QUELQUES PENSÉES MORALES
— Les écrivains, comme les instituteurs, améliorent bien pins sûrement par ce qu'ils inspirent que par ce qu'ils enseignent. Les pensées délicates et pures, dans la vie comme dans les livres, animent chaque parole, se peignent dans chaque trait, sans qu'il soit nécessaire pour cela de les déclarer formellement, ni de les rédiger en maximes; et la moralité d'un ouvrage d'imagination consiste bien plus dans l'impression générale qu'on en reçoit, que dans les détails qu'on en retient.
— J'ai souvent remarqué que c'est par ses défauts que Ton gouverne ceux dont on est aimé; ils veulent les ménager, ils craignent de les irriter, et ils finissent par s'y soumettre; tandis que les qualités dont le principal avantage est de rendre la vie facile, sont souvent oubliées, et ne donnent point de pouvoir sur les autres.
— Pour conserver son cœur dans toute sa pureté, il ne faut pas repousser l'examen de soi; il faut triompher de la répugnance qu'on éprouve à s'avouer les mauvais sentiments qui se cachent longtemps au fond de notre cœur avant d'en usurper l'empire.
— Combien il est peu d'écrits qui vous disent, de la souffrance, tout ce qu'il en faut redouter! Oh! que l'homme aurait peur, s'il existait un livre qui dévoilât véritablement le mal-
heur, un livre qui fît connaître ce que l'on a toujours craint de représenter, les faiblesses, les misères qui se traînent après les grands revers; les ennuis dont le désespoir ne guérit pas; le dégoût qui n'amortit point 1 apreté de la souffrance; les petitesses à côté des plus nobles douleurs; et tous ces contrastes et toutes ces inconséquences, qui ne s'accordent que pour faire du mal et déchirent à la fois un même cœur par tous les genres de peine !
... Dans la fatigue d'une grande douleur, il est des moments 011 Tàme se lasse de l'exaltation, et va chercher du poison dans quelque souvenir minutieux, dans quelques détails inaperçus, dont il semble qu'un grand revers devrait au moins affranchir.
— Après la perte de ce qu'on aimait le plus au monde, comment être content de soi-même, si l'on n'est pas resté dans la plus profonde retraite? Il suffit de vivre dans la société pour négliger de quelque manière le culte de ceux qui ne sont plus. C'est en vain que leur souvenir habite au fond du cœur; on se prête à cette aclivilé des vivants qui écarte l'idée de la mort, ou comme pénible, ou comme inutile, ou seulement même comme fatigante. Enfin, si la solitude ne prolonge pas les regrets et la rêverie, l'existence, telle qu'elle est, s'empare de nouveau des âmes les plus tendres, et leur rend des intérêts, des désirs et des passions. C'est une misérable condition de la nature humaine que cette nécessité de se distraire, et, bien que la Providence ait voulu que l'homme fût ainsi, pour qu'il pût supporter la mort et pour lui-même et pour les autres, souvent, au milieu de ses distractions, on se sent saisi par le remords d'en être capable, et il semble qu'une voix touchante et résignée nous dise : Vous que j'aimais, rriavez-mus donc oublié?
— Les idées mélancoliques ont beaucoup de charme, tant qu'on n'a pas été sol-même profondément malheureux; mais
quand la douleur, dans toute son âpreté, s'est emparée de Tâme, on n'entend plus sans tressaillir de certains mots qui jadis n'excitaient en nous que des rêveries plus ou moins douces.
— Il y a quelquefois dans la destinée un jeu bizarre et cruel. Souvent, quand on se livre le plus à l'espérance, et surtout lorsqu'on a l'air de plaisanter avec le sort et de compter sur le bonheur, il se passe quelque chose de redoutable dans le tissu de notre histoire, et les fatales sœurs viennent y mêler leurs fils noirs et brouiller l'œuvre de nos mains.
— Le remords est la seule douleur de 1 ame que le temps et la réflexion n'adoucissent pas.
— La triste connaissance du cœur humain fait, dans le monde, de l'exercice de la bonté un plaisir plus vif; on se sent plus nécessaire en se voyant si peu de rivaux, et cette pensée anime à l'accomplissement d'une vertu à laquelle le malheur et le crime offrent tant de maux à réparer.
— C'est un beau moment dans le Don Cmios de Schiller que celui où le marquis de Posa, n'espérant plus échapper à la vengeance de Philippe II, prie Elisabeth * de recommander à Don Carlos l'accomplissement des projets qu'ils ont formés ensemble pour la gloire et le bonheur de la nation espagnole. « Raj)pelezlui, dit-il, quand il sera dans l'âge mûr, rappelez-lui qu'il doit porter respect aux rêves de sa jeunesse. » En effet, quand on avance dans la vie, la prudence prend à tort le pas sur toutes les autres vertus; on dirait que tout est folie dans la chaleur de l'àme; et cependant, si l'homme pouvait la conserver encore quand l'expérience l'éclairé, s'il héritait du temps sans se courber sous son poids, il n'insulterait jamais aux vertus exal-