La reine d'Espagne
OUKLQUKS PKNSÉKS MORALES. 87
tocs dont le premier conseil est toujours le sacrifice de soimême.
— L\in des inconvénients de rhabitudc de la dissimulation, c'est qu'une seule faute peut détruire le fruit des plus grand=j efforts : le caractère naturel porte en lui-même de quoi réparer ses torts : le caractère qu'on s'est fait peut se soutenir, mais non se relever.
— Sans doute les actions sont la meilleure garantie de la moralité d'un homme : néanmoins je crois qu'il existe un accent dans les paroles et par conséquent un caractère dans les formes du style, qui atteste les qualités do Tàme avec plus de certitude encore que les actions mêmes^. Cette sorte de style n'est point un art que l'on puisse acquérir avec de l'esprit; c'est soi, c'est l'empreinte de soi.
— La morale est inépuisable en sentiments, en idées heureuses pour Thomme de génie qui sait s'en pénétrer; c'est avec cet appui qu'il se sent fort, et s'abandonne sans crainte à son inspiration. Ce que les anciens appelaient l'esprit divin, c'était sans doute la conscience de la vertu dans l'âme du juste, la puissance de la vérité réunie à l'éloquence du talent.
— La voix de la conscience est si délicate, qu'il est facile de l'étouffer; mais elle est si pure, qu'il est impossible de la méconnaître.
— Il y a dans l'enthousiasme pour tout ce qui est noble et bon quelque chose de si délicieux, qu'on ne peut s'empêcher de prendre ces impressions pour le présage d'une autre vie.
1. Oratio vultiis animi est. Sénèque. « Le discours est le visage de rùmc. »
— La destination de l'homme sur cette terre n'est pas le bonheur, mais le perfectionnement. C'est en vain que, par un jeu puéril, on dirait que le perfectionnement est le bonheur : nous sentons clairement la dilTérence qui existe entre les jouissances et les sacrifices, et, si le langage voulait adopter les mêmes termes pour des idées si peu sensibles, le jugement naturel ne s'y laisserait pas tromper.
— Il y a quelquefois de la méchanceté dans les gens d'esprit, mais le génie est presque toujours plein de bonté. La méchanceté vient non pas de ce qu'on a trop d'esprit, mais de ce qu'on n'en a pas assez; si l'on pouvait parler sur les idées, on laisserait en paix les personnes; si l'on se croyait assuré de l'emporter sur les autres par ses talents naturels, on ne chercherait pas à niveler le parterre sur lequel on veut dominer. Il y a des médiocrités d'àme déguisées en esprit piquant et malicieux; mais la vraie supériorité est rayonnante de bons sentiments comme de hautes pensées.
— Aimer en apprend plus sur ce qui tient aux mystères de l'àme que la métaphysique la plus subtile. On ne s'attache jamais à telle ou telle qualité de la personne qu'on préfère, et tous les madrigaux disent un grand mot philosophique, en répétant que c'est pour je ne sais quoi qn on aime; car ce je ne sais quoi, c'est l'ensemble et l'harmonie que nous reconnaissons par l'amour, par l'admiration, par tous les sentiments qui nous révèlent ce qu'il y a de plus profond et de plus intime dans le cœur d'un autre.
— Tous les jeunes gens dont la tète est mauvaise s'attribuent en conséquence un bon cœur, et rien n'est plus absurde cependant que de se supposer des qualités parce qu'on se sent des défauts ; cette garantie négative est très peu certaine ; car, de ce que l'on manque de raison, il ne s'ensuit pas que l'on
QUELQUES PENSÉES MOIULES. 89
ait de la sensibilité ; la folie n'est souvent qu'un égoïsme impétueux.
— Voyager est, quoi qu'on puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire une patrie; mais traverser des pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez à peine, voir des visages humains sans relation avec votre passé ni avec votre avenir, c'est de la solitude et de l'isolement sans repos et sans dignité; car cet empressement, cette hâte pour arriver là oîi personne ne vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule cause, vous inspire peu d'estime pour vous-même, jusqu'au moment où les objets nouveaux deviennent un peu anciens et créent autour de vous quelques doux liens de sentiments et d'habitude^.
— Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles d'impiété, et les siècles incrédules les accusent non moins facilement de folie. Dans le seizième siècle, Galilée a été livré à l'inquisition pour avoir dit que la terre tournait, et dans le dix-huitième, quelques-uns ont voulu faire passer J.-J. Rousseau pour un dévot fanatique. Les opinions qui diffèrent de l'esprit dominant, quel qu'il soit, scandalisent toujours le vulgaire; l'étude et l'examen peuvent seuls donner cette libéralité de jugement sans laquelle il est impossible d'acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver même celles qu'on a; car on se soumet à certaines idées reçues, non comme à des vérités, mais comme au pouvoir; et c'est ainsi que la raison humaine s'habitue à la servitude, dans le champ même de la littérature et de la philosophie.
1. Pour M"" de Staël, avec ses habitudes invétérées de sociabilité et son attache à la vie de salon la plus distinguée et la plus intéressante, le voyage, le voyage continu, à courtes étapes, avide de découvrir sans cesse et de voir, était une sorte dexil.
90 IJADAME DE STAËL.
— L'ig-norance, telle qu'elle existait il y a quelques siècles, respectait les lumières et désirait les acquérir; l'ignorance de notre temps est dédaigneuse, et cherche à tourner en ridicule les travaux et les méditations des hommes éclairés. L'esprit philosophique a répandu dans toutes les classes une certaine facilité de raisonnement, qui sert à décrier tout ce qu'il y a de grand et de sérieux dans la nature humaine, et nous en sommes à cette époque de la civilisation où toutes les belles choses de l'âme tombent en poussière.
— Il reste encore une chose vraiment belle et morale, dont l'ignorance et la frivolité ne peuvent jouir, c'est l'association de tous les hommes qui pensent d'un bout de l'Europe à l'autre. Souvent ils n'ont entre eux aucune relation ; ils sont dispersés souvent à de grandes distances l'un de l'autre; mais, quand ils se rencontrent, un mot suffit pour qu'ils se reconnaissent. Ce n'est pas telle religion, telle opinion, tel genre d'étude, c'est le culte de la vérité qui les réunit. Tantôt, comme les mineurs, ils creusent jusqu'au fond de la terre pour pénétrer, au sein de l'éternelle nuit, les mystères du monde ténébreux; tantôt ils s'élèvent au sommet du Chimboraço* pour découvrir, au point le plus élevé du glube, quelques phénomènes inconnus; tantôt ils étudient les langues de l'Orient pour y chercher l'histoire primitive de l'homme; tantôt ils vont à Jérusalem pour faire sortir des ruines saintes une étincelle qui ranime la religion et la poésie-; enfin, ils sont vraiment le peuple de Dieu, ces hommes qui ne désespèrent pas encore de la race humaine, et veulent lui conserver l'empire de la pensée.