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Sur l'abus de ce mot, V. plus haut, p. 57, d

g^cnre seul que la gloire littéraire a été acquise, et qu'on peut reconnaître sa véritable influence.

Dirait-on que la carrière des lettres détourne Thomme, et de ses devoirs domestiques, et des services politiques qu'il pourrait rendre à son pays? Nous n'avons plus d'exemple de ces républiques qui donnaient à chaque citoyen sa part d'influence sur le sort de la patrie; nous sommes encore plus loin de cette vie patriarcale qui concentrait tous les sentiments dans l'intérieur de la famille. Dans l'état actuel de l'Europe, les progrès de la littérature doivent servir au développement de toutes les idées généreuses. Ce qu'on mettrait à la place de ce progrès, ce ne seraient ni des vertus publiques ni des affections privées, mais les plus avides calculs de l'égoïsme ou de la vanité.

La plupart des hommes, épouvantés des vicissitudes effroyables dont les événements politiques nous ont offert l'exemple, ont perdu maintenant tout intérêt au perfectionnement d'eux-mêmes, et sont trop frappés de la puissance du hasard pour croire à l'ascendant des facultés intellectuelles. Si les Français cherchaient à obtenir de nouveau des succès dans la carrière littéraire et philosophique, ce serait un premier pas vers la morale; le plaisir même, causé par le succès de l'amour-propre, formerait quelques liens entre les hommes. Nous sortirions par degré du plus affreux période de l'esprit public, l'égoïsme de l'état de nature combiné avec l'active multiplicité des intérêts de la société, la corruption sans politesse, la civilisation sans lumières, l'ignorance sans enthousiasme^; enfin cette sorte de desabusé, maladie de quelques hommes supérieurs, dont les esprits bornés se croient atteints, alors que, tout occupés d'eux-mêmes, ils se sentent indifférents au malheur des autres.

Préface du livre De la Littérature (commencé en 1796).

1. Pour que ces lignes ne semblent pas empreintes de trop d'exagération, trop poussées au noir, il faut se reporter au temps, au moment où elles furent écrites. La vie de l'esprit, comme la vie sociale, reprenait à peine au lendemaia des terribles crises qui avaient comme suspendu Tune et l'autre.

Des bonheurs qu'on doit à l'étude.

Lorsque l'âme est dégagée de l'empire des passions, elle permet à l'homme une grande jouissance ; c'est l'étude, c'est l'exercice de la pensée, de cette faculté inexplicable dont l'examen suffirait à sa propre occupation, si, au lieu de se développer successivement, elle nous était accordée tout à coup dans sa plénitude.

Sans parler de l'espoir de faire une découverte qui peut illustrer, ou de publier un ouvrage qui doit mériter l'approbation générale, il y a dans le simple plaisir de penser, d'enrichir ses méditations par la connaissance des idées des autres, une sorte de satisfaction intime qui tient à la fois au besoin d'agir et de se perfectionner; sentiments naturels à l'homme.

Les travaux physiques apportent à une certaine classe de la société, par des moyens absolument contraires, des avantages à peu près pareils dans leurs rapports avec le bonheur. Ces travaux suspendent l'action de l'âme, dérobent le temps ; ils font vivre sans souffrir; l'existence est un bien dont on ne cesse pas de jouir; l'instant qui succède au travail rend plus doux le sentiment de la vie, et dans la succession de la fatigue et du repos, la peine morale trouve peu de place. L'homme qui occupe les facultés de son esprit, obtient de même, par leur exercice, le moyen d'échapper aux tourments du cœur. Les occupations mécaniques calment la pensée en l'étouffant; l'étude, en dirigeant l'esprit vers des objets intellectuels, distrait de même des idées qui dévorent. Le travail, de quelque nature qu'il soit, affranchit l'âme des passions dont les chimères se placent au milieu des loisirs de la vie.

L'étude nous rend une partie des plaisirs que l'on cherche dans les passions. C'est une action continuelle, et l'homme ne saurait renoncer à l'action; sa nature lui commande l'exercice des facultés qu'il tient d'elle...

MORALlî. 81

L'amour de l'étude, loin de priver la vie de l'intérôt dont elle a besoin, a tous les caractères de la passion, excepté celui qui cause tous ses malheurs, la dépendance du sort et des hommes. L'étude offre un but qui cède toujours en proportion des efforts, vers lequel les progrès sont certains, dont la route présente de la variété sans crainte de vicissitude ; les succès qu'elle promet ne peuvent être suivis de revers. Elle vous fait parcourir une suite d'objets nouveaux, elle vous fait éprouver une sorte d'événements qui suffisent à la pensée, l'occupent et l'animent sans aucun secours étranger. Ces jours, si semblables pour le malheur, si uniformes pour l'ennui, offrent à l'homme, dont l'étude remplit le temps, beaucoup d'époques variées. Une fois il a saisi la solution d'un problème qui l'occupait depuis longtemps; une autre fois une beauté nouvelle l'a frappé dans un ouvrage inconnu; enfin, ses jours sont marqués entre eux par les différents plaisirs qu'il a conquis par sa pensée : et ce qui distingue surtout cette espèce de jouissance, c'est que l'avoir éprouvée la veille, vaut la certitude de la retrouver le lendemain. Ce qui importe, c'est de donner à son esprit cette impulsion, de se commander les premiers pas; ils entraînent à tous les autres. L'instruction fait naître la curiosité. L'esprit répugne de luimême à ce qui est incomplet, il aime l'ensemble, il tend au but, et de même qu'il s'élève vers l'avenir, il aspire à connaître un nouvel enchaînement de pensées qui s'offre en avant de ses efforts et de son espérance.

Soit qu'on lise, soit qu'on écrive, l'esprit fait un travail qui lui donne à chaque instant le sentiment de sa justesse ou de son étendue, et sans qu'aucune réflexion d'amour-propre se mêle à cette jouissance ; elle est réelle, comme le plaisir que trouve l'homme robuste dans l'exercice du corps proportionné à ses forces. Quand Rousseau a peint les premières impressions de la statue de Pygmalion, avant de lui faire goûter le bonheur d'aimer, il lui a fait trouver une vraie jouissance dans la sensation du moi. C'est surtout en combinant, en développant des

idées abstraites, en portant notre esprit chaque jour au delà du terme de la veille, que la conscience de notre existence morale devient un sentiment heureux et vif; et quand une sorte de lassitude succéderait à cette exsertion * de soi-même, ce serait aux plaisirs simples, au sommeil de la pensée, au repos enfin, mais non aux peines du cœur que la fatigue du travail nous livrerait.

L'âme trouve de vastes consolations dans Tétude et la méditation des sciences et des idées. Il semble que notre propre destinée se perde au milieu du monde qui se découvre à nos yeux; que des réflexions qui tendent à tout généraliser, nous portent à nous considérer nous-mêmes comme l'une des mille combinaisons de Tunivers, et qu'estimant plus en nous la faculté de penser que celle de souffrir, nous donnions à Tune le droit de chasser l'autre. Sans doute, l'impression de la douleur est absolue pour celui qui l'éprouve, et chacun la ressent d'après soi seul. Cependant il est certain que l'étude de l'histoire, la connaissance de tous les malheurs qui ont été éprouvés avant nous, livrent l'àme à des contemplations philosophiques ■dont la mélancolie est plus facile à supporter que le tourment de ses propres peines. Le joug d'une loi commune à tous ne fait pas naître ces mouvements de rage qu'un sort sans exemple exciterait; en réfléchissant sur les générations qui se sont succédé au milieu des douleurs, en observant ces mondes innombrables, où des milliers d'êtres partagent simultanément avec nous le bienfait ou le malheur de l'existence, l'intensité même •du sentiment individuel s'affaiblit, et l'abstraction enlève l'homme à lui-môme.

Quelles que soient les opinions que Ton professe, personne

1. A cette, exsertion de soi-même. — Exsertioti, au sens latin; à cette mise en dehors, à ce développement actif de soi-même. — Ce mot, que rAeadcmie n"a pas admis dans son dictionnaire, est donné par Littré comme terme d'histoire naturelle, et ainsi expliqué : « Exsertioiu état d'une chose exsertc. qui fait •saillie, qui s'élève de la surface d'une autre. »

ne peut nier qu'il ne soit doux de croire à fimmortalité de 1 ame ; et lorsqu'on s'abandonne à la pensée, qu'on parcourt avec elle les conceptions les plus métaphysiques, elle embrasse l'univers, et transporte la vie bien loin au delà de l'espace matériel que nous occupons. Les merveilles de l'infini paraissent plus vraisemblables.

Tout, hors la pensée, parle de destruction; l'existence, le bonheur, les passions sont soumises aux trois grandes époques de la nature, naître^ croître et mourir; mais la pensée, au contraire, avance par une sorte de progression dont on ne voit pas le terme ; et, pour elle, l'éternité semble avoir déjà commencé.

Plusieurs écrivains se sont servis des raisonnements les plus intellectuels pour prouver le matérialisme ; mais l'instinct moral est contre cet effort, et celui qui attaque avec toutes les ressources de la pensée la spiritualité de l'âme, rencontre toujours quelques instants oii ses succès même le font douter de ce qu'il affirme. L'homme donc qui se livre sans projet à ses impressions, reçoit par l'exercice des facultés intellectuelles un plus vif espoir de l'immortalité de l'àme...

De Vinfluence des passions sur le bonheur.

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