C'est-à-dire, par lonlrain naïf do son amour-propre
de conversation, quand il n'y a plus moyen de retrancher ([ue sur le nécessaire, les pensées et les sentiments oppressent, faute d'espace pour les exprimer.
Toutes les manières d'abréger le temps ne l'épargnent pas, et Ton peut mettre des longueurs dans une seule phrase, si l'on y laisse du vide; le talent de rédiger sa pensée brillamment et rapidement est ce qui réussit le plus en société; on n"a pas le temps d'y rien attendre. Nulle rédexion, nulle complaisance ne peut faire qu'on s'y amuse do ce qui n'amuse pas. 11 faut exercer là l'esprit de conquête et le despotisme du succès : car le fond et le but étant peu de chose, on ne peut pas se consoler du revers par la pureté des motifs, et la bonne intention n'est de rien en fait d'esprit.
Le talent de conter est un des grands charmes de la conversation
Rien ne saurait égaler le charme d'un récit fait par un Français spirituel et de bon goût. Il prévoit tout, il ménage tout, et cependant il ne sacrifie point ce qui pourrait exciter l'intérêt. Sa physionomie, moins prononcée que celle des Italiens, indique la gaîté, sans rien faire perdre à la dignité du maintien et des manières; il s'arrête quand il le faut, et jamais il n'épuise même l'amusement; il s'anime, et néanmoins il tient toujours en main les rênes de son esprit, pour le conduire sûrement et rapidement; bientôt aussi les auditeurs se mêlentde l'entretien, il fait valoir alors à son tour ceux qui viennent de l'applaudir; il ne laisse point passer une expression heureuse sans la relever, une plaisanterie piquante sans la sentir, et pour un moment du moins l'on se plaît, et l'on jouit les uns des autres, comme si tout était concorde, union et sympathie dans le monde.
Les Allemands feraient bien de profiter, sous des rapports essentiels, de quelques-uns des avantages de l'esprit social en France : ils devraient apprendre des Français à se montrer moins irritables dans les petites circonstances, afin de réserver toute leur force pour les grandes; ils devraient apprendre des
Français à ne pas confondre ropiniâtreté avec Ténergie, la rudesse avec la fermeté ; ils devraient aussi, lorsqu'ils sont capables du dévouement entier de leur vie, ne pas la rattraper en détail par une sorte de personnalité minutieuse, que ne se permettrait pas le véritable égoïsme; enfin, ils devraient puiser dans l'art même de la conversation l'habitude de répandre dans leurs livres cette clarté qui les mettrait à la portée du plus grand nombre, ce talent d'abréger, inventé par les peuples qui s'amusent, bien plutôt que par ceux qui s'occupent', et ce respect pour certaines convenances, qui ne porte pas à sacrifier la nature, mais à ménager l'imagination. Ils perfectionneraient leur manière d'écrire par quelques-unes des observations que le talent de parler fait naître : mais ils auraient tort de prétendre à ce talent tel que les Français le possèdent.
De VAUcmajne.
Idc l'importance de la littérature dans ses rapports avec la Tertu,
La parfaite vertu est le beau idéal du monde intellectuel. 11 y a quelques rapports entre l'impression qu'elle produit sur nous et le sentiment que fait éprouver tout ce qui est sublime, soit dans les beaux-arts, soit dans la nature physique. Les proportions régulières des statues antiques, l'expression calme et pure de certains tableaux, l'harmonie de la musique, l'aspect d'un beau site dans une campagne féconde, nous transportent d'un enthousiasme qui n'est pas sans analogie avec l'admiration qu'inspire le spectacle des actions honnêtes. Les bizarreries» inventées ou naturelles, étonnent un moment l'imagination; mais la pensée ne se repose que dans l'ordre. Quand on a voulu
1. Ce talent d'abrc{/cr est un art très sérieux, très utile, dont l'invention n'appartieat pas spccialcmcul aux peuples qui s'amusent.
donner une idée de la vie à venir, on a dit que l'esprit de Thomme retournerait dans le sein de son Créateur; c'était peindre quelque chose de l'émotion qu'on éprouve, lorsque, après les longs égarements des passions, on entend tout à coup cette magnifique langue de la vertu, de la fierté, de la pitié, et qu'on trouve encore que son âme entière y est sensible.
La littérature ne puise ses beautés durables que dans la morale la plus délicate. Les hommes peuvent abandonner leurs actions au vice, mais jamais leur jugement. 11 n'est donné cà aucun poète, quel que soit son talent, de faire sortir un effet tragique d'une situation qui admettrait en principe une immoralité. L'opinion, si vacillante sur les événements réels de la vie, prend un caractère de fixité quand on lui présente à juger des tableaux d'imagination. La critique littéraire est bien souvent un traité de morale. Les écrivains distingués, en se livrant seulement à l'impulsion de leur talent, découvriraient ce qu'il y a de plus héroïque dans le dévouement, de plus touchant dans les sacrifices. Étudier l'art d'émouvoir les hommes, c'est approfondir les secrets de la vertu *.
Les chefs-d'œuvre de la littérature, indépendamment des exemples qu'ils présentent, produisent une sorte d'ébranlement moral et physique, un tressaillement d'admiration qui nous dispose aux actions généreuses. Les législateurs grecs attachaient une haute importance à l'effet que pouvait produire une musique guerrière ou voluptueuse. L'éloquence, la poésie, les situations dramatiques, les pensées mélancoliques agissent aussi sur les organes, quoiqu'elles s'adressent à la réflexion. La vertu devient alors une impulsion involontaire, un mouvement qui passe dans le sang, et vous entraîne irrésistiblement comme les passions les plus impérieuses. Il est à regretter que les écrits qui pa-
i. Sar cette étroite parenté que concevait M°" de Staël entre la littérature et la morale, et qu'elle a si souvent affirmée dans ses écrits, V. notre Introd action , page XIX.
raissent de nos jours n'excitent pas plus souvent ce noble enthousiasme. Le goût se forme sans doute par ]a lecture de tous les chefs-d'œuvre déjà connus dans notre littérature; mais nous nous Y accoutumons dès l'enfance; chacun de nous est frappé de leurs beautés à des époques différentes, et reçoit isolément l'impression qu'elles doivent produire. Si nous assistions en foule aux premières représentations d'une tragédie digne de Racine; si nous lisions Rousseau, si nous écoutions Cicéron se faisant entendre pour la première fois au milieu de nous, l'intérêt de la surprise et de la curiosité fixerait l'attention sur des vérités délaissées; et le talent, commandant en maître à tous les esprits, rendrait à la morale un peu de ce qu'il a reçu d'elle; il rétablirait le culte auquel il doit son inspiration.
Il existe une telle connexion entre toutes les facultés de l'homme, qu'en perfectionnant même son goût en littérature, on agit sur l'élévation de son caractère : on éprouve soi-même (juelque impression du langage dont on se sert; les images qu'il nous retrace modifient nos dispositions. Chaque fois qu'appelé ù choisir entre différentes expressions, l'écrivain ou l'orateur se détermine pour celle qui rappelle l'idée la plus délicate, son esprit choisit entre ces expressions, comme son ùme devrait se décider dans les actions de la vie; et cette première habitude peut conduire à l'autre.
Le sentiment du beau intellectuel, alors même qu'il s'applique aux objets de littérature, doit inspirer de la répugnance pour tout ce qui est vil et féroce; et cette aversion involontaire est une garantie presque aussi sûre que les principes réfléchis*.
On est honteux de justifier l'esprit, tant il paraît évident, au premier aperçu, que ce doit être un grand avantage. Néanmoins on s'est plu quelquefois, par une sorte d'abus de l'esprit même.
1. C'est peut-être beaucoup dire. Plût à Dieu que ramoiir, le cullo du beau }néparàt, conduisit aussi cfûcaccment que le croit M»» de Staël, à l'amour actif du bien !
à nous retracer ses inconvénients. Une équivoque de mots a seule donné quelque apparence de raison à ce paradoxe.
Le véritable esprit n'est autre chose que la faculté de bien voir; le sens commun est beaucoup plutôt de l'esprit que les idées fausses. Plus de bon sens, c'est plus d'esprit; le génie, c'est le bon sens appliqué aux idées nouvelles. Le génie grossit le trésor du bon sens; il conquiert pour la raison. Ce qu'il découvre aujourd'hui sera dans peu généralement connu, parce que les vérités importantes, une fois découvertes, frappent tout le monde presque également. Les sophismes, les aperçus appelés ingénieux, quoiqu'ils manquent de justesse, tout ce qui diverge enfin*, doit être uniquement considéré comme un défaut. L'esprit ainsi assimilé, sous tous les rapports, à la raison supérieure, ne peut pas plus nuire qu'elle. Encourager l'esprit, dans une nation, appeler aux emplois publics les hommes qui ont de l'esprit^, c'est faire prospérer la morale.
On attribue souvent à l'esprit toutes les fautes qui viennent de n'avoir pas assez d'esprit. Les demi-réflexions, les demi-aperçus troublent l'homme sans l'éclairer. La vertu est à la fois une affection de l'àme et une vérité démontrée; il faut la sentir ou la comprendre. Mais si vous prenez du raisonnement ce qui trouble l'instinct, sans atteindre à ce qui peut en tenir lieu, ce ne sont pas les qualités que vous possédez qui vous perdent, ce sont celles qui vous manquent.
On a souvent répété que les historiens, les auteurs comiques, tous ceux enfin qui ont étudié les hommes pour les peindre, devenaient indifférents au bien et au mal. Une certaine connaissance des hommes peut produire un tel effet; une connaissance plus approfondie conduit au résultat contraire. Celui qui peint
1. Tout ce qui s'écarte du vrai d'une manière ou d'une autre. Le verbe diverger', tardivement admis au dictionnaire de l'Académie, n'y ligure que comme terme d'opliquo ou de géométrie,
2. V. plus loin le chapitre intitulé : Destinées nouvelles ouvertes aux hommes de lettres dans les États libi'es.
les hommes comme Saint-Simon ou Duclos^ ne fait qu'ajouter à la légèreté de leurs opinions et de leurs mœurs; mais celui qui les jugerait comme Tacite, serait nécessairement utile à son siècle. L'art d'ohserver les caractères, d'en expliquer les motifs, d'en faire ressortir les couleurs, est d'une telle puissance sur l'opinion, que, dans tout pays où la liberté de la presse est établie, aucun homme public, aucun homme connu ne résisterait au mépris, si le talent l'infligeait. Quelles belles formes d'indignation la haine du crime n'a-t-elle pas fait découvrir à l'éloquence ! quelle puissance vengeresse de tous les sentiments généreux! Rien ne peut égaler l'impression que font éprouver certains mouvements de l'àme ou des portraits hardiment tracés. Les tableaux du ^ice laissent un souvenir ineffaçable, lorsqu'ils sont l'ouvrage d'un écrivain profondément observateur. Il analyse des sentiments intimes, des détails inaperçus; et souvent une expression énergique s'attache à la vie d'un homme coupable, et fait un avec lui dans le jugement du public. C'est encore une utilité morale du talent littéraire, que cet opprobre imprimé sur les actions par l'art de les peindre.
Il resterait à parler de l'objection qu'on peut tirer des ouvrages où l'on a peint avec talent les mœurs condamnables. Sans doute de tels écrits pourraient nuire à la morale, s'ils produisaient une profonde impression; mais ils ne laissent jamais qu'une trace légère, et les sentiments véritables l'effacent bien aisément. Les ouvrages gais sont, en général, un simple délassement de l'esprit, dont il conserve très peu de souvenir. La nature humaine est sérieuse, et, dans le silence de la méditation, l'on ne recherche que les écrits raisonnables ou sensibles-. C'est dans ce
1. Saint-Simon mis sur la même ligne que Duc^os I — L'auteur des ilémoires, quelque jugement que l'on porte sur sa valeur comme historien, était un autre scrutateur de la nature humaine que l'auteur des Considérationa sur les mœurs. Il est vrai qu'en ISIO, il n'était encore que très imparfaitement connu ; la première édition complète de ses œuvres n'a paru qu'en 1S29.