‹ Extraits de ses œuvresChapitre 20 sur 60 · Aura lui-môme des droits · texte numérisé non relu

Aura lui-môme des droits

obtenir le prix qui m'est nécessaire, pour que la gloire de mon nom soit unie au mérite de mes actions. » Quelle franchise, quelle simplicité dans ce contrat! comment se peut-il que les nations n'y soient jamais restées fidèles*, et que le génie seul en ait accompli les conditions?

C'est, sans doute, une jouissance enivrante que de remplir l'univers de son nom, d'exister tellement au delà de soi, qu'il soit possible de se faire illusion et sur l'espace et sur la durée de la vie, et de se croire quelques-uns des attributs métaphysiques de l'infini. L'àme se remplit d'un orgueilleux plaisir par le sentiment habituel que toutes les pensées d'un grand nombre d'hommes sont dirigées sur vous ; que vous existez en présence de leur espoir; que chaque méditation de votre esprit peut influer sur beaucoup de destinées; que de grands événements se développent au dedans de vous, et commandent, au nom du peuple, qui compte sur vos lumières, la plus vive attention à vos propres pensées. Les acclamations de la foule remuent l'àme, et par les réflexions qu'elles font naître, et par les commotions qu'elles excitent; toutes ces formes animées, enfin, sous lesquelles la gloire se présente, doivent transporter la jeunesse d'espérance et l'enflammer d'émulation. Les routes qui conduisent à un si grand but sont pleines de charme ; les occupations que commande l'ardeur d'y parvenir sont elles-mêmes une jouissance; et dans la carrière des succès, ce qu'il y a souvent de plus heureux, c'est la suite d'intérêts qui les précèdent et s'emparent activement de la vie.

La gloire des écrits et celle des actions sont soumises à des combinaisons différentes; la première, empruntant quelque chose des plaisirs solitaires, peut participer à leurs bienfaits; mais ce n'est pas elle qui rend sensibles tous les signes de cette grande passion; ce n'est pas ce génie dominateur qui, dans un

1. Les nations ont-elles donc partout et toujours mérité ce reproche?

instant, sème, recueille et se couronne ; dont réloqiience entraînante ou le courage vainqueur décident instantanément du sort des siècles et des empires; ce n'est pas cette émotion toutepuissante dans ses effets, qui commande en inspirant une volonté pareille, et saisit dans le présent toutes les jouissances de l'avenir. Le génie des actions est dispensé d'attendre la tardive justice que le temps traîne à sa suite; il fait marcher sa gloire en avant, comme la colonne enflammée qui jadis éclairait la marche des Israélites. La célébrité qu'on peut acquérir par les écrits est rarement contemporaine; mais alors même qu'on obtient cet heureux avantage, comme il n'y a rien d'instantané dans ses effets, d'ardent dans son éclat, une telle carrière ne peut, comme la gloire active, donner à l'homme le sentiment complet de sa force physique et morale, assurer l'exercice de toutes SCS facultés, l'enivrer enfin par la certitude de la puissance de son être. C'est au plus haut point de bonheur que l'amouv de la gloire puisse donner, que je veux m'attacher pour en mieux juger les obstacles et les malheurs...

De l'influence des passions sur le bonheur.

De la Tanité.

On se demande si la vanité est une passion. En considérant l'insuffisance de son objet, on serait tenté d'en douter; mais en observant la violence des mouvements qu'elle inspire, on y reconnaît tous les caractères des passions, et l'on retrouve tous les malheurs qu'elles entraînent dans la dépendance servile où ce sentiment vous met du cercle qui vous entoure.

L'amour de la gloire se fonde sur ce qu'il y a de plus élevé dans la nature de l'homme; l'ambition tient à ce qu'il y a de plus positif dans les relations des hommes entre eux. La vanité s'attache à ce qui n'a de valeur réelle ni dans soi, ni dans les

autres, à des avantages apparents, à des effets passagers; elle vit du rebut des deux autres passions; quelquefois cependant elle se réunit à leur empire.

Les peines de cette passion sont assez peu connues, parce que ceux qui les ressentent en gardent le secret, et que tout le monde étant convenu de mépriser ce sentiment, jamais on n'avoue les souvenirs ou les craintes dont il est Tobjet.

L'un des premiers chagrins de la vanité est de trouver en elle-même et la cause de ses malheurs et le besoin de les cacher. La vanité se nourrit de succès trop peu relevés pour qu'il existe aucune dignité dans ses revers.

La gloire, l'ambition se nomment. La vanité règne quelque^ fois à l'insu même du caractère qu'elle gouverne ; jamais du moins sa puissance n'est publiquement reconnue par celui qui s'y soumet : il voudrait qu'on le crût supérieur aux succès qu'il obtient, comme à ceux qui lui sont refusés; mais le public, dédaignant son but, et remarquant ses efforts, déprise la possession en rendant amère la perte. L'importance de l'objet auquel on aspire ne donne point la mesure de la douleur que fait éprouver la privation; c'est à la violence du désir qu'il inspirait, c'est surtout à l'opinion que les autres se sont formée de l'activité de nos souhaits, que cette douleur se proportionne.

Ce qui caractérise les peines de la vanité, c'est qu'on apprend par les autres, bien plus que par son sentiment intime, le degré de chagrin qu'on doit en ressentir : plus on vous croit affligé, plus on se trouve de raisons de l'être. Il n'est aucune passion qui ramène autant à soi, mais il n'en est aucune qui vienne moins de notre propre mouvement ; toutes ses impulsions arrivent du dehors. C'est non seulement à la réunion des hommes en société que ce sentiment est dû, mais c'est à un degré de civilisation qui n'est pas connu dans tous les pays, et dont les effets seraient presque impossibles à concevoir pour un peuple dont les institutions et les mœurs seraient simples ; car la

nature éloigne des mouvements de la vanité, et Ton ne peut comprendre comment des malheurs si réels naissent de mouvements si peu nécessaires.

De l" influence des passians sur le bonheur.

Même sujet.

Deux fig^nres.

Avez- vous jamais rencontré Damon? Il est d'une naissance obscure, il le sait; il est certain que personne ne l'ignore; mais au lieu de dédaigner cet avantage par intérêt et par raison, il n'a qu'un but dans l'existence, c'est de vous parler des grands seigneurs avec lesquels il a passé sa vie; il les protège, de peur d'en être protégé ; il les appelle par leur nom, tandis que leurs égaux y joignent leurs titres, et se fait reconnaître subalterne pur l'inquiétude même de le paraître. Sa conversation est composée de parenthèses, principal objet de toutes ses phrases; il voudrait laisser échapper ce qu'il a le plus grand besoin de dire; il essaie de se montrer fatigué de tout ce qu'il envie; pour se faire croire à son aise, il tombe dans les manières familières; il s'y confirme, parce que personne ne compte assez avec lui pour les repousser ; et tout ce dont il est flatté dans le monde, est un composé du peu d'importance qu'on met à lui, et du soin qu'on a de ménager ses ridicules pour ne pas perdre le plaisir de s'en moquer.

Connaissez-vous Lvcidas? il a vieilli dans les atfaires sans v prendre une idée, sans atteindre à un résultat; cependant il se croit l'esprit des places qu'il a occupées; il vous confie ce qu'ont imprimé les gazettes ; il parle avec circonspection même des ministres du siècle dernier; il achève ses phrases par une mine concentrée, qui ne signifie pas plus que ses paroles; il a dans sa poche des lettres de ministres, d'hommes puissants, qui lui parlent du temps qu'il fait, et qui lui semblent une preuve de

confiance; il frémit à l'aspect de ce qu'il appelle une mauvaise tête, et donne assez volontiers ce nom à tout homme supérieur; il a une diatribe contre l'esprit, à laquelle la majorité d'un salon applaudit presque toujours; Ccst, vous dit-il, un obstacle à bien voir que l'esprit; non, les gens d'esprit n entendent point les affaires. Lycidas, il est vrai que vous n'avez pas d'esprit, mais il n'est pas prouvé pour cela que vous soyez capable de gouverner un empire*.

Le Vinfluence des passions sur le bonheur.

De l'esprit moqueur.

De tous les moyens qui peuvent déconcerter l'émulation des caractères élevés, le plus puissant est l'arme de la moquerie. L'aperçu fin et juste du petit côté d'un grand caractère, des faiblesses d'un beau talent, trouble jusqu'à cette confiance en ses propres forces, dont le génie a souvent besoin ; et la plus légère piqûre d'une raillerie froide et indifférente peut faire mourir dans un cœur généreux la vive espérance qui l'encourageait à l'enthousiasme de la gloire et delà vertu.

La nature a créé des remèdes aux grandes douleurs de l'homme; le génie est de force avec l'adversité, l'ambition avec les périls; la vertu avec la calomnie ; mais le ridicule peut s'insinuer dans la vie, s'attacher aux qualités mième, et les miner sourdement à leur insu.

L'insouciance dédaigneuse exerce un grand pouvoir sur l'enthousiasme le plus pur; la douleur même perd jusqu'à l'éloquence dont la nature l'a douée, lorsqu'elle rencontre un esprit moqueur; l'expression énergique, l'accent abandonné, l'action

1. M"" de Stacl a jeté dans ses éludes morales quelques esquisses de co genre. C'est ailleurs, c'est dans les portraits développés que comporte le ca^lrc ■du roinan, qu'elle a déployé tout son talent de peintre de caractères.

oO MADAME DE STAKL.

même, l'action généreuse est inspirée par une sorte de confiance dans les sentiments de ceux qui nous environnent; une froide plaisanterie peut la glacer.

L'esprit moqueur s'attaque à quiconque met une grande importance à quelque objet que ce soit dans le monde; il se rit de tous ceux qui sont dans le sérieux de la vie, et croient encore aux sentiments vrais et aux intérêts graves. Sous ce rapport, il n'est pas dépourvu d'une sorte de philosophie ; mais cet esprit décourageant arrête le mouvement de 1 ame qui porte à se dévouer; il déconcerte jusqu'à l'indignation; il flétrit l'espérance de la jeunesse. Il n'y a que le vice insolent qui soit audessus de ses atteintes. En effet, l'esprit moqueur essaie rarement de l'attaquer; il est même tenté d'avoir de la considération pour le caractère qu'il n'a pas la puissance d'aflliger.

De la littérature.

— La plaisanterie, qui, de nos jours, a perdu de sa grâce sans avoir perdu de ses inconvénients, s'attaque maintenant à tous les sentiments forts et vrais, qu'on est convenu de dénigrer sous

le nom de mélancolie^ de plUlosophie, ifenlhousiasmc Ce sont

formules reçues; c'est une des modes littéraires du moment. Autrefois on était si délicat sur le bon goût des manières et des écrits, qu'il sufiisait à l'amusement de plaisanter sur le ridicule des formes vulgaires ou des expressions communes ; à présent qu'à cet égard tout est confondu, la plaisanterie est dirigée contre le sentiment et la pensée même : il semble qu'il n'y ait qu'une chose à faire de la vie, c'est de se livrer au genre de jouissances que la fortune peut donner, et de consacrer les facultés de son esprit aux moyens d'acquérir cette fortune. On appelle rêverie tout le reste, et l'on voudrait créer un bon ton nouveau, qui pût donner un air provincial aux affections profondes et aux idées généreuses.

Il y a pourtant dans la société des personnes, et ce ne sont pas les moins aimables, qui réunissent beaucoup de gaieté dans l'esprit ù beaucoup de mélancolie dans le cœur, el dont la plaisan-

terie a d'autant pi us de grâce que leur caractère a plus de délicatesse. Dès qu'on est dans le monde, ce n'est guère que par la gaieté qu'on peut s'entendre et se plaire ; la tristesse d'ailleurs est le secret de l'amer et ce serait une sorte de profanation que de le confier aux indifférents : mais ceux qui se moquent si agréablement de l'imagination mélancolique, des pensées sombres que notre sort nous inspire, habitent-ils une autre terre que la nôtre? Ne sont-ils point séparés des objets de leur affection, n'ont-ils jamais cessé d'être aimés, n'ont-ils pas enfin quelque idée confuse que la maladie, la vieillesse ou la mort pourra troubler un jour leur joyeuse insouciance?

Comment réfléchir dans la solitude sans découvrir que tous les sentiments profonds ont une teinte de tristesse, et que l'homme ne peut s'élever au-dessus de l'existence physique, sans éprouver que le monde moral est incomplet, et que plus l'on développe son esprit et son âme. plus l'on sent les bornes de sa destinée ? préface de Delpliùie.

Un homme content de Ini.

J'arrivai chez madame d'Er... Je n'avais pas encore vu son mari, et son extérieur confirma l'opinion qu'on m'avait donnée (le lui. 11 me reçut avec politesse, mais avec une importance qui me faisait sentir, non le prix qu'il attachait à moi, mais celui qu'il mettait à lui-même. Il m'offrit à déjeuner, et notre conversation fut contrainte et gênée, comme elle doit toujours Tétre avec un homme qui n'a de sentiments vrais sur rien, et dont l'esprit ne s'exerce qu'à la défense de son amour-propre. 11 me parla continuellement de lui, sans remarquer le moins du monde si mon intérêt répondait à la vivacité du sien. Quand il se croyait prêt à dire un mot spirituel, ses petits yeux brillaient ;i l'avance d'une joie qu'il ne pouvait réprimer ; il me regardait après avoir parlé pour juger si j'avais su Tentendrc, et lorsque

son émotion d'amour-propre était calmée, il reprenait un air imposant, par égard pour son propre caractère; passant tour à tour des intérêts de son esprit à ceux de sa considération, et secrètement inquiet d'avoir été trop badin pour un homme sérieux ou trop sérieux pour un homme aimable.

Après une heure consacrée au déjeuner, il se leva et mVxpliqua lentement comment des affaires indispensables, que la bonté de son cœur lui avait suscitées, des visites chez quelques ministres qu'il ne pouvait retarder sans craindre de les offenser grièvement, Tobligeaient à me quitter. Je vis qu'il me regardait avec bienveillance, pour adoucir la peine que je devais ressentir de son absence; j'aurais eu envie de le tranquilliser sur le chagrin qu'il me supposait, mais ne voulant pas déplaire au mari de mon amie, je lui fis la révérence avec l'air sérieux qu'il désirait, et son dernier salut me prouva qu'il en était content. Delphine.

Un type de courtisan.

Je demandai à mon voisin s'il connaissait le duc de Mendoce. — Fort peu, répondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pénétré de respect pour le pouvoir. C'est une véritable curiosité que de le voir saluer un ministre; ses épaules se plient, dès qu'il l'aperçoit, avec une promptitude et une activité tout à fait amusantes; et quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins curieuse que ses démonstrations extérieures; il commence des phrases, pour que le ministre les finisse; il finit celles que le ministre a commencées; sur quelque sujet que le

ministre parle, le duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très monotone pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en est Tobjet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, les excès de travail qu'il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans ces vérités dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu'il s'expose à tout pour satisfaire sa conscience ; et ce n'est qu'à la réflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il essaie de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé'. Ce n'est pas un méchant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne s'y décide que pour son intérêt. Il a, si l'on peut le dire, l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du pouvoir : il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête, quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe dans la disgrâce, il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui, sans aucune explication, comme une chose nui va de soi-même. Quand, par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il répond : « Vous sentez bien que

dans les circonstances actuelles je n'ai pu , « et s'interrompt

en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il attache à la défaveur du maître. Mais si vous n'entendez pas cette mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa conduite, avec autant de confiance qu'en aurait un honnête homme, en vous déclarant qu'il a cessé de voir un ami <]u'il n'estimait plus. 11 n'a pas de considération à la cour de Madrid; cependant il obtient toujours des missions importantes : car les gens en place sont bien arrivés à se moquer des

1. « Cette sorle de flatterie, a dit ailleurs M"« de Staël, réussit en général mieux que la flatterie obséquieuse, et c'est bien fait aux courtisans, quand ils le peuvent, d'avoir l'air d'être entraînés, dans le moment où ils réfléchissent le plus à ce qu'ils disent. » {De VAllemayne, l, cli. xviii.)

flatteurs, mais non pas à leur préférer les hommes courageux ; et les flatteurs parviennent à tout, non pas comme autrefois, en réussissant à tromper, mais en faisant preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l'autorité. Delphine.

Un homme sensible et froid.

Il faut que je vous fasse connaître M. de S***, pour que vous conceviez comment, avec beaucoup de raison et même assez de calme dans ses affections, il a pu inspirer un sentiment si vif. D'abord je crois, en général, qu'un homme d'un caractère froid se fait aimer facilement d'une àme passionnée ; il captive et soutient l'intérêt en vous faisant supposer un secret au delà de ce qu'il exprime, et ce qui manque à son abandon peut, momentanément du moins, exciter davantage l'inquiétude et la sensibilité d'une femme; les liaisons ainsi fondées ne sont peut-être pas les plus heureuses et les plus durables, mais elles agitent davantage le cœur assez faible pour s'y livrer.

11 y a beaucoup de charme et de dignité dans la contenance de M. de S***; son visage a l'expression des habitants du Midi, et ses manières vous feraient croire qu'il est Anglais. Le contraste de sa figure animée avec son accent calme et sa conduite toujours mesurée, a quelque chose de très piquant. Son àme est forte et sérieuse; son défaut, selon moi, c'est de ne jamais mettre complètement à l'aise ceux, qui lui sont chers; il est tellement maître de lui, qu'on trouve toujours une sorte d'inégalité dans les rapports qu'on entretient avec un homme qui n'a jamais dit à la fin du jour un seul mot involontaire. Il ne faut attribuer cette réserve à aucun sentiment de dissimulation ou de défiance, mais à l'habitude constante de se dominer lui-même et d'observer les autres.

Un grand fonds de bonté, une disposition secrète ù la mélancolie rassurent ceux qui l'aiment, et donnent le besoin de mé-

riter son estime. Des mots fins et délicats font entrevoir son caractère; il semble qu'il comprend, qu'il partage même tout bas la sensibilité des autres, et que, dans le secret de son cœur, il répond à Témotion qu'on lui exprime; mais tout ce qu'il éprouve en ce genre vous apparaît comme derrière un nuage, et l'imagination des personnes vives n'est jamais, avec lui, ni totalement découragée, ni entièrement satisfaite.

Delphine.

Portrait de M^^ d'A***.

Pensez-vous que Tirapression de la journée d'hier puisse

s'efiTacer de mon cœur? Avez-vous remarqué j\l™° d'A***, lorsqu'elle s'adressait à moi? J'étais assis à quelques pas d'elle dans le jardin : sa voix s'animait, ses yeux ravissants regardaient le ciel comme pour le prendre à témoin de ses nobles pensées; ses bras charmants se plaçaient naturellement de la manière la plus agréable et la plus élégante. Le vent ramenait souvent ses cheveux blonds sur son visage; elle les écartait avec une grâce, une négligence, qui donnaient à chacun de ses mouvements une séduction nouvelle. Croyez-vous, mon cher ami, qu'elle parlât avec plus d'intérêt à cause de moi? Vous m'avez dit que vous ne l'aviez jamais trouvée si aimable : aurait-elle voulu me plaire? Cependant, elle m'a quitté si brusquement! mais c'était dans la crainte d'affliger M""" de V***. Oh! sans doute nos ûmes s'entendraient si j'étais libre, si je pouvais m'exprimer de toute la force de mon émotion et de ma pensée! Mais il faudra se réprimer longtemps encore, et saura-t-clle me deviner à travers tant de contraintes? elle dont tout le charme est dans l'abandon, croira-t-elle aux sentiments contenus?

Je n'imaginais pas qu'il fût possible qu'une seule personne réunît tant de grâces qui sembleraient devoir appartenir aux manières d'être les plus différentes. Des expressions toujours

où MADAME DE STAËL.

choisies, et un mouvement toujours naturel; de la gaieté dans l'esprit et de la mélancolie dans les sentiments; de l'exaltation et de la simplicité, de l'entraînement et de l'énergie! mélange adorable de génie et de candeur, de douceur et de force! réunissant au même degré tout ce qui pourrait inspirer de l'admiration aux penseurs les plus profonds \ tout ce qui doit mettre à l'aise les esprits les plus ordinaires, s'ils ont de la bonté, s'ils aiment à retrouver cette qualité touchante sous les formes les plus faciles et les plus nobles, les plus séduisantes et les plus naïves.

Delphine anime la conversation en mettant de l'intérêt à ce qu'elle dit, de l'intérêt à ce qu'elle entend; nulle prétention, nulle contrainte : elle cherche à plaire, mais elle ne veut y réussir qu'en développant ses qualités naturelles. Toutes les femmes que j'ai connues s'arrangeaient plus ou moins pour faire effet sur les autres; Delphine, elle seule, est tout à la fois assez fière et assez simple pour se croire d'autant plus aimable qu'elle se livre davantage à montrer ce qu'elle éprouve -.

Avec quel enthousiasme elle parle de la vertu! Elle l'aime comme la première beauté de la nature morale ; elle respire ce qui est bien, comme un air pur, comme le seul dans lequel son âme généreuse puisse vivre. Si l'étendue de son esprit lui donne de l'indépendance, son caractère a besoin d'appui; elle a dans le regard quelque chose de sensible et de tremblant, qui semble invoquer un secours contre les peines de la vie ; son âme n'est pas faite pour résister seule aux orages du sort. 0 mon ami! qu'il sera heureux, celui qu'elle choisira pour protéger sa destinée, qu'elle élèvera jusqu'à elle, et qui la défendra de la méchanceté des hommes!

Vous le voyez, ce n'est point une impression légère que j'ai reçue. Delphine.

1. C'est beaucoup dire. 11 faut faire la pari d'un enthousiasme de passion chez le personnage qui parle ainsi.

2. On entrevoit les quelques traits d'elle-même que M"' de Staël prèle à l'idéale figure qu'elle imagine.

Confldences d'une solitaire*

Pour vous aider de ma présence, je voudrais, chère Delphine, aller à Paris; mais je ne m'en sens pas la force, il m'est absolumont impossible de vaincre la répugnance que j'éprouve à sortir de ma solitude.

Il faut bien vous avouer le motif de celte répugnance, je consens à vous l'écrire; mais je n'aurais jamais pu me résoudre à vous en parler, et je vous prie instamment de ne pas me répondre sur un sujet que je n'aime pas à traiter. Vous savez que j'ai l'extérieur du monde le moins agréable; ma taille est contrefaite, et ma figure n'a point de grâce ; je n'ai jamais voulu me marier, quoique ma fortune attirât beaucoup de prétendants ; j'ai vécu presque toujours seule, et je serais un mauvais guide pour moi-même et pour les autres au milieu des passions de la vie; mais j'en sais assez pour avoir remarqué qu'une femme disgraciée de la nature est l'être le plus malheureux lorsqu'elle ne reste pas dans la retraite. La société est arrangée de manière que, pendant les vingt années de sa jeunesse, personne ne s'intéresse vivement à elle; on l'humilie à chaque instant sans le vouloir, et il n'est pas un seul des discours qui se tiennent devant elle, qui ne réveille dans son âme un sentiment douloureux.

J'aurais pu jouir, il est vrai, du bonheur d'avoir des enfants : mais que ne souflrirais-je pas, si j'avais transmis à ma fille les désavantages de ma figure ! si je la voyais destinée, comme moi, à ne jamais connaître le bonheur suprême d'être le premier objet d'un homme sensible M Je ne le confie qu'à vous, ma chère Delphine; mais, parce que je ne suis point faite pour inspirer de

1. M"" de Staël, quelles que soient la sincérité et la nouveauté de ses écrits, ne laisse pas de payer son tribut à certaines modes de langage, déjà quelque peu surannées, du dix-huitième siècle. De là l'usage trop fréquent qu'elle fait encore d'un adjectif si fort prodigué dans la philosophie, les romans et... les romances : un homme sensible, une àme sensible, les cœurs se/isibles, etc.

Tamoiir, il ne s'ensuit pas que mon cœur ne soit pas susceptible des affections les plus tendres. J'ai senti, presque au sortir de l'enfance, qu'avec ma figure, il était ridicule d'aimer. Imaginezvous de quels sentiments amers j'ai dû m'abreuver?il était ridicule pour moi d'aimer, et jamais cependant la nature n'avait formé un cœur à qui ce bonheur fût plus nécessaire.

Un homme dont les défauts extérieurs seraient très marquants, pourrait encore conserver les espérances les plus propres à le rendre heureux. Plusieurs ont ennobli par des lauriers les disgrâces de la nature; mais les femmes n'ont d'existence que par l'amour; l'histoire de leur vie commence et finit avec l'amour : et comment pourraient-elles inspirer ce sentiment sans quelques agréments qui puissent plaire aux yeux! La société fortifie à cet égard l'intention de la nature au lieu d'en modifier les effets; elle rejette de son sein la femme infortunée que l'amour et la maternité ne doivent point couronner. Que de peines dévorantes n'a-t-elle point à souffrir dans le secret de son cœur!

J'ai été romanesque, comme si je vous ressemblais, ma chère Delphine; mais j'ai néanmoins trop de fierté pour ne pas cacher à tous les regards le malheureux contraste de ma destinée et de mon caractère. Comment suis-je donc parvenue à supporter le cours des années qui m'étaient échues? Je me suis renfermée dans la retraite, rassemblant sur votre tête tous mes intérêt?, tous mes vœux, tous mes sentiments; je me disais que j'aurais été vous, si la nature m'eût accordé vos grâces et vos charmes: et secondant de toute mon âme rinclinalion de mon frère, je l'ai conjuré de vous laisser la portion de son bien qu'il me destinait.

Qu'aurais-je fait de la richesse? j'en ai ce qu'il faut pour rendre heureux ce qui m'entoure, pour soulager l'infortune autour de moi; mais quel autre usage de l'argent pourrais-je imaginer qui n'eût ajouté au sentiment douloureux qui pèse sur mon âme! Aurais-je embelli ma maison pour moi, mes jardins pour moi? et jamais la reconnaissance d'un être chéri ne m'aurait récompensée de mes soins! Aurais je réuni beaucoup de

monde, pour entendre plus souvent parler de ce que les autres possèdent et de ce qui me manque? aurais-je voulu courir le risque des propositions de mariage qu'on pouvait adresser à ma fortune, et me serais-je condamnée à supporter tous les détours qu'aurait pris l'intérêt avide pour endormir ma vanité et m'ôter jusqu'à l'estime de moi-même?

Non, non, Delphine, ma sage résignation vaut bien mieux. Il ne me restait qu'un bonheur à espérer; je l'ai goûté, je vous ai adoptée pour ma fille; j'avais manqué la vie, j'ai voulu vous donner tous les moyens d'en jouir. Je serais sans doute bien heureuse d'être près de vous, de vous voir, de vous entendre; mais avec vous seraient les plaisirs et la société brillante qui doivent vous entourer. Mon cœur, qui n'a point aimé, est encore trop jeune pour ne pas souffrir de son isolement, quand tous les objets que je verrais m'en renouvelleraient la pensée.

Les peines d'imagination dépendent presque entièrement des circonstances qui nous les retracent; elles s'cfïacent d'ellesmêmes, lorsque l'on ne voit ni n'entend rien qui en réveille le souvenir; mais leur puissance devient terrible et profonde quand l"'esprit est forcé de combattre à chaque instant contre des impressions nouvelles. Il faut pouvoir détourner son attention d'une douleur importune et s'en distraire avec adresse, car il faut de l'adresse vis-à-vis de soi-même, pour ne pas trop souffrir. Je ne connais guère les autres, ma chère Delphine, mais assez bien moi ; c'est le fruit de la solitude. Je suis parvenue avec assez d'elForts à me faire une existence qui me préserve des chagrins vifs; j'ai des occupations pour chaque heure, quoique rien ne remplisse mon existence entière; j'unis les jours aux jours, et cela fait un an, puis deux, puis la vie. Je n'ose changer de place, agiter m.on sort ni mon àmc; j'ai peur de perdre le résultat de mes réflexions et de troubler mes habitudes qui me sont encore plus nécessaires, parce qu'elles me dispensent de réflexions même, et font passer le temps sans que je m'en mêle.

Déjà cette lettre va déranger mon repos pour plusieurs jours;

il ne faut pas me faire parler de moi, il ne faut presque pas que

j'y pense; je vis en vous; laissez-moi vous suivre de mes

vœux, vous aider de mes conseils, si j'en peux donner pour ce

monde que j'ignore *.

Delphine,

M°ie deC..., à Mme d'A...

Sar la TÎe de deTOÎP et de famille.

. . . Sans entrer dans les détails de mon affection pour M. de C. . . , vous savez que le bonheur de ma vie intérieure n'est fondé ni sur l'amour, ni sur rien de ce qui peut lui ressembler. Je suis heureuse par les sentiments qui ne trompent jamais.

Dans les premiers jours de ma jeunesse, j'ai essayé de vivre dans le monde, pour y chercher l'oubli de quelques-unes de mes espérances déçues ; mais je ressentais dans ce monde une agitation semblable à celle que fait éprouver une voiture rapide, qui va plus vite que vos regards même, et vous présente des objets que vous n'avez pas le temps de considérer. Je ne pouvais me rendre compte de la durée des heures, ma vie m'était dérobée, et cet état, qui semble être celui du plus grand mouvement possible, me conduisait cependant à la plus parfaite apathie morale; les impressions et les idées se succédaient sans laisser en moi aucune trace ; il m'en restait seulement une sorte de fièvre sans passion, de trouble sans intérêt, d'inquiétude sans objet, qui me rendait ensuite incapable de m'occuper seule.

1. Dans ces pages li une analyse si délicate et d'un sentiment si pénétrant, ne reiiiarque-t-on pas un nouvel et sérieux essor du roman? Uy avait là, pour les talents futurs et plus complets en ce genre, des modèle? ou des inspirations heureuses. Ces conQdences d'une amie de Delphine, cette lettre si douloureuse et si stoïquement résignée n'a rien perdu à vieillir, et soutiendrait fort bien la comparaison avec les plus louchantes de celles que George Sand a mêlées à ses récits.

C'est dans cette situation, qu'une voix qui, depuis que j'existe, a toujours fait tressaillir mon cœur, sut me rappeler à moi-même; mon père me conseilla de m'établir une grande partie de Tannée à la campagne, et d'élever moi-même mes enfants. Je m'ennuyai d'abord un peu de la monotonie de mes occupations; mais, par degrés, je repris la possession de moimôme, et je goûtai les plaisirs qui ne se sentent que dans le silence de tous les autres, la réflexion, l'étude, et la contemplation de la nature. Je vis que le temps divisé n'est jamais long, et que la régularité abrège tout.

11 n'y a pas un jour, parmi ceux qu'on passe dans le grand monde, oii Ton n'éprouve quelques peines ; misérables, si on les compte une à une; importantes, quand on considère leur influence sur l'ensemble de la destinée. Un calme doux et pur s'empare de Tàme dans la vie domestique; on est sûr de conserver jusqu'au soir la disposition du réveil; on jouit continuellement de n'avoir rien à craindre, et rien à faire pour n'avoir lien à craindre; l'existence ne repose plus sur le succès, mais sur le devoir; on goûte mieux la société des étrangers, parce qu'on se sent tout à fait hors de leur dépendance, et que les hommes dont on n'a pas besoin ont toujours assez d'avantages, puisqu'ils ne peuvent avoir aucun inconvénient.

Quand je regrettais l'amour, et désirais le succès, la société, la nature, tout me paraissait mal combiné, parce que je n'avais deviné le secret de rien : je me sentais hors de l'ordre, à l'extrémité du cercle de l'existence ; mais rentrée dans la morale, je suis au centre de la vie, et loin d'être agitée par le mouvement universel, je le vois tourner autour de moi sans qu'il puisse m'atteindre.

J'ai pour père un ami, le premier de mes amis ; mais quand je serais seule, je pourrais trouver dans ma conscience le confident de toutes mes pensées. J'entends au dedans de moi-même la voix qui me répond ; et cette voix acquiert chaque jour plus de force et de douceur. Le devoir m'ouvre tous ses trésors; et

j'éprouve ce repos animé, ce repos qui n'exclut ni les idées les plus hautes, ni les affections les plus profondes, mais qui naît seulement de l'harmonie de vous-même avec la nature.

Les occupations qui ne se lient à aucune idée de devoir, vous inspirent tour à tour du dég-oùt ou du reg^ret ; vous vous reprochez d'être oisif; vous vous fatiguez de travailler; vous êtes en présence de vous-même, écoutant votre désir, cherchant à le bien connaître, le voyant sans cesse varier, et trouvant autant de peine à servir vos propres goûts que les volontés d'un maître étranger. Dans la route du devoir, l'incertitude n'existe plus, la satiété n'est point à redouter; car, dans le sentiment de I:: vertu, il y a jeunesse éternelle ; quelquefois on regrette enco:v d'autres biens; mais le cœur, content de lui-même, peut se rappeler sans amertume les plus belles espérances de la vie : s'il pense au bonheur qu'il ne peut goûter, c'est avec un sentiment dont la douleur lui tient lieu de ce qu'il a perdu.

Quelles jouissances ne trouve-t-on pas dans l'éducation de ses enfants ! Ce n'est pas seulement les espérances qu'elle renferme qui vous rendent heureux, ce sont les plaisirs mêmes que la société de ces cœurs si jeunes fait éprouver; leur ignorance des peines de la vie vous gagne par degrés; vous vous laissez entraîner dans leur monde, et vous les aimez non seulement pour ce qu'ils promettent, mais pour ce qu'ils sont déjà; leur imagination vive, leurs inépuisables goûts rafraîchissent la pensée; et si le temps que vous avez d'avance sur eux ne vous permet pas départager tous leurs plaisirs, vous vous reposez du moins sur le spectacle de leur bonheur; l'âme d'un enfant doucement soutenue, doucement conduite par l'amitié, conserve longtemps l'empreinte divine dans toute sa pureté; ces caractères innocents, qui s'étonnent du mal et se confient dans la pitié, vous attendrissent profondément, et renouvellent dans votre cœur les sentiments bons et purs, que les hommes et la vie avaient troublés : pouvez-vous. Madame, pouvez-vous renoncer pour toujours à ces émotions délicieuses?

Je l'avoue, il est un bonheur dont je jouis, qui n"a été donné à personne sur la terre; c'est à lui peut-être que je dois mon retour aux résolutions que je vous conseille: il faut donc vous faire connaître ce sentiment, dans tout ce (|u'il peut avoir de doux et de cruel.

Vous avez entendu parler de l'esprit et dos rares talents de mon père, mais on ne vous a jamais peint Tincroyable réunion de raison parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté, dans ses détails comme dans son ensemble? il écarte de ma pensée tout ce qui la tourmente; il a étudié le cœur humain pour mieux le soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité qu'un motif pour s'oiFenser plus tard, et pardonner plus tôt; s'il a de l'amour-propre, c'est celui des êtres d'une autre natupe que la nôtre, qui seraient d'autant plus indulgents, qu'ils connaîtraient mieux tontes les inconséquences et toutes les faiblesses des hommes^.

La vieillesse est rarement aimable, parce que c'est Tépoque de la vie où il n'est plus possible de cacher aucun défaut ; toutes les ressources pour faire illusion ont disparu; il ne reste que la réalité des sentiments et des vertus; la plupart des caractrères font naufrage avant d'arriver à la fin de la vie, et l'on ne voit souvent dans les hommes âgés que des âmes avilies et troublées, habitant encore, comme des fantômes menaçants, des corps à demi ruinés; mais, quand une noble vie a préparé la vieillesse, ce n'est plus la décadence qu'elle rappelle, ce sont les premiers jours de l'immortalité.

1. Quand môme on ne saurait pas toul ce que M. Necker était pour M"»" de Staël, on sentirait, à la chaleur des expressions, qu'il y a ici autre chose qu'une fiction touchante ; cette figure qui réunit tant d'aimables et vénérables traits, n'est qu'un portrait idéalisé par la tendresse; ces pages émues ont été inspirées à l'auteur par la plus sainte des affections de famille passionnément ressentie. V. plus loin les extraits intitules : Le plus beau jour de M. Necker, et. Douleur filiale. Cf. notre Notice, p. xlvi.

L'homme que le temps n'a point abattu, en a reçu des présents que lui seul peut faire, une sagacité presque infaillible, une indulgence inépuisable, une sensibilité désintéressée. La tendresse que vous inspire un tel père est la plus profonde de toutes ; laffection qu'il a pour vous est d'une nature tout à fait divine. Il réunit sur vous seul tous les genres de sentiments ; il vous protège, comme si vous étiez un enfant ; vous lui plaisez, comme si vous étiez toujours jeune; il se confie à vous, comme si vous aviez atteint l'âge de maturité.

Une incertitude presque habituelle, une réserve fière se mêlent à Tamour que vous inspirent vos enfants. Ils s'élancent vers tant de plaisirs qui doivent les séparer de vous; ils sont appelés à tant de vie après votre mort, qu'une timidité délicate vous commande de ne pas trop vous livrer, en leur présence, à vos sentiments pour eux. Vous voulez attendre, au lieu de prévenir, et conserver envers cette jeunesse resplendissante la dignité que Ton doit garder avec les puissants, alors même qu'on a pour eux la plus sincère amitié I Mais il n'en est pas ainsi de la tendresse filiale; elle peut s'exprimer sans crainte; elle est si sûre de l'impression qu'elle produit!

Je ne suis pa& personnelle, je crois que ma vie l'a prouvé; mais si vous saviez combien il m'est doux de me sentir environnée de l'intérêt de mon père! de ne jamais souffrir sans qu'il s'en occupe, de ne courir aucun danger sans me dire qu'il faut que je vive pour lui, moi qui suis le terme de son avenir! L'on nous assure souvent qu'on nous aime, mais peut-être est-il vrai que l'on n'est nécessaire qu'à son père? Les espérances de la vie sont prêtes à consoler tous nos contemporains de route; mais le charme enchanteur de la vieillesse qu'on aime, c'est qu'elle vous dit, c'est que l'on sait que le vide qu'elle éprouverait en vous perdant ne pourrait plus se combler.

Si j'étais dangereusement malade, et que je fusse loin de mon père, je serais accessible à quelques frayeurs; mais s'il était là, je lui abandonnerais le soin de ma vie, qui Tinté-

MORALE. Go

resse plus que moi. Le cœur a besoin de quelque idée merveilleuse qui le calme, et le délivre des incertitudes et des terreurs sans nombre que l'imagination fait naître; je trouve ce repos nécessaire dans la conviction où je suis que mon père porte bonheur à ma destinée : quand je dors sous son toit, je ne crains point d'être réveillée par quelques nouvelles funestes * ; quand l'orage descend des montagnes et gronde sur notre maison, je mène mes enfants dans la chambre de mon père, et, réunis autour de lui, nous nous croyons sûrs de vivre, ou nous ne craignons plus la mort, qui nous frapperait tous ensemble. . La puissance que la religion catholique a voulu donner aux prêtres, convient véritablement à l'autorité paternelle-; c'est votre père qui, connaissant toute votre vie, peut être votre interprète auprès du ciel; c'est lui dont le pardon vous annonce celui d'un Dieu de bonté; c'est sur lui que vos regards se reposent avant de s'élever plus haut; c'est lui qui sera votre médiateur auprès de l'Être suprême, si, dans les jours de votre jeunesse, les passions véhémentes ont trop entraîné votre cœur.

Delphine.

Bécit d'un rellg^ieux*

Hier, un religieux du mont Saint-Bernard est venu dans notre couvent ; je lui trouvais une expression de calme et de sensibilité que n'ont point nos religieuses'. Je me promenai quelque temps avec lui; il me raconta par hasard, et sans y attacher

1. Tous les sentiments exaltes, toutes les grandes passions ont leurs superstitions. Pourquoi cette ardente piété filiale n'aurait-elle pas les siennes? Rien de plus naïf et sincère, rien de plus touchant que celle foi sans réserve dans la puissance protectrice d'un être aimé.

2. Il est père aussi, dans un sens très élevé, le prêtre, lel que cette religion 1& conçoit.

3. C'est Delphine qui parle ; de douloureuses épreuves lui ont fait chercher un asile dans un couvent do religieuses chanoioesses, près Zurich, où plus lard elle prononcera ses vœu.-.

lui-même autant d'importance que moi, un trait qui pénétra mon cœur.

Un vieillard de son ordre, accablé d'infirmités, et retiré dans Thospice des malades, apprit cet hiver qu'un voyageur, tombé dans les neiges à peu de distance de son couvent, était près de mourir ; il se trouvait seul alors, tous ses frères étant absents pour rendre d'autres services; il n'hésita pas, il partit, et trouva le malheureux voyageur expirant au milieu des neiges. Il n'était plus possible de le transporter, il entendait avec difficulté ce qu'on lui disait; le vieillard se mit à genoux près de lui, sur les glaces qui l'environnaient, il se pencha vers son oreille, et tâcha de lui faire comprendre les paroles qui donnent encore de l'espérance au dernier terme de la vie. Il resta près d'une heure dans cette situation, recevant sur sa tète blanchie et sur son corps infirme la pluie et les frimas, qui sont mortels, au sommet des Alpes, pour la jeunesse elle-même. Le vieillard élevait la voix ou l'adoucissait, suivant l'expression du visage de son infortuné malade; il faisait pénétrer des consolations à travers les souffrances de l'agonie, et suivait l'àme enfin jusqu'à son dernier souffle, pour apaiser les peines morales, quand la nature physique se déchirait et s'anéantissait. Peu de jours après, ce bon vieillard mourut du froid qu'il avait souffert. Celui qui me racontait ce généreux dévouement s'étonnait de mon émotion.

« Croyez-moi, ma chère sœur, me dit-il, on est heureux de consacrer sa vie et sa mort au bien des autres; que signifieraient nos engagements, nos sacrifices, s'ils n'avaient pas pour but de secourir les misérables? La prière C3t un doux moment, mais c'est quand on a fait beaucoup de bien aux hommes que l'on jouit de s'en entretenir avec Dieu ; la piété se renouvelle par la vertu ; les exercices religieux sont la récompense et non le but de notre vie. Nous mettons de bonnes actions faites sur la terre entre le ciel et nous: c'est alors seulement que la protection <livine se fait sentir au fond de notre cœur. »

Delphine.

moralh:. 67

Une couficlciice de lliss Edg'ermoiid (Corinnr^

N'exigez point que je vous raconte comment deux hommes, dont la passion pour moi n'a que trop éclaté, ont occupé successivement ma vie, avant de vous connaître : il faudrait faire violence à ma conviction intime, pour me persuader maintenant qu'un autre que vous a pu m'intéresser, et j'en éprouve autant de repentir que de douleur '. Je vous dirai seulement ce que vous avez appris déjà par mes amis, c'est que mon existence indépendante me plaisait tellement, qu après de longues irrésolutions et de pénibles scènes, j'ai rompu deux fois des liens que le besoin d'aimer m'avait fait contracter, et que je n'ai pu me résoudre à rendre irrévocables.

Un grand seigneur allemand voulait, en m 'épousant, m 'emmener dans son pays, oii son rang et sa fortune le fixaient. Un prince italien m'oifrait à Rome môme l'existence la plus brillante. Le premier sut me plaire en m'inspira nt la plus haute estime; mais je m'aperçus, avec le temps, qu'il avait peu de ressources dans l'esprit. Quand nous étions seuls, il fallait que je me donnasse beaucoup de peine pour soutenir la conversation, et pour lui cacher avec soin ce qui lui manquait. Je n'osais, en causant avec lui, me montrer ce que je puis être, de peur de le mettre mal à l'aise; je prévis que son sentiment pour moi diminuerait nécessairement le jour oii je cesserais de le ménager, et néanmoins il est difficile de conserver de l'enthousiasme pour ceux que l'on ménage. Les égards d'une femme pour une infériorité quelconque, dans un homme, supposent toujours qu'elle ressent pour lui plus de pitié que d'amour, et le genre de calcul et de réflexion que ces égards demandent, flétrit la nature céleste d'un sentiment involontaire.

1. C'est à Lord Nelvil, au noble ami de son choix, à l'époux futur, que Corinne s'adresse.

Le prince italien était plein de grâce et de fécondité dans Tesprit. Il voulait s'établir à Rome, partageait tous mes goûts, aimait mon genre de vie; mais je remarquai, dans une occasion importante, qu'il manquait d"'énergie dans l'âme, et que, dans les circonstances difliciles de la vie, ce serait moi qui me verrais obligée de le soutenir et de le fortifier : alors tout fut dit pour l'amour; car les femmes ont besoin d'appui, et rien ne les refroidit comme la nécessité d'en donner. Je fus donc deux fois détrompée de mes sentiments, non par des malheurs ni par des fautes, mais par l'esprit observateur qui me découvrit ce que

l'imagination m'avait caché.

Corinne.

De l'esprit de conversatiou.

En Orient, quand on n'a rien à se dire, on fume du tabac de rose ensemble, et de temps en temps on se salue les bras croisés sur la poitrine, pour se donner un témoignage d'amitié; mais dans l'Occident on a voulu se parler tout le jour, et le foyer de l'âme s'est souvent dissipé dans ces entretiens où l'amour-propre est sans cesse en mouvement pour faire effet tout de suite, et selon le goût du moment et du cercle où l'on se trouve.

Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l'esprit et le goût de la conversation sont le plus généralement répandus; et ce qu'on appelle le mal du pays, ce regret indéfinissable de la patrie, qui est indépendant des amis même qu'on y a laissés, s'applique particulièrement à ce plaisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle part au même degré que chez eux. Volney raconte que des Français émigrés voulaient, pendant la Révolution, établir une colonie et défricher des terres en Amérique; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs occupations pour aller, disaient-ils, caitseî' à la ville; et cette ville, la Nouvelle-Orléans, était à six cents lieues de leur demeure. Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de

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causer : la parole n'y est pas scLilemcnt, comme ailleurs, un moyen de se communiquer ses idées, ses sentiments et ses alfaires, mais c'est un instrument dont on aime à jouer, et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres.

Le genre de bien-être que îait éprouver une conversation animée, ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation ; les idées ni les connaissances qu'on peut y développer n'en sont pas le principal iotérôt; c'est une certaine manière d'agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu'on pense, de jouir à l'instant de soi-même, d'être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l'accent, le geste, le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d'électricité qui fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l'excès même de leur vivacité, et réveille les autres d'une apathie pénible'./^

Le cours des idées, depuis un siècle, a été tout à fait dirigé par la conversation. On pensait pour parler, on parlait pour être

1. Et ailleurs : « Un entretien aimable, alors même qu'il porte sur des riens, elt' que la grâce seule en fait le charme, est un des grands plaisirs de la vie. Les Fran-f çais sont presque seuls capables de ce genre d'entretien. C'est un exercice péril-j Icux, mais piquant, dans lequel il faut se jouer de tous les sujets, comme d'una balle lancée qui doit revenir à temps dans la main du joueur. » {De VAUemagne.\ C'est définir d'une manière charmante la conversation mondaine entre gens d'esprit. Celles qui s'engageaient dans le salon de M"" de Staël à Paris ou à Coppet, n'avaient pas toujours ce caractère de légèreté piquante et de divertissement. L'entretien s'élevait souvent à des hauteurs, et s'y maintenait à plaisir, quand les interlocuteurs en étaient capables. Parfois elle provoquait elle-même ces excursions dans le sérieux (soit de littérature, soit de politique) sur des sujets qui la préoccupaient, et qu'elle aimait à éclairer en les agitant en commun, avant de les traiter par écrit. Plus d'un chapitre de ses ouvrages rassemble et résume ce qui s'était improvisé autour d'elle à son exemple, et sous l'action de sa parole. Le témoignage d'un hôte de Coppet en 179S (Chènedollé) est précis à cet égard. « C'r«t ainsi, dit-il, que presque tout le livre De la littérature a été fait. Les questions qu'elle traita lorsque j'étais à Coppet, sont : De l'influenee du christianisme sur la littérature; De l'influence dOssian sur la poésie du Xord ; Poésie des sentiments du Midi; etc. Ses improvisations étaient beaucoup plus brillantes que ses chapitres écrits. » Chènedollé ajoute bien sévèrement : « Ce ne sont que d'éclatants brouillons qui demandent à se changer en livres. » Cité par Sainte- Beuve dans Chateaubriand et son groupe littéraire.

applaudi, et tout ce qui ne pouvait pas se dire semblait être de trop dans lame. C'est une disposition très agréable que le désir de plaire; mais elle diffère pourtant beaucoup du besoin d'être aimé : le désir de plaire rend dépendant de Topinion, le besoin d'être aimé en aîFranchit : on pourrait désirer de plaire à ceux même à qui l'on ferait beaucoup de mal, et c'est précisément ce qu'on appelle de la coquetterie; cette coquetterie n'appartient pas exclusivement aux femmes; il y en a dans toutes les manières qui servent à témoigner plus d'affection qu'on n'en éprouve réellement.

L'esprit de conversation a quelquefois l'inconvénient d'altérer la sincérité du caractère; ce n'est pas une tromperie combinée, mais improvisée, si l'on peut s'exprimer ainsi. Les Français ont mis dans ce genre une gaîté qui les rend aimables, mais il n'en est pas moins certain que ce qu'il y a de plus sacré dans ce monde a été ébranlé par la grùce, du moins par celle qui n'attache de l'importance à rien, et tourne tout en ridicule.

Les bons mots des Français ont été cités d'un bout de l'Europe à l'autre : de tout temps ils ont montré leur brillante valeur, et soulagé leurs chagrins d'une façon vive et piquante; de tout temps ils ont eu besoin les uns des autres, comme d'auditeurs alternatifs qui s'encourageaient mutuellement; de tout temps ils ont excellé dans l'art de ce qu'il faut dire, et même de ce qu'il faut taire, quand un grand intérêt l'emporte sur leur vivacité naturelle ; de tout temps ils ont eu le talent de vivre vite, d'abréger les longs discours, de faire place aux successeurs avides de parler à leur tour* ; de tout temps, enfin, ils ont su ne prendre du sentiment et de la pensée que ce qu'il en faut pour animer l'entretien, sans lasser le frivole intérêt qu'on a d'ordinaire les uns pour les autres.

1. De tout temps, si l'on veut, mais non pas, il s'en faut, au même depré : la conversation, telle que M"" de Slaël vient de la définir, dépend étroitement d'un certain développement de civilisation et d'esprit social. On n'a réellement causé en France, au sens où elle l'entend, qu'à partir de l'hùtel do Rambouillet.

MORALK. 71

Les Français parlent toujours légèrement de leurs malheurs, dans la crainte d'ennuyer leurs amis; ils devinent la fatigue qu'ils pourraient causer, par celle dont ils seraient susceptibles : ils se hâtent de montrer élégamment de l'insouciance pour leur propre sort, afin d'en avoir l'honneur au lieu d'en recevoir l'exemple. Le désir de paraître aimable conseille de prendre une expression de gaîté, quelle que soit la disposition intérieure de l'âme ; au reste la physionomie influe par degrés sur ce qu'on éprouve, et ce qu'on fait pour plaire aux autres émoussc bientôt en soi-même ce qu'on ressent.

Une femme d'esprit a dit que Paris était le lieu du monde oà Von pouvait le mieux se passer de bonheur ^ : c'est sous ce rapport qu'il convient si bien à la pauvre espèce humaine. Mais rien ne saurait faire qu'une ville d'Allemagne devint Paris.

Le talent et l'habitude de la société servent beaucoup à faire connaître les hommes : pour réussir en parlant, il faut observer avec perspicacité l'impression qu'on produit à chaque instant sur eux, celle qu'ils veulent nous cacher, celle qu'ils cherchent à nous exagérer, la satisfaction contenue des uns, le sourire forcé des autres; on voit passer sur le front de ceux qui nous écoutent des blâmes à demi formés, qu'on peut éviter en se hâtant de les dissiper avant que Tamour-propre y soit engagé. L'on y voit naître aussi l'approbation qu'il faut fortifier, sans cependant exiger d'elle plus qu'elle ne veut donner. Il n'est

1. « Je ne dissimule point que le séjour de Paris m'a toujours semblé le plus agréable de tous. J'y suis née, j'y ai passé mon enfance et ma première jeunesse; la génération qui a connu mon père, les amis qui ont traversé avec nous les périls «le la Révolution, c'est là seulement que je puis les retrouver. Cet amour de la patrie qui a saisi lésâmes les plus fortes, s'empare plus vivement encore de nous quand les goûts de l'esprit se trouvent réunis aux airoclions du cœur et aux habitudes de l'imagination. La conversation française n'existe qu'à Paris, et la conversation a été, depuis mon enfance, mon plus grand plaisir. J'éprouvais une tell© douleur à la crainte d'être privée de ce séjour, que ma raison ne pouvait rien contre elle... » {Dix ans d'exil.) — La châtelaine de Coppet, contrainte d'habiter, dans sa terre, le plus beau pays du monde, disait un jour : « Je voudrais vivre à Paris, avec cent louis par an, et loger à im quatrième élage. » V. d'autres mots d'elle cités plus haut, p. xxxiv de notre Notice, n. 1.

point d'arène où la vanité se montre sous des formes plus variées que dans la conversation.

J'ai connu un homme que les louanges agitaient au point que, quand on lui en donnait, il exagérait ce qu'il venait de dire, et s'efforçait tellement d'ajouter à son succès, qu'il finissait toujours par le perdre*. Je n'osais pas l'applaudir, de peur de le porter à l'affectation, et qu'il ne se rendît ridicule par le bon cœur de son amour-propre. Un autre craignait tellement d'avoir l'air de désirer de faire effet, qu'il laissait tomber ses paroles négligemment et dédaigneusement. Sa feinte indolence trahissait seulement une prétention de plus, celle ne n'en point avoir. Quand la vanité se montre, elle est bienveillante; quand elle se cache, la crainte d'être découverte la rend amère, et elle affecte l'indifférence, la satiété, enfin tout ce qui peut persuader aux autres qu'elle n'a pas besoin d'eux. Ces différentes combinaisons sont amusantes pour l'observateur, et l'on s'étonne toujours que l'amour-propre ne prenne pas la roule si simple d'avouer naturellement le désir de plaire, et d'employer autant qu'il est possible la grâce et la vérité pour y parvenir.

La vivacité d'esprit est surtout ce qui rend aimable en conversation. Lorsqu'une discussion s'appesantit, lorsqu'un conte s'allonge, il vous prend je ne sais quelle impatience, semblable à celle qu'on éprouve quand un musicien ralentit trop la mesure d'un air. On peut être fatigant, néanmoins, à force de vivacité, comme on l'est par trop de lenteur. J'ai connu un homme de beaucoup d'esprit, mais tellement impatient, qu'il donnait à tous ceux qui causaient avec lui l'inquiétude que doivent éprouver les gens prolixes, quand ils s'aperçoivent qu'ils fatiguent. Cet homme sautait sur sa chaise pendant qu'on lui parlait, achevait les phrases des autres, dans la crainte qu'elles ne se prolongeassent ; il inquiétait d'abord, et finissait par lasser en étourdissant : car quelque vite qu'on aille en fait

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