vie que des combinaisons habiles ou maladroites.

On ne concevrait pas non plus comment le remords pourrait entrer dans un pareil système. A ce compte, le criminel, lorsqu'il est puni, doit éprouver le genre de regret que cause une spéculation manquée; car si notre propre bonheur est notre principal objet, si nous sommes l'unique but de nous-mêmes, la paix doit être bientôt rétablie entre ces deux proches alliés, celui qui a eu tort et celui qui en souffre. C'est presque un proverbe généralement admis, que, dans ce qui ne concerne que soi, chacun est libre ; or, puisque dans la morale fondée sur l'intérêt, il ne s'agit jamais que de soi, je ne sais pas ce qu'on aurait à répondre à celui qui dirait : u Vous me donnez pour » mobile de mes actions mon propre avantage; bien obligé ; » mais la manière de concevoir cet avantage dépend nécessairc- » ment du caractère de chacun. J'ai du courage, ainsi je puis ); braver mieux qu'un autre les périls attachés à la désobéis- » sance aux lois reçues; j'ai de l'esprit, ainsi je me crois plus » de moyens pour éviter d'être puni; enfin, si cela me tourne

» mal, j'ai assez de fermeté pour prendre mon parti de m'être » trompé; et j'aime mieux les plaisirs et les hasards d'un gros » jeu que la monotonie d'une existence régulière. »

La conduite d'un homme n'est vraiment moraleque quand

il ne compte jamais pour rien les suites heureuses ou malheureuses de ses actions, lorsque ces actions sont dictées par le devoir. Il faut toujours avoir présent à l'esprit, dans la direction des affaires de ce monde, l'enchaînement des causes et des effets, des moyens et du but; mais cette prudence est à la vertu comme le bon sens au génie : tout ce qui est vraiment beau est inspiré, tout ce qui est désintéressé est religieux. Le calcul est l'ouvrier du génie, le serviteur de l'âme; mais, s'il devient le maître, il n'y a plus rien de grand ni de noble dans l'homme. Le calcul, dans la conduite de la vie, doit être toujours admis comme guide, mais jamais comme motif de nos actions. C'est un bon moyen d'exécution, mais il faut que la source de la volonté soit d'une nature plus élevée, et qu'on ait en soi-même un sentiment qui nous force aux sacrifices de nos intérêts personnels.

Lorsqu'on voulait empêcher saint Vincent de Paul de s'exposer aux plus grands périls pour secourir les malheureux, il répondait : « Me croyez-vous assez lâche pour préférer ma vie à » moi? » Si les partisans de la morale fondée sur l'intérêt veu-. lent retrancher de cet intérêt tout ce qui concerne l'existence terrestre, alors ils seront d'accord avec les hommes les plus religieux; mais encore pourra-t-on leur reprocher les mauvaises expressions dont ils se servent.

En effet, dira-t-on, il ne s'agit que d'une dispute de mots; nous appelons utile ce que vous appelez vertueux, mais nous plaçons de même l'intéi-èt bien entendu des hommes dans le sacrifice de leurs passions à leurs devoirs. — Les disputes de mots sont toujours des disputes de choses ; car tous les gens de bonne foi conviendront qu'ils ne tiennent à tel ou tel mot quo par préférence pour telle ou telle idée; comment les expressions

habituellement employées dans les rapports les plus vulgaires pourraient-elles inspirer des sentiments généreux^? En prononçant les mots d'intérêt et d'utilité, réveillera-t-on les mêmes pensées dans notre cœur, qu'en nous adjurant au nom du dévouement et de la vertu ?

Lorsque Thomas Morus aima mieux périr sur l'échafaud que de remonter au faîte des grandeurs en faisant le sacrifice d'un scrupule de conscience^ ; lorsque, après une année de prison, affaibli par la souffrance, il refusa d'aller retrouver sa femme et ses enfants qu'il chérissait, et de se livrer de nouveau à ces occupations de l'esprit qui donnent tout à la fois tant de calme et d'activité à l'existence; lorsque l'honneur seul, cette religion mondaine, fit retourner dans les prisons d'Angleterre un vieux roi de France', parce que son fils n'avait pas tenu les promesses au nom desquelles il avait obtenu sa liberté ; lorsque les chrétiens vivaient dans les catacombes, qu'ils renonçaient à la lumière du jour, et ne sentaient le ciel que dans leur âme, si quelqu'un avait dit qu'ils entendaient bien leur intérêt, quel froid glacé se serait répandu dans les veines en l'écoulant, et combien un regard attendri eût mieux révélé tout ce qu'il y a de sublime dans de tels hommes !

Non certes, la vie n'est pas si aride que l'égoïsme nous l'a

1. « On peut arriver, par un raisonnement subtil, à représenter le dévouement le plus généreux comme un égoïsme bien entendu ; mais c'est prendre l'acception grammaticale d'un mot plutôt que le sentiment qu'il réveille dans le cœur de ceux qui l'écoutent. Tout revient à l'intérêt, puisque tout revient à soi; mais dirait-on : la gloire est de mon intérêt; l'héroïsme e<tt de mon intérêt; le sacrifice de ma vie est de mon intérêt ? C'est tout à fait dégrader la vertu que de dire seulement à l'homme qu'elle est son intérêt; car, si vous reconnaissez ce que doit être son premier motif pour être honnête, vous ne pouvez pas lui refuser quelque liberté dans le jugement de ce qui le concerne; et il existe une foule de circonstances dans lesquelles il est impossible de ne pas croire que l'intérêt et la morale se contrarient. » De la littérature, ch; vi.

2. C'est-à-dire, en consentant, au mépris do sa foi, à souscrire aux changements que le roi Henri VIII introduisait dans l'Kglise. Le grand chancelier, par sa résistance à ces réformes et son refus de prêter au prince le serment de supréviatie, s'attira la sentence mortelle qu'il subit avec un intrépide courage (1535).

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