‹ Extraits de ses œuvresChapitre 18 sur 60 · V. Virgile, Enéide, 1. VIIl, v · texte numérisé non relu

V. Virgile, Enéide, 1. VIIl, v

même principe que le suicide. Il est certain que le bonheur, dans Tacception que lui donnent les passions, que les jouissances de l'amour-propre, du moins, n'existent guère plus pour les vieillards; mais il en est qui, par le développement de la dignité morale, semblent nous annoncer l'approche d'une autre vie, comme dans les longs jours du nord le crépuscule du soir se confond avec l'aurore du matin suivant. J'ai vu ces nobles regards tout pénétrés d'avenir; ils semblaient déclarer prophète le vieillard qui ne s'occupait plus du reste de ses années, mais se régénérait lui-même par l'élévation de son âme, comme s'il eût déjà franchi le tombeau. C'est ainsi qu'il faut s'armer contre la douleur. C'est ainsi que, dans la force de l'âge même, souvent la destinée nous donne le signal de ce détachement de l'existence que le temps nous commandera tôt ou tard.

Vous avez des pensées bien humbles, diront quelques hommes convaincus que la fierté consiste dans ce qu'on exige du sort et des autres, tandis qu'elle consiste au contraire dans ce qu'on se commande à soi-même. Ces mêmes hommes mettent en contraste le christianisme avec la doctrine philosophique des anciens, et prétendent que cette doctrine était bien plus favorable à l'énergie du caractère que celle dont la résignation est la base. Mais certes il ne faut pas confondre la résignation à la volonté de Dieu avec la condescendance pour le pouvoir des hommes. Ces héros citoyens de l'antiquité, qui auraient supporté la mort plutôt que l'esclavage, étaient capables d'une soumission religieuse envers la puissance du ciel*.

... La dernière scène de la vie de Jésus-Christ semble être destinée surtout à confondre ceux qui croient qu'on a le droit de se tuer pour échapper au malheur. L'effroi de la souffrance s'empara de celui qui s'était volontairement dévoué à la mort

1. Les Pensées du stoïcien Marc-Aurèle sont pleines de cette résignation philo- Bopliiquô, religieuse, aux lois supérieures de l'existence, à cette puissance suprême qu'il appelle Providence, itybvoia.

des hommes comme à leur vie *. Il pria longtemps son Père dans le jardin des Oliviers, et les angoisses de la douleur couvraient son front. Mon Pére^ s'écria-t-il, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi! Trois fois il répéta ce vœu, le visage baigné de larmes. Toutes nos peines avaient passé dans son divin être. 11 craignait comme nous les outrages des hommes; comme nous, peut-être, il regrettait ceux qu'il chérissait, sa mère et ses disciples; comme nous, et mieux que nous peut-être, il aimait cette terre féconde et les célestes plaisirs d'une active bienfaisance dont il remerciait son Père chaque jour. Mais ne pouvant écarter le calice qui lui était destiné, il s'écria : Que ta volonté soit faite, ô mon Père! et se remit entre les mains de ses ennemis. Que veut-on chercher de plus dans l'Évangile sur la résignation à la douleur et sur le devoir de la supporter avec patience et courage?

La résignation qu'on obtient par la foi religieuse, et que certaines personnes appellent un suicide moral, est ce qu'il y a de plus contraire au suicide proprement dit; car le renoncement à soi-même a pour but de se consacrer à ses semblables, et le suicide causé par le dégoût de la vie n'est que le deuil sanglant du bonheur personnel.

Saint Paul dit : Celui qui passe sa vie dans les délices est mort en vivant. A chaque ligne on voit dans les livres saints ce grand malentendu des hommes du temps et de ceux de l'éternité : les premiers placent la vie où les autres voient la mort. Il est donc simple que l'opinion des hommes du temps consacre le suicide, tandis que celle des hommes de l'éternité exalte le martyre. Le martyr sert la cause de la vertu en livrant son sang pour l'enseignement du monde ; celui qui se rend coupable de suicide pervertit toutes les idées de courage et fait de la mort même un scandale. L'action du premier apprend aux hommes

1. C'est-à-dire, qui s'était dévoué à mourir de la mort des hommes, comme à vivre de leur vie.

quelle force il y a dans la conscience, puisqu'elle l'emporte sur l'instinct physique le plus puissant : le suicide prouve bien aussi le pouvoir de la volonté sur l'instinct; mais c'est celui d'un maître égaré qui ne sait plus tenir les rênes de son char, et se précipite dans l'abîme au lieu de se diriger vers son but.

Celui qui fonde la morale sur le bonheur qu'elle doit donner sur cette terre, hait la vie quand elle ne réalise pas ce qu'il s'en promettait; tandis que celui qui fait consister la véritable félicité dans l'émotion intérieure qu'excitent les sentiments et les pensées en communication avec la divinité, peut être heureux malgré les hommes, et, pour ainsi dire, à Tinsu même du sort.

Quand les épreuves de l'existence nous ont appris la vanité de nos propres forces et la toute-puissance de Dieu, il s'opère quelquefois dans lame une sorte de régénération dont la douceur est inexprimable. On s'accoutume à se juger soi-même, comme si l'on était un autre; à placer sa conscience en tiers entre ses intérêts personnels et ceux de ses adversaires : on se calme sur son propre sort, certain qu'on ne peut le diriger : on se calme aussi sur son amour-propre, certain que ce n est pas nousmêmes, mais le public qui nous fera notre part : on se calme enfin sur ce qu'il est le plus difficile de supporter, les torts de ses amis, soit en reconnaissant nos propres imperfections, soit en confiant à la tombe de l'être qui nous a le plus aimé, nos pensées les plus intimes; soit enfin en reportant vers le ciel la sensibilité qu'il nous a donnée^. Ouello diff'érence entre cette abnégation religieuse de la lutte terrestre, et la fureur qui porte à se détruire pour se délivrer de ce qu'on souffre ! Le renoncement à soi-même est en tout l'opposé du suicide.

1. Ces derniers mois rendent plus sensible ce que M"» de Staël vient de mettre d'elle-même dans cetle peinture d'apaisement moral et d'intime résigrnation. Ceci était écrit en ISll. C'est évidemment à son exemple qu'elle nous invite ii demander, dans nos épreuves, des consolations à iino rhère mémoire, et. « à reporter vers le ciel la sensibilité qu'il nous a donnée. » V. noire Notice, p. XXXVI et l.

D'ailleurs, comment se croit-on assuré d'échapper par le suicide à la douleur qui nous poursuit? Quelle certitude les athées peuvent-ils avoir de l'anéantissement, et les philosophes, du mode d'existence que la nature leur réserve? Lorsque Socrate enseigna dans la Grèce l'immortalité de 1 ame, plusieurs de ses disciples et des penseurs de son temps se donnèrent la mort, avides de goûter cette vie intellectuelle, dont les confuses images du paganisme ne leur avaient point offert l'idée. L'émotion que dut causer une doctrine si nouvelle égara les imaginations ardentes; mais les chrétiens, à qui les promesses d'une vie future n'ont été faites qu'en y joignant la menace des punitions pour les coupables, les chrétiens peuvent-ils espérer que le suicide soit un moyen de s'arracher à la peine qui les dévore? Si notre ùme survit à la mort, le sentiment qui la remplissait tout entière, de quelque nature qu'il soit, n'en fera-t-il plus partie? Qui de nous sait quel rapport est établi entre les souvenirs de la terre et les biens célestes? Est-ce à nous d'aborder par notre propre résolution sur cette plage inconnue, dont une terreur violente nous repousse? Comment anéantir, par un caprice de notre volonté, et j'appelle ainsi tout ce qui n'est pas fondé sur un devoir, l'œuvre de Dieu dans nousmêmes? Comment déterminer sa mort, quand on a rien pu sur sa naissance? Comment répondre de son sort éternel, lorsque les plus simples actions de cette courte vie ont souvent été pour nous l'occasion d'amers regrets? Qui peut se croire plus sage et plus fort que la destinée, et lui dire. C'en est trop?

Le suicide nous soustrait à la nature aussi bien qu'à son auteur. La mort naturelle est adoucie presque toujours par l'affaiblissement des forces, et l'exaltation de la vertu nous soutient dans le sacrifice de la vie à ses devoirs. Mais l'homme qui se tue semble arriver avec d'hostiles armes sur l'autre rive du tombeau, et défier à lui seul les images de terreur qui sortent des ténèbres.

Ah ! qu'il faut de désespoir pour un tel acte! Que la pitié, la.

plus profonde pitié soit accordée à celui qui le commet, mais que du moins Torgueil humain ne s'y mêle pas! Que le malheureux ne se croie pas plus homme en étant moins chrétien, et que l'être qui pense sache toujours oia placer la véritable dignité morale de l'homme!

Reflexions sur le suicide.

Deux manières de consoler i.

En lisant les rêveries de J.-J. Rousseau, cet éloquent tableau d'un être en proie à une imagination plus forte que lui, je me suis demandé comment un homme d'esprit formé par le monde et un solitaire religieux auraient essayé de consoler Rousseau? Il se serait plaint d'être haï et persécuté; il se serait dit Tobjet de l'envie universelle et la victime d'une conjuration qui s'étendait depuis le peuple jusqu'au roi; il aurait prétendu que tous ses amis l'avaient trahi, et que les services mêmes qu'on lui rendait étaient des pièges : qu'aurait alors répondu à toutes ces plaintes l'homme d'esprit formé par la société?

« Vous vous exagérez singulièrement, aurait-il dit, l'effet que » vous croyez produire; vous êtes sans doute un homme fort » distingué ; mais comme chacun de nous a pourtant des affaires » et des idées à soi, un livre ne remplit pas toutes les têtes; » l'événement de la guerre ou de la paix, et même de moindres

1. Pour montrer la supériorité des paroles de consolation qui s'inspirent d'un esprit (le rcli{j;ion et de charité, M"* de Staël suppose un malheureux entre deux consolateurs qu'elle met en scène tour à tour; ce malheureux, elle ne l'invente pas, elle le prend tout fait dans l'histoire des infortunés célèbres; c'est Jean- Jacques Rousseau, après le succès, après la gloire, malheureux coup sur coup en amitié, mis en déûance contre tout le genre humain par les abandons, les trahisons dont il se croit victime, misantiiropc visionnaire, atteint, à la fin, du délire de la persécution, jusqu'au dégoût de la vie. — M"» de Staël a réussi à donner au langage du second des deux consolateurs un beau caractère ; c'est une des plus «loquentes pages du livre De l'Allemagne (IV* partie, ch. vi, Delà douleur).

» intérêts, mais qui nous concernent personnellement, nous oc- » cupent beaucoup plus qu'un écrivain, quelque célèbre qu'il » puisse être. On vous a exilé, il est vrai, mais tous les pays » doivent être égaux à un philosophe comme vous; et à quoi » serviraient donc la morale et la religion, que vous développez » si bien dans vos écrits, si vous ne saviez pas supporter les » revers qui vous ont atteint? Sans doute quelques hommes » vous envient, parmi vos confrères les hommes de lettres; » mais cela ne peut s'étendre aux classes de la société qui s'em- » barrassent fort peu de littérature ; d'ailleurs, si la célébrité » vous importune réellement, rien de si facile que d'y échap- » per. N'écrivez plus; au bout de peu d'années, on vous ou- » bliera, et vous serez aussi tranquille que si vous n'aviez » jamais rien publié. Vous dites que vos amis vous tendent des » pièges, en faisant semblant de vous rendre service. D'abord » n'est-il pas possible qu'il y ait une légère nuance d'exaltation » romanesque dans votre manière de juger vos relations per- » sonnelles? Il faut votre belle imagination pour composer la » Nouvelle Héloîse; mais un peu de raison est nécessaire dans » les affaires d'ici-bas, et, quand on le veut bien, on voit les » choses telles qu'elles sont. Si pourtant vos amis vous trompent, » il faut rompre avec eux; mais vous seriez bien insensé de vous » en affliger; car, de deux choses l'une, ou ils sont dignes de » votre estime, et dans ce cas vous auriez tort de les soupçon- » ner; ou, si vos soupçons sont bien fondés, vous ne devez pas » alors regretter de tels amis. »

Après avoir écouté ce dilemme, J.-J. Rousseau aurait bien pu prendre un troisième parti, celui de se jeter dans la rivière. Mais que lui aurait dit le solitaire religieux?

« Mon fils, je ne connais pas le monde, et j'ignore s'il est » vrai qu'on vous y veuille du mal; mais s'il en était ainsi, » vous auriez cela de commun avec tous les bons, qui cepen- » dant ont pardonné à leurs ennemis, car Jésus-Christ et So- » crate, le Dieu et l'homme, en ont donné l'exemple. Il faut

w que les passions haineuses existent ici-bas pour que l'épreuve » des justes soit accomplie. Sainte Thérèse a dit des méchants : » — Les malheureux! ils n'aiment pas; et cependant les mé- » chants vivent aussi, pour qu'ils aient le temps de se re- » pcntir.

» Vous avez reçu du ciel des dons admirables; s'ils vous ont » servi à faire aimer ce qui est bon, n'avez-vous pas déjà joui » d'avoir été un soldat de la vérité sur la terre? Si vous avez » attendri les cœurs par une éloquence entraînante, vous obtien- » drcz pour vous quelques-unes des larmes que vous avez fait » couler. Vous avez des ennemis près de vous, mais des amis » au loin, parmi les solitaires qui vous lisent, et vous avez » consolé des infortunés mieux que nous ne pouvons vous consow 1er vous-même. Que n'ai-je votre talent, pour me faire en- » tendre de vous! C'est une belle chose que le talent, mon fils; » les hommes cherchent souvent à le dénigrer; ils vous disent » à tort que nous le condamnons au nom de Dieu; cela n'est » pas vrai. C'est une émotion divine que celle qui inspire l'élo- » quence, et si vous n'en avez point abusé, sachez supporter » l'envie, car une telle supériorité vaut bien les peines qu'elle » peut faire éprouver.

» Néanmoins, mon fils, je le crains, l'orgueil se mêle à vos )) peines, et voilà ce qui leur donne de l'amertume; car toutes » les douleurs qui sont restées humbles font couler doucement » nos pleurs; mais il y a du poison dans l'orgueil, et l'homme » devient insensé quand il s'y livre

» Le génie ne doit servir qu'à manifester la bonté suprême » de l'àmc. Il y a beaucoup de gens qui ont cette bonté sans le » talent de l'exprimer; remerciez Dieu de qui vous tenez le » charme de ces paroles faites pour enchanter l'imagination des » hommes. Mais ne soyez fier que du. sentiment qui vous les » dicte. Tout s'apaisera pour vous dans la vie, si vous restez » toujours religieusement bon; les méchants mêmes se lassent » de faire du mal, leur propre venin les épuise; et puis Dieu

» n'est-il pas lu pour avoir soin du passereau qui tombe et du )) cœur de l'homme qui souffre?

» Vous dites que vos amis veulent vous trahir; prenez garde » de les accuser injustement : malheur à celui qui aurait re- » poussé une affection véritable, car ce sont les anges du ciel » qui nous Tenvoient; ils se sont réservé cette part dans le » destin de l'homme! Ne permettez pas à votre imagination de » vous égarer; il faut la laisser planer dans les régions des » nuages, mais il n'y a que le cœur pour juger un autre cœur, )) et vous seriez bien coupable si vous méconnaissiez une amitié » sincère; car la beauté de l'àme consiste dans sa généreuse » confiance, et la prudence humaine est figurée par le serpent.

» Il se peut toutefois qu en expiation de quelques égarements )) dont vos grandes facultés ont été la cause, vous soyez condamné » sur cette terre à boire la coupe empoisonnée de la trahison » d'un ami. S'il en est ainsi, je vous plains; la Divinité même » vous a plaint en vous punissant* : mais ne vous révoltez )) pas contre ses coups; aimez, aimez encore, bien qu'aimer ait )) déchiré votre cœur. Dans la solitude la plus profonde, dans » Tisolement le plus cruel, il ne faut pas laisser tarir en soi la

» source des affections dévouées Pendant longtemps on ne

» croit pas que Dieu puisse être aimé comme on aime ses » semblables. Une voix qui nous répond, des regards qui se « confondent avec les nôtres, paraissent pleins de vie, tandis que » le ciel immense se tait : mais, par degrés, ITime s'élève jus- » qu'à sentir son Dieu près d'elle comme un ami.

)) Mon fils, il faut prier comme on aime, en mêlant la prière » à toutes nos pensées : il faut prier, car alors on n'est pas seul ; » et quand la résignation descendra doucement en vous, tour-

1. L'homme religioux qui parle à Rousseau ne dit pas, mais insinue que les peines amères dont il se plaint lui ont été envoyées en expiation de ses propres fautes ; cet appel à la conscience du malheureux est plein de douceur et d'indulgence; ce n'est pas la voix d'un juge, c'est celle d'un consolateur, ému de sympathie et de tendre pitié, que l'auteur a voulu nous faire entendre.

» nez vos regards vers la nature; on dirait que chacun y re- )) trouve le passé de sa vie, quand il n'en existe plus de traces » parmi les hommes. Rêvez à vos chagrins comme à vos plai- » sirs, en contemplant ces nuages tantôt sombres et tantôt bril- )) lants que le vent fait disparaître; et soit que la mort vous ait » ravi vos amis, soit que la vie, plus cruelle encore, ait déchiré » vos liens avec eux, vous apercevrez dans les étoiles leur image )) divinisée ; ils vous apparaîtront tels que vous les reverrez un )) jour. ï) Le l'Allemagne,

De l'entlioasiasine.

Beaucoup de gens sont prévenus contre Tenthousiasme; ils le confondent avec le fanatisme, et c'est une grande erreur. Le fanatisme est une passion exclusive, dont une opinion est l'objet; l'enthousiasme se rallie à l'harmonie; c'est l'amour du beau, l'élévation de l'âme, la jouissance du dévouement, réunis dans un même sentiment, qui a de la grandeur et du calme. Le sens de ce mot, chez les Grecs, en est la plus noble définition : l'enthousiasme signifie Dieu en nous. En effet, quand l'existence de l'homme est expansive*, elle a quelque chose de divin.

Tout ce qui nous porte à sacrifier notre propre bien-être, ou notre propre vie, est presque toujours de l'enthousiasme; car le droit chemin de la raison égoïste doit être de se prendre soimême pour but de tous ses eftbrts, et de n'estimer dans ce monde que la santé, l'argent et le pouvoir. Sans doute la conscience suffit pour conduire le caractère le plus froid dans la route de la vertu; mais l'enthousiasme est à la conscience ce que l'honneur est au devoir : il y a en nous un superflu d'âme

1. Expar.sive, c'esl-à-dirc, dans un état tout contraire à celui de l'égoïsmc, qui ramène l'ùme sur elle-mèuic en la resserrant.

morale! 33

qu'il est doux de consacrer à ce qui est beau, quand ce qui est bien est accompli. Le génie et l'imagination ont aussi besoin qu'on soigne un peu leur bonheur dans ce monde; et la loi du devoir, quelque sublime qu'elle soit, ne suffit pas pour faire goûter toutes les merveilles du cœur et de la pensée.

On ne saurait le nier, les intérêts de la personnalité pressent l'homme de toutes parts; il y a même dans ce qui est vulgaire une certaine jouissance dont beaucoup de gens sont très susceptibles, et l'on retrouve souvent les traces de penchants ignobles sous les manières les plus distinguées. Les talents supérieurs ne garantissent pas toujours de cette nature dégradée qui dispose sourdement de l'existence des hommes, et leur fait placer leur bonheur plus bas qu'eux-mêmes. L'enthousiasme seul peut contre-balancer la tendance à l'égoïsme, et c'est à ce signe divin qu'il faut reconnaître les créatures immortelles. Lorsque vous parlez à quelqu'un sur des sujets dignes d'un saint respect, vous apercevez d'abord s'il éprouve un noble frémissement, si son cœur bat pour des sentiments élevés, s'il a fait alliance avec l'autre vie, ou bien s'il n'a qu'un peu d'esprit qui lui sert à diriger le mécanisme de l'existence. Et qu'est-ce donc que l'être humain, quand on ne voit en lui qu'une prudence dont son propre avantage est l'objet? L'instinct des animaux vaut mieux, car il est quelquefois généreux et fier; mais ce calcul, qui semble l'attribut de la raison, finit par rendre incapable de la première des vertus, le dévouement.

Parmi ceux qui s'essaient à tourner les sentiments exaltés en ridicule, plusieurs en sont pourtant susceptibles à leur insu. La guerre, fût-elle entreprise par des vues personnelles, donne toujours quelques-unes des jouissances de l'enthousiasme; l'enivrement d'un jour de bataille, le plaisir singulier de s'exposer à la mort, quand toute notre nature nous commande d'aimer la vie, c'est encore à l'enthousiasme qu'il faut l'attribuer. La musique militaire, le hennissement des chevaux, l'explosion de la poudre, cette foule de soldats revêtus des mêmes couleurs, émus par le

même désir, se rangeant autour des mêmes bannières, font éprouver une émotion qui triomphe de l'instinct conservateur de Texistence; et cette jouissance est si forte, que ni les fatigues, ni les souffrances, ni les périls, ne peuvent en déprendre les âmes. Quiconque a vécu de cette vie n'aime qu'elle. Le but atteint ne satisfait jamais; c'est l'action de se risquer qui est nécessaire; c'est elle qui fait passer l'enthousiasme dans le sang; et, quoiqu'il soit plus pur au fond de l'àme, il est encore d'une noble nature, lors même qu'il a pu devenir une impulsion presque physique.

On accuse souvent l'enthousiasme sincère de ce qui ne peut être reproché qu'à l'enthousiasme affecté; plus un sentiment est beau, plus la fausse imitation de ce sentiment est odieuse. Usurper l'admiration des hommes, est ce qu'il y a de plus coupable, car on tarit en eux la source des bons mouvements en les faisant rougir de les avoir éprouvés. D'ailleurs rien n'est plus pénible que les sons faux qui semblent sortir du sanctuaire même de l'âme ; la vanité peut s'emparer de tout ce qui est extérieur, il n'en résultera d'autre mal que de la prétention et de la disgrâce; mais quand elle se met à contrefaire les sentiments les plus intimes, il semble qu'elle viole le dernier asile où l'on espérait lui échapper. Il est facile cependant de reconnaître la sincérité de l'enthousiasme; c'est une mélodie si pure, que le moindre désaccord en détruit tout le charme; un mot, un accent, un regard expriment l'émotion concentrée qui répond à toute une vie.

L'égoïsme se plaît à parler sans cesse des dangers de

l'enthousiasme ; c'est une véritable dérision que celle prétendue crainte; si les habiles de ce monde voulaient être sincères, ils diraient que rien ne leur convient mieux que d'avoir affaire à ces personnes pour qui tant de moyens sont impossibles, et qui peuvent si facilement renoncer à ce qui occupe la plupart des hommes.

Cette disposition de l'àme a de la force, malgré sa douceur,

MORALE. 3a

el celui qui la ressent sait y puiser une noble constance. Les orages des passions s'apaisent ; les plaisirs de Tamour-propre se flétrissent; Tenthousiasme seul est inaltûrable. L urne elle-même s'affaisserait dans l'existence physique, si quelque chose de fier et d'animé ne l'arrachait pas au vulgaire ascendant de l'égoïsmc. Cette dignité morale, à laquelle rien ne saurait porter atteinte, est ce qu'il y a de plus admirable dans le don de rexistcncc ; c'est pour elle que dans les peines les plus amères, il est encore beau d'avoir vécu, comme il serait beau de mourir.

De V AUcmarjnc .

influence de Feiithousiasine sur le boiihesir.

11 est temps de parler de bonheur! J'ai écarté ce mot

Jusqu'ici avec un soin extrême, parce que, depuis près d'un siècle surtout, on l'a placé dans des plaisirs si grossiers, dans une vie si égoïste, dans des calculs si rétrécis, que l'image môme en est profanée. Mais on peut le dire cependant avec <',onfîance, l'enthousiasme est de tous les sentiments celui qui <lonne le plus de bonheur, le seul qui en donne véritablement, le seul qui sache nous faire supporter la destinée humaine, dans toutes les situations où le sort peut nous placer.

C'est en vain qu'on veut se réduire aux jouissances matérielles, l'àme revient de toutes parts; l'orgueil, l'ambition, l'amour-propre, tout cela, c'est encore de l'ùme, quoiqu'un souffle empoisonné s'y mêle. Quelle misérable existence cependant, que celle de tant d'hommes en ruse avec eux-mêmes presque autant qu'avec les autres, et repoussant les mouvements généreux qui renaissent dans leur cœur, comme une maladie de l'imagination que le grand air doit dissiper ! Quelle pauvre existence aussi, que celle de beaucoup d'hommes qui se contentent de ne pas faire du mal, et traitent de folie la source d'où dérivent

les belles actions et les grandes pensées! Ils se renferment par vanité dans une médiocrité tenace, qu'ils auraient pu rendre accessible aux lumières du dehors; ils se condamment à cette monotonie d'idées, à cette froideur de sentiment qui laisse passer le? jours sans en tirer ni fruits, ni progrès, ni souvenirs; et si le temps ne sillonnait pas leurs traits, quelles traces auraientils gardées de son passage? s'il ne fallait pas vieillir et mourir, quelle réflexion sérieuse entrerait jamais dans leur tête?

Quelques raisonneurs prétendent que l'enthousiasme dégoûte de la vie commune, et que, ne pouvant pas toujours rester dans cette disposition, il vaut mieux ne l'éprouver jamais : et pourquoi donc ont-ils accepté d'être jeunes, de vivre môme, puisque cela ne devait pas toujours durer? Pourquoi donc ont-ils aimé, si tant est que cela leur soit jamais arrivé, puisque la mort pouvait les séparer des objets de leur affection? Quelle triste économie que celle de l'àme! elle nous a été donnée pour être développée, perfectionnée, prodiguée même dans un noble but.

Plus on engourdit la vie, plus on se rapjiroche de l'existence matérielle, et plus l'on diminue, dira-t-on, la puissance de souffrir. Cet argument séduit un grand nombre d'hommes; il consiste à tâcher d'exister le moins possible. Cependant, il y a toujours dans la dégradation ^ une douleur dont on ne se rend pas compte, et qui poursuit sans cesse en secret : l'ennui, la honte et la fatigue qu'elle cause sont revêtus des formes de Timpertinence et du dédain par la vanité; mais il est bien rare qu'on s'établisse en paix dans cette façon d'être sèche et bornée, qui laisse sans ressource en soi-même, quand les prospérités extérieures nous délaissent. L'homme a la conscience du beau comme du bon, et la privation de l'un lui fait sentir le vide, ainsi que la déviation de l'autre-, le remords.

On accuse l'enthousiasme d'être passager; l'existence serait

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