Dans la dégradation do la vie par régoïsme
2. C'csl-à-dire, la conduite par laquelle on s'ocarle, on dévie de l'autre
trop heureuse, si l'on pouvait retenir des émotions si belles ; mais c'est parce qu'elles se dissipent aisément qu'il faut s'occuper de les conserver. La poésie et les beaux-arts servent à développer dans l'homme ce bonheur d'illustre origine qui relève les cœurs abattus, et met à la place de l'inquiète satiété de la vie le sentiment de l'harmonie divine dont nous et la nature faisons partie. Il n'est aucun devoir, aucun plaisir, aucun sentiment qui n'emprunte de l'enthousiasme je ne sais quel prestige, d'accord avec le pur charme de la vérité.
Les hommes marchent tous au secours de leur pays, quand les circonstances l'exigent; mais s'ils sont inspirés par l'enthousiasme de leur patrie, de quel beau mouvement ne se sentent-ils pas saisis! Le sol qui les a vus naître, la terre de leurs aïeux, la mer qui baigne les rochers, de longs souvenirs, une longue espérance, tout se soulève autour d'eux comme un appel au combat; chaque battement de leur cœur est une pensée d'amour et de fierté. Dieu l'a donnée, cette patrie, aux hommes qui peuvent la défendre, aux femmes qui, pour elle, consentent aux dangers de leurs frères, de leurs époux et de leurs fils. A l'approche des périls qui la menacent, une fièvre sans frisson, comme sans délire, hâte le cours du sang dans les veines; chaque effort dans une telle lutte vient du recueillement intérieur le plus profond. L'on n'aperçoit d'abord sur le visage de ces généreux citoyens que du calme; il y a trop de dignité dans leurs émotions pour qu'ils s'y livrent au dehors; mais que le signal se fasse entendre, que la bannière nationale flotte dans les airs, et vous verrez des regards jadis si doux, si prêts à le redevenir à l'aspect du malheur, tout à coup animés par une volonté sainte et terrible! Ni les blessures, ni le sang même, ne feront plus frémir; ce n'est plus de la douleur, ce n'est plus de la mort, c'est une offrande au Dieu des armées; nul regret, nulle incertitude, ne se mêlent alors aux résolutions les plus désespérées; et quand le cœur est entier dans ce qu'il veut, l'on jouit admirablement de l'existence. Dès que l'homme se divise
au dedans de lui-même, il ne sent plus la vie que comme un mal; et si, de tous les sentiments, l'enthousiasme est celui qui rend le plus heureux, c'est qu'il réunit plus qu'aucun autre toutes les forces de Tàme dans le même foyer.
Les travaux de Tesprit ne semblent à beaucoup d'écrivains qu'une occupation presque mécanique, et qui remplit leur vie comme toute autre profession pourrait le faire; c'est encore quelque chose de préférer celle-là; mais de tels hommes ont-ils l'idée du sublime bonheur de la pensée, quand l'enthousiasme l'anime? Savent-ils de quel espoir l'on se sent pénétré, quand on croit manifester par le don de l'éloquence une vérité profonde, une vérité qui forme un généreux lien entre nous et toutes les âmes en sympathie avec la nôtre?
Les écrivains sans enthousiasme ne connaissent, de la carrière littéraire, que les critiques, les rivalités, les jalousies, tout ce qui doit menacer le repos de la vie, quand on se mêle aux passions des hommes; ces attaques et ces injustices font quelquefois du mal ; mais la vraie, l'intime jouissance du talent peut-elle en être altérée? Quand un livre paraît, que de moments heureux n'a-t-il pas déjà valus à celui qui l'écrivit selon son cœur, et comme un acte de son culte! Que de larmes pleines de douceur n'a-l-il pas répandues, dans sa solitude, sur les merveilles de la vie, l'amour, la gloire, la religion? enfin, dans ses rêveries, n'a-t-il pas joui de l'air, comme l'oiseau; des ondes, comme un chasseur altéré; des fleurs, comme un amant qui croit respirer encore les parfums dont celle qu'il adore est environnée? Dans le monde, on se sent oppressé par ses facultés, et l'on soulfre souvent d'être seul de sa nature, au milieu de tant d'êtres qui vivent à si peu de frais; mais le talent c.vateur suffit, pour quelques instants du moins, à tous nos vœux; il a ses richesses et ses couronnes, il oifre à nos regards les images lumineuses et pures d'un monde idéal, et son pouvoir s'étend quelquefois jusqu'à nous faire entendre dans notre cœur la voix d'un objet chéri.
Croient-ils connaître la terre, croient-ils avoir voyagé, ceux
qui ne sont pas doués d'une imagination enthousiaste? Leur cœur bat-il pour récho des montagnes? Tair du Midi les a-t-il enivrés de sa suave langueur? comprennent-ils la diversité des pays, l'accent et le caractère des idiomes étrangers? les chants populaires et les danses nationales leur découvrent-ils les mœurs et le génie d'une contrée? suffît-il d'une seule sensation pour réveiller en eux une foule de souvenirs?
La nature peut-elle être sentie par des hommes sans enthmisiasme? ont-ils pu lui parler de leurs froids intérêts, de leurs misérables désirs? Que répondraient la mer et les étoiles aux vanités étroites de chaque homme pour chaque jour? Mais si notre âme est émue, si elle cherche un Dieu dans l'univers, si inème elle veut encore de la gloire et de l'amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui se laissent interroger, et le vent, dans la bruyère, semble nous dire quelque chose de ce qu'on aime.
Les hommes sans enthousiasme croient goûter des jouissances par les arts ; ils aiment l'élégance du luxe, ils veulent se connaître en musique et en peinture, afin d'en parler avec grâce, avec goût, et même avec ce ton de supériorité qui convient à l'homme du monde, lorsqu'il s'agit de l'imagination ou de la nature; mais tous ces arides plaisirs, que sont-ils à côté du véritable enthousiasme? En contemplant le regard de la Niobé, de cette douleur calme et terrible qui semble accuser les dieux d'avoir été jaloux du bonheur d'une mère, quel mouvement s'élève dans notre sein! Quelle consolation l'aspect de la beauté ne fait-il pas éprouver? car la beauté est aussi de l'âme, et l'admiration qu'elle inspire est noble et pure. Ne faut-il pas, pour admirer l'Apollon, sentir en soi-même un genre de fierté qui foule aux pieds tous les serpents de la terre? Ne faut-il pas être chrétien, pour pénétrer la physionomie des vierges de Raphaël et du saint Jérôme du Dominiquin? pour retrouver la même expression dans la grâce enchanteresse et dans le visage abattu, dans la jeunesse éclatante et dans les traits défigurés, cette
même expression qui part de Tàme et traverse, comme un rayon céleste, i'aurore de la vie, ou les ténèbres de lage avancé? Y a-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables d'enthousiasme? Une certaine habitude leur rend les sons harmonieux nécessaires ; ils en jouissent comme de la saveur des fruits, du prestige des couleurs; mais leur être entier a-t-il retenti comme une lyre, quand, au milieu de la nuit, le silence a tout à coup été troublé par les chants, ou par ces instruments qui ressemblent à la voix humaine? Ont-ils alors senti le mystère de Texistence, dans cet attendrissement qui réunit nos deux natures, et confond dans une même jouissance les sensations et lame? Les palpitations de leur cœur ont-elles suivi le rythme de la musique? Une émotion pleine de charme leur a-t-elle appris ces pleurs qui n'ont rien de personnel, ces pleurs qui ne demandent point de pitié, mais qui nous délivrent d'une soulFrance inquiète, excitée par le besoin d'admirer et d'aimer?
De VAlkmarjne.
Du bonheur dans le mariasse.
C'est dans le mariage que la sensibilité est un devoir* :
dans toute autre relation, la vertu peut suffire; mais dans celle où les destinées sont entrelacées, où la même impulsion sert, pour ainsi dire, aux battements de deux cœurs, il semble qu'une affection profonde est presque un lien nécessaire. La légèreté des mœurs a introduit tant de chagrins entre les époux, que les moralistes du dernier siècle s'étaient accoutumés à rapporter toutes les jouissances du cœur à l'amour paternel et maternel, et finissaient presque par ne considérer le mariage que comme
i. Celte phrase vajrue, et assez singulière, s"e\pliqiie par ce qui suit et |»ar ce qui prc'.ède. M"* do Slaël vient de s'élever contre certaine ]>hilo«ophic allemnndc qui donnait une trop grande place à la sensibilité anTectucuse, considérée comme principe d'action morale dans les divers états de la vie, comme ba«e de luoralilé.
la condition rcqnise pour jouir du bonheur d'avoir des enfants. Cela est faux en morale, et plus faux encore en bonheur.
Il est si aisé d'être bon pour ses enfants, qu'on ne doit pas en faire un grand mérite. Dans leurs premières années, ils ne peuvent avoir de volonté que celle de leurs parents; et dès qu'ils arrivent à la jeunesse, ils existent par eux-mêmes. Justice et bonté composent les principaux devoirs d'une relation que la nature rend si facile. Il n'en est point ainsi des rapports avec cette moitié de nous, qui peut trouver du bonheur ou du malheur dans les moindres de nos actions, de nos regards et de nos pensées. C'est là seulement que la moralité peut s'exercer tout entière : c'est aussi là qu'est la véritable source de la félicité.
Un ami du même âge, auprès duquel vous devez vivre et mourir; un ami dont tous les intérêts sont les vôtres, dont toutes les perspectives sont en commun avec vous, y compris celle de la tombe : voilà le sentiment qui contient tout le sort. Quelquefois, il est vrai, vos enfants, et plus souvent encore vos parents, deviennent vos compagnons dans la vie; mais cette rare et sublime jouissance est combattue par les lois de la nature, tandis que l'association du mariage est d'accord avec toute l'existence humaine.
D'où vient donc que cette association si sainte est si souvent profanée? J'oserai le dire, c'est à rinégalité singulière que l'opinion de la société met entre les devoirs des deux époux, qu'il faut s'en prendre.
Le christianisme a tiré les femmes d'un état qui ressemblait à l'esclavage. L'égalité devant Dieu étant la base de cette admirable religion, elle tend à maintenir l'égalité des droits sur la terre; la justice divine, la seule parfaite, n'admet aucun genre de privilèges, et celui de la force moins qu'aucun autre. Cependant, il est resté, de l'esclavage des femmes, des préjugés qui, se combinant avec la grande liberté que la société leur laisse, ont amené beaucoup de maux.
On a raison d'exclure les femmes des affaires politiques et
civiles; rien n'est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur donnerait des rapports de rivalité avec les hommes, et la gloire elle-même ne saurait être pour une femme qu'un deuil éclatant du bonheur ^ Mais si la destinée des femmes doit consister dans un acte continuel de dévouement à l'amour conjugal, la récompense de ce dévouement, c'est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est l'objet.
La religion ne fait aucune différence entre les devoirs des deux époux, mais le monde en établit une grande; et de cette différence naît la ruse dans les femmes, et le ressentiment dans les hommes. Quel est le cœur qui peut se donner tout entier, sans vouloir un autre cœur aussi tout entier? Qui donc accepte de bonne foi l'amitié pour prix de l'amour? qui promet sincèrement la constance à qui ne veut pas être fidèle? Sans doute la religion peut l'exiger, car elle seule a le secret de cette contrée mystérieuse oîi les sacrifices sont des jouissances; mais qu'il est injuste, l'échange que l'homme se propose de faire subir à sa compagne !
« Je vous aimerai, dit-il, avec passion deux ou trois ans, et puis, au bout de ce temps, je vous parlerai raison, w — Et ce qu'ils appellent raison, c'est le désenchantement de la vie. — « Je montrerai dans ma maison de la froideur et de l'ennui; je tâcherai de plaire ailleurs : mais vous qui avez d'ordinaire plus d'imagination et de sensibilité que moi, vous qui n'avez ni carrière ni distraction, tandis que le monde m'en offre de toute espèce; vous qui n'existez que pour moi, tandis que j'ai mille autres pensées, vous serez satisfaite de l'affection subordonnée, glacée, partagée, qu'il me convient de vous accorder, et vous
1. ... La gloire elle-même ne saurait être pour une femme que le deuil éclatant du bonheur. Dans l'énergie de celle expression originale, on croit sentir l'accent d'une émolion personnelle, l'involonlaire aveu d'une inlinie douleur. Celle qui avait conquis la renommée, semble nous dire que rien au monde, même la gloire, ne la console de n'avoir pas connu l'espèce de bonheur qu'elle vient de metlre à si haut prix.
MORAL li. 43
("l'îdaignercz tous les hommages qui exprimeraient des sentiments plus exaltés et plus tendres. »
Quel injuste traité! tous les sentiments humains s'y refusent.
Il existe un contraste singulier entre les formes de respect envers les femmes, que l'esprit chevaleresque a introduites en Europe, et la tyrannique liberté que les hommes se sont adjugée. Ce contraste produit tous les malheurs du sentiment, les attachements illégitimes, la perfidie, l'abandon, le désespoir.
Il y a dans un mariage malheureux une force de douleur qui dépasse toutes les autres peines de ce monde. L'âme entière d'une femme repose sur l'attachement conjugal : lutter seule contre le sort, s'avancer vers le cercueil sans qu'un ami vous soutienne, sans qu'un ami vous regrette, c'est un isolement dont les déserts de l'Arabie ne donnent qu'une faible idée; et quand tout le trésor de vos jeunes années a été donné en vain, quand vous n'espérez plus pour la fin de la vie le reflet de ces premiers rayons, quand le crépuscule n'a plus rien qui rappelle l'aurore, et qu'il est pâle et décoloré comme un spectre livide, avant-coureur de la nuit, votre cœur se révolte, il vous semble qu'on vous a privée des dons de Dieu sur la terre; et si vous aimez encore celui qui vous traite en esclave, puisqu'il ne vous appartient pas et qu'il dispose de vous, le désespoir s'empare de toutes les facultés, et la conscience elle-même se trouble
à force de malheur... *
De V Allemagne.
I^e l'amour de la g^loirc^.
De toutes les passions dont le cœur humain est susceptible, il n'en est point qui ait un caractère aussi imposant que l'amour
1. « C'est à AI™» de Staël que M. Giiizot a emprunté l'idée du noble récit qu'il a intitulé l'Amour dans le mariage. » (Albert Sorel, il/"* de Slaél.)
2. A la suite des morceaux qui précèdent, pourraient trouver place, en grand nombre, d'autres pages d'un autre caractère, et non moins remarquables, où,
de la gloire : on peut trouver la trace de ses mouvements dans la nature primitive de l'homme, mais ce n'est qu'au milieu de la société que ce sentiment acquiert sa véritable force. Pour mériter le nom de passion, il faut qu'il absorbe toutes les autres affections de l'àme, et ses plaisirs comme ses peines n'appartiennent qu'au développement entier de sa puissance.
Après cette sublimité de vertu qui fait trouver à l'homme dans sa propre conscience le motif et le but de sa conduite, le plus beau des principes qui puisse mouvoir notre àme est l'amour de la gloire. Je laisse au sens de ce mot sa propre grandeur en ne le séparant pas de la valeur réelle des actions qu'il doit désigner. En effet, une gloire véritable ne peut être acquise par une célébrité relative; on en appelle toujours à l'univers et à la postérité pour confirmer le don d'une si auguste couronne; elle ne doit donc rester qu'au génie ou à la vertu.
Le digne et sincère amant de la gloire propose un boau traité au genre humain ; il lui dit : « Je consacrerai mes talents à vous servir: ma passion dominante m'excitera sans resse à faire jouir un plus grand nombre d'hommes des résultats heureux de mes efforts; le pays, le peuple qui m'est inconnu, aura des droits^ aux fruits de mes veilles; tout ce qui pense est en relation avec moi ; et, dégagé de la puissance environnante des sentiments individuels, c'est à l'étendue seule de mes bienfaits que je mesurerai mon bonheur; pour prix de ce dévouement, je ne vous demande que de le célébrer ; chargez la renommée d'acquitter votre reconnaissance. La vertu, j'en conviens, sait jouir d'elle-même; moi, j'ai besoin de vous pour
descendue des hauteurs de la morale spéculative ou pratique. M" de Staël se livre aux observations, aux descriptions, aux peintures du moraliste proprement dit, ou bien aux tableaux de mœurs, aux études de caractère du romancier. Une abondante moisson s'offrait à nous dans ces deux derniers genres, où elle unit au sérieux de la pensée, à la constante élévation du sentiment, une rare finesse d'annlyse, et toute la richesse d'expérience que puise un esprit pénétrant dans un assidu commerce avec le monde. Les quelques extraits qui suivent en donneront du moins une idée.