Le roman de Delphine
semble que cet ouvrage est utile ; car après une longue Révolution, les cœurs se sont singulièrement endurcis, et cependant jamais on n'eut plus besoin de cette sympathie pour la douleur, qui est le véritable lien des êtres mortels entre eux.
11 est si vrai que la première qualité des hommes est la bonté ^ , que dans les grandes crises de la destinée, lorsque le malheur fait taire et Tamour-propre et l'envie, ce qu'on cherche d'abord, c'est la touchante qualité qui apaise les fureurs de l'homme et conserve dans son cœur quelques rayons de la miséricorde éternelle. Qui n'a pas éprouvé, dans les temps orageux oiî nous avons vécu, que notre premier regard jeté sur un homme puissant était pour démêler dans sa physionomie une expression de bonté? et parmi des juges silencieux, une sorte de douceur dans les traits ou d'attendrissement dans les regards nous désignait d'avance notre semblable. Ce que tous les hom.mes éprouvent dans le malheur, les âmes tendres le sentent habituellement; il n'est point pour elles de prospérités qui les rendent invulnérables, et dans les moments les })lus heureux de la vie elles savent combien aisément la pitié pourrait leur devenir nécessaire ^.
C'est donc dans la bonté et la générosité, dans ces deux qualités qui se tiennent par les plus nobles liens, et dont chacune est le complément de l'autre, que consiste la véritable moralité des actions humaines; savoir résister aux forts et protéger les faibles : Parcere subjectis et debellare superbos; ces anciens mots renferment tout ce qu'il y a de divin dans le cœur de l'homme. Que mon fils soit bon et fier, peuvent dire les mères, et Vindahjcnce du ciel couvrira le reste! Mais l'indul-
1. <i Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premiôrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et comme pour être la marque de cette nature bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait dune faire comme le fond de notre cœur... » Bossuet, Oraison finièbre de Condé.)
2. C'est-à-dire, combien aisément il peut arriver qu'elles (ces âmes tendres aient besoin pour elles-mêmes de cette sympathie, de celte compatissancCy qu'elles éprouvent si naturellement pour les autres.
gence des hommes n'est pas si facile à obtenir, et quelquefois la puissance de la société lutte contre les meilleurs mouvements naturels. Souvent un homme est méconnu pour ses qualités même; plus souvent une femme est perdue par un sentiment d'autant plus vrai qu'elle était moins maîtresse de le cacher, d'autant plus généreux qu'elle y sacrifiait tous les intérêts de sa vie; et celle qui, assise en paix au milieu de son cercle, se sera permis d'accuser l'infortunée qu'elle aurait dû plaindre, verra sa considération augmentée par l'impitoyable preuve de sévérité qu'elle aura nonchalamment donnée. Ce sont ces bizarres contrastes des jugements de l'opinion que ce livre est destiné 6. faire ressortir; il dit aux femmes : Ne vous fiez pas à vos qualités, à vos agréments ; si vous ne respectez pas l'opinion, elle vous écrasera. 11 dit à la société : Ménagez davantage la supériorité de l'esprit et de l'àme; vous ne savez pas le mal que vous faites et l'injustice que vous commettez, quand vous vous laissez aller à votre haine contre cette supériorité, parce qu'elle ne se soumet pas à toutes vos lois; vos punitions sont bien disproportionnées avec la faute; vous brisez des cœurs, vous renversez des destinées qui auraient lait l'ornement du monde; vous êtes mille fois plus coupable que ceux que vous condamnez.
Il y a parmi les personnes qui vivent dans l'obscurité beaucoup de vertus souvent bien supérieures à toutes celles qu'accompagne l'éclat; mais il y a aussi une espèce de gens médiocres qui sont le vrai tléau des esprits remarquables et des âmes imprudentes et généreuses : ils tendent leurs fils imperceptibles pour enlacer tout ce qui prend un vol élevé ; ils s'arment de leurs petites plaisanteries, de leurs insinuations qu'ils croient fines, de leur ironie qu'ils croient de bon goût, pour rabattre l'enthousiasme de tous les sentiments nobles ': la morale elle-même pord
1. Celle niédiocrilé envieuse et donigranle, soit dans le monde des lelln^s. soil dans les salons, n'avail pas épargné Taulcur du livre De tinfîuencc des
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dans leurs discours son caractère de générosité et d'indulgence; elle n'est qu'un moyen de blâmer amèrement les inconvénients de quelques qualités, mais ne sert plus à exciter dans le cœur aucun genre d'émulation pour ce qui est bien. Ah! qu'il n'en est pas ainsi des personnes parfaitement vertueuses et sévères pour elles seules! quel repos l'on goûte auprès d'elles, lors même qu'elles vous blâment! On se sent corrigé par la même main qui vous soutiendra; on sait que, si l'on n'est pas d'accord en tout, on s'entend du moins par ce qui constitue véritablement une bonne et généreuse nature, et je ne craindrais pas de dire à CCS âmes privilégiées que Delphine leur est inférieure, mais qu'elle vaut souvent mieux que le reste du monde.
Sur le but moral de « Delphine. »
De l'appui que le culte extérieur prête à la murale.
Si la religion consistait seulement dans la stricte observation de la morale, qu'aurait-elle déplus que la philosophie et la raison? Et quels sentiments de piété se développeraient en nous, si notre principal but était d'étoufîer les sentiments du cœur^ ? Les stoïciens en savaient presque autant que nous sur les devoirs et l'austérité de la conduite ; mais ce qui n'est dû qu'au christianisme, c'est l'enthousiasme religieux qui s'unit à toutes les affections de l'àme; c'est la puissance d'aimer et de plaindre; c'est le culte de sentiment et d'indulgence qui favorise si bien l'essor de l'ùme vers le ciel.
paxsio)).'; cl de Delphine. Au ton, à l'accent de ce passage; on sent que M""" de Slaël avait eu sa part des piqûres, des blessures que font aux natures élevées ces rabatteurs d'enthousiasme, et que, tout en pardonnant (elle était généreuse et bonne), elle s'en souvenait encore.
1. Lord Nelvil, à qui répond ici Corinne, vient d'exprimer une préférence exclusive de protestant et de penseur austère, pour un culte très sobre de pratiques, sans pompe extérieure, et réduit à peu près à l'observation des devoirs de la morale et à l'examen rigoureux de soi-même devant Dieu.
2(j MADAME DE STAËL.
Que signifie la parabole de Tenfant prodigue, si ce n'est l'amour, l'amour sincère, préféré même à Taccomplissement le plus exact de tous les devoirs? 11 avait quitté, cet enfant, la maison paternelle, et son frère y était resté ; il s'était plongé dans tous les plaisirs du monde, et son frère ne s'était pas écarté un instant de la régularité de la vie domestique; mais il revint, mais il pleura, mais il aima, et son père fit une fête pour son retour. Ah! sans doute, dans les mystères de notre nature, aimer, encore aimer, est ce qui nous est resté de notre héritage céleste. Nos vertus mêmes sont souvent trop compliquées avec la vie*, pour que nous puissions toujours comprendre ce qui est bien, ce qui est mieux, et quel est le sentiment secret qui nous conduit et nous égare. Je demande à mon Dieu de m'apprendra à l'adorer, et je sens l'effet de mes prières par les larmes que je répands. Mais, pour se soutenir dans cette disposition, les pratiques religieuses sont plus nécessaires que vous ne pensez; c'est une relation constante avec la divinité; ce sont des actions journalières sans rapport avec aucun des intérêts de la vie, et seulement dirigées vers le monde invisible. Les objets extérieurs aussi sont d'un grand secours pour la piété; l'àme retombe sur ellemême, si les beaux-arts, les grands monuments, les chants harmonieux, ne viennent pas ranimer ce génie poétique, qui est aussi le génie religieux.
L'homme le plus vulgaire, lorsqu'il prie, lorsqu'il souffre, et qu'il espère dans le ciel, cet homme, dans ce moment, a quelque chose en lui qui s'exprimerait comme Milton, comme Homère, ou comme Le Tasse, si l'éducation lui avait appris à revêtir de paroles ses pensées. Il n'y a que deux classes d'hommes distinctes sur la terre, celle qui sent l'enthousiasme, et celle qui le méprise; les uns n'ont pas de mots pour leurs sentiments; les
1. L'auteur veut dire sans doute que nos vertus mêmes, trop souvent, tiennent à la vie (aux intérêts, aux passions de la vie) par des attaches qui les compliquent, les faussent à demi, les alti-reul.
autres savent ce qu'il faut dire pour cacher le vide de leur cœur. Mais la source qui jaillit du rocher môme, à la voix du ciel, cette source est le vrai talent, la vraie religion, le véritable amour.
La pompe de notre culte, ces tableaux, où les saints à genoux expriment dans leurs regards une prière continuelle; ces statues, placées sur les tombeaux, comme pour se réveiller un jour avec les morts; ces églises et leurs voûtes immenses, ont un rapport intime avec les idées religieuses. J'aime cet hommage éclatant rendu par les hommes à ce qui ne leur promet ni la fortune, ni la puissance, à ce qui ne les punit ou ne les récompense que par un sentiment du cœur : je me sens alors plus fière de mon être; je reconnais dans l'homme quelque chose de désintéressé, et, dût-on multiplier trop les magnificences religieuses, j'aime cette prodigalité des richesses terrestres pour une autre vie, du temps pour l'éternité : assez de choses se font pour demain, assez de soins se prennent pour l'économie des affaires
humaines. Oh ! que j'aime l'inutile ! l'inutile, si l'existence
n'est qu'un travail pénible pour un misérable gain. Mais si nous sommes sur cette terre en marche vers le ciel, qu'y a-t-il de mieux à faire, que d'élever assez notre âme pour qu'elle sente rinfmi, rinvisible et l'éternel, au milieu de toutes les bornes qui l'entourent?
Jésus-Christ laissait une femme faible, et peut-être repentante, arroser ses pieds des parfums les plus précieux; il repoussa ceux qui conseillaient de réserver ces parfums pour un usage plus profitable : Laissez-la faire ^ disait-il, car je suis pour peu de temps avec vous. Hélas! tout ce qu'il y a de bon, de sublime sur cette terre, est pour peu de temps avec nous ; l'ùge, les infirmités, la mort, tariront bientôt cette goutte de rosée qui tombe du ciel et ne se repose que sur les fleurs. Laissez-nous donc tout copfondre, amour, religion, génie, et le soleil et les parfums, et la musique et la poésie; il n'y a d'athéisme que dans la froideur, l'égoïsme, la bassesse. Jésus-Christ a dit :
Quand deux ou trois seront rassemblés en mon nom^ je serai au milieu d'eux. Et qu'est-ce, ô mon Dieu ! que d'être rassemblés on votre nom, si ce n'est jouir des dons sublimes de votre belle nature, et vous en faire hommage, et vous remercier de la vie, et vous en remercier surtout, quand un cœur, aussi créé par vous, répond tout entier au nôtre! Corinne.
Du suicide i.
... Quelques personnes prétendent qu'il est des circonstances où, se sentant à charge aux autres, on peut se faire un devoir de les délivrer de soi. Un des grands moyens d'introduire des erreurs dans la morale, c'est de supposer des situations auxquelles il n'y a rien à répondre, si ce n'est qu'elles n'existent pas. Quel est l'infortuné qui ne rencontrera jamais un être auquel il puisse porter quelque consolation? Quel est l'homme malheureux qui, par sa patience et sa résignation, ne donnera pas un exemple qui émeuve les âmes, et fasse naître des sentiments que jamais les meilleures leçons ne suffiraient à inspirer ?
La moitié de la vie est du déclin; quelle a donc été l'intention du Créateur en imposant cette triste perspective à l'homme, à l'homme dont l'imagination a besoin d'espoir, et qui ne compte jamais ce qu'il a que comme un moyen d'obtenir plus encore? 11 est clair que le Créateur a voulu que l'être mortel parvînt ù se déprendre de lui-môme, et qu'il commençât ce grand acte de
1. .1 J'ai écrit mes lie flexions sur le suicide dan? un nioitient où le malheur me faisait éprouver le besoin de me forliGer par la méditation. » Ainsi débute la préface de cet écrit, commencé en ISIO, et achevé à Stockholm en 1S12. Attirée vers ce grave sujet moral par l'intérêt de la question," M"" de Slaêl l'était aussi par un îionorable scrupule de conscience. Elle se reprochait d'avoir, au temps de sa jeunesse, dans son livre De fin/luence des passions sur le bonheur, parlé du suicide en stoïcienne plus qu'en chrétienne, et reconnu, dans certains cas. aux plus douloureuses victimes de la vie le droit de s'en affranchir.
désintéressement longtemps avant que la dégradation de ses forces le lui rendît plus facile.
Dès que vous avez atteint l'âge mûr, vous eutendez déjà de toutes parts parler de votre mort. Mariez-vous vos enfants, c'est en faisant valoir vous-même la fortune qu'ils auront quand vous ne serez plus. Les devoirs de la paternité consistent dans un dévouement continuel ; et dès que les enfants ont atteint Tàge de raison, presque toutes les jouissances qu'ils donnent sont fondées sur les sacrilîces qu'on leur fait. Si donc le bonheur était l'unique but de la vie, il faudrait se tuer dès qu'on a cessé d'être jeune, dès que l'on descend la montagne dont le sommet semblait environné de tant d'illusions brillantes.
Un homme d'esprit à qui l'on faisait compliment du courage avec lequel il avait supporté de grands revers, répondait : Je me suis bien consolé de n'avoir plus mes vingt-cinq ans. En effet, il est bien peu de douleurs plus amères que la perte de la jeunesse' . L'homme s'y accoutume par degrés, dira-t-on. Sans doute le temps est un allié de la raison ; il affaiblit les résistances qu'elle rencontre en nous-mêmes ; mais quelle est Tùme impétueuse que n'irrite pas l'attente de la vieillesse? Les passions se calmentelles toujours en proportion des facultés? Ne voit-on pas souvent le spectacle du supplice de Mézence renouvelé par l'union d'une âme encore vivante et d'un corps détruit, ennemis inséparables-? Que signifie ce triste avant-coureur dont la nature fait précéder la mort, si ce n'est l'ordre d'exister sans bonheur et d'abdiquer chaque jour, fleur après fleur, la couronne de la vie.
Les sauvages n'ayant point l'idée de la destinée religieuse ou philosophique de l'homme, croient rendre service à leurs pères, en les tuant quand ils sont vieux : cet acte est fondé sur le-
1. A la façon dont M"" de Staël s'associe à celle parole sinj^alièro, on voit combien elle fut sensible elle-même au malheur de vieillir. Une inallcrable jeunesse, celle de l'àme et du génie, ne laidait pas à se consoler de la perle de l'autre, au contraire. Elle combattait cette faiblesse par tout ce que la raison et la religion lui font dire ici des effets salutaires du déclin de la vie.