Cbaleaubriaiui
Des romans.
Les romans sont, de tous les écrits littéraires, ceux qui ont le plus déjuges; il n'existe presque personne qui n'ait le droit de prononcer sur le mérite d'un roman; les lecteurs même les plus défiants et les plus modestes sur leur esprit ont raison de se confier à leurs impressions. C'est donc une des premières difficultés de ce genre que le succès populaire auquel il doit prétendre.
Une autre non moins grande, c'est qu'on a fait une telle quantité de romans médiocres, que le commun des hommes est tenté de croire que ces sortes de compositions sont les plus aisées de toutes, tandis que ce sont précisément les essais multipliés dans cette carrière qui ajoutent à sa difficulté; car, dans ce genre comme dans tous les autres, les esprits un peu relevés craignent les routes battues, et c'est un obstacle à l'expression des sentiments vrais, que l'importun souvenir des écrits insipides qui nous ont tant parlé des aiFections du cœur'. Enfin le
1. M"' de Staël a dit très biea ailleurs : « L'art d'écrire des romans n"a point La réputation qu'il mérite, parce qu'une foule de mauvais auteurs nous ont accablés de leurs fades productions dans ce genre, où la perfection exige le génie le plus relevé, mais où la médiocrité est à la portée de tout le monde. Celte innombrable quantité de fades romans a presque usé la passion même qu'ils ont peinte; et l'on a peur de retrouver dans sa propre histoire le moindre rapport avec les situations qu'ils décrivent. 11 ne fallait pas moins que l'autorité des grands maîtres pour relever le genre qu'ils ont dégradé. D'autres auteurs l'ont encore I)lus avili en y mêlant les tableaux les plus dégoûtants du vice; et, tandis que le premier avantage des Gelions est de rassembler autour de l'homme tout ce qui, dans la nature, peut lui servir de leçon ou de modèle, on a imaginé qu'on tirerait une utilité quelconque des peintures odieuses des mauvaises mœurs; comme si elles pouvaient jamais laisser le cœur qui les repousse dans une situation aussi pure que le cœur qui les aurait toujours ignorées. » (Essai sur les fictions.)
genre en lui-même présente des diffioultés effrayantes, et il suffit, pour s'en convaincre, de songer au petit nombre de romans placés dans le rang des ouvrages.
En effet, il faut une grande puissance d'imagination et de sensibilité pour s'identifier avec toutes les situations de la vie, et conserver ce naturel parfait, sans lequel il n'y a rien de grand, de beau, ni de durable.
Il existe un langage que l'affectation ne peut imiter, et que l'esprit h lui seul ne saurait découvrir. C'est surtout dans les romans que cette vérité de langage, cette justesse de ton, si l'on peut s'exprimer ainsi, doivent être particulièrement observées; sensibilité exagérée, fierté hors de place, prétention de vertu, toute cette nature de convention qui fatigue si souvent dans le monde, se retrouve dans les romans; et comme on pourrait dire, en observant tel ou tel homme, c'est par cette parole, par ce regard, par cet accent qu'il trahit à son insu les bornes de son esprit ou de son ùme; de même, dans les fictions, on pourrait montrer dans quelle situation l'auteur a manqué de sensibilité véritable, dans quel endroit le talent n'a pu suppléer au caractère, et quand l'esprit a vainement cherché ce que l'àme aurait saisi d'un seul jet.
Les événements ne doivent être dans les romans que l'occasion de développer les passions du cœur humain; il faut conserver dans les événements assez de vraisemblance pour que l'illusion ne soit point détruite; mais les romans qui excitent la curiosité seulement par l'invention des faits, ne captivent dans les hommes que cette imagination qui a fait dire que les yeux sont toujours enfants. Les romans que l'on ne cessera jamais d'admirer, Clarisse, Clémentine^ To7n-Joncs^ la Nouvelle Hëloîse^ Werther^ etc., ont pour but de révéler ou de retracer une foule de sentiments dont se compose, au fond de l'àme, le bonheur ou le malheur de l'existence; ces sentiments que l'on ne dit point, parce qu'ils se trcaivent liés avec nos secrets ou avec nos faiblesses, et parce que les hommes passent leur
LITTÉRÂTURK. Oo
vie avec les hommes sans se confier jamais mutuellement ce qu'ils éprouvent.
L'histoire ne nous apprend que les grands traits manifestés par la force des circonstances, mais elle ne peut nous faire pénétrer dans les impressions intimes qui, en influant sur la volonté de quelques-uns, ont disposé du sort de tous. Les découvertes dans ce monde intérieur sont inépuisables; il n'y a qu'une chose étonnante pour l'esprit humain, c'est lui-même.
The proper study of mankind is mani.
Cherchons donc toutes les ressources du talent, tous les développements de l'esprit, dans la connaissance approfondie des affections de l'âme, et n'estimons les romans que lorsqu'ils nous paraissent, pour ainsi dire, une sorte de confession, dérobée à ceux qui ont vécu, comme à ceux qui vivront.
Observer le cœur humain, c'est montrer à chaque pas l'influence de la morale sur la destinée : il n'y a qu'un secret dans la vie, c'est le bien ou le mal qu'on a fait; il se cache, ce secret, sous mille formes trompeuses : vous souffrez longtemps sans l'avoir mérité, vous prospérez longtemps par des moyens condamnables; mais tout à coup votre sort se décide, le mot de votre énigme se révèle, et ce mot, la conscience l'avait dit bien avant que le destin l'eût répété. C'est ainsi que l'histoire de l'homme doit être représentée dans les romans ; c'est ainsi que les fictions doivent nous expliquer, par nos vertus et nos sentiments, les mystères de notre sort.
11 est permis de croire que les circonstances de la vie, passagères comme elles le sont, nous instruisent moins des vérités durables que des fictions fondées sur ces vérités ; et que lesm.eilleures leçons de la délicatesse et de la fierté peuvent se trouver dans les romans où les sentiments sont peints avec
1, L'étude propre du genre humain, c'est l'homme. » Pope. Essai sur l'homme^
assez de naturel pour que vous croyiez assister à la vie réelle, en les lisant.
Un style commun, un style ingénieux, sont également éloignés de ce naturel ; Tingénieux ne convient qu'aux affections de parure, à ces afTections qu'on éprouve seulement pour les montrer; l'ingénieux enfin est une telle preuve de sang-froid, qu'il exclut la possibilité de toute émotion profonde. Les expressions communes sont aussi loin de la vérité que les expressions recherchées, parce que les expressions communes ne peignent jamais ce qui se passe réellement dans notre cœur: chaque homme a une manière de sentir particulière, qui lui inspirerait de l'originalité, s'il s'y livrait ; le talent ne consiste peutêtre que dans cette mobilité qui transporte l'àme dans toutes les affections que l'imagination peut se représenter. Le génie ne dira jamais mieux que la nature, mais il dira comme elle, dans des situations inventées, tandis que Thomme ordinaire ne sera inspiré que par la sienne propre. C'est ainsi que, dans tous les genres, la vérité est à la fois ce qu'il y a de plus difficile et de plus simple, de plus sublime et de plus naturel.
I II n'y a point eu dans la littérature des anciens ce que nous appelons des romans; la patrie absorbait alors toutes les âmes;
I et les femmes ne jouaient pas un assez grand rôle pour que Ton observât toutes les nuances de l'amour : chez les modernes, l'éclat des romans de chevalerie appartient beaucoup plus au merveilleux des aventures, qu'à la vérité et à la profondeur des sentiments. M™*^ de La Fayette est la première qui, dans la Princesse de Cléves, ait su réunir à la peinture de ces mœurs brillantes de la chevalerie, le langage touchant des affections passionnées. Mais les véritables chefs-d'œuvre, en fait de romans, sont tous du dix-huitième siècle ; ce sont les Anglais qui, les premiers, ont donné à ce genre de production un but véritablement moral * ; ils cherchent l'utilité dans tout, et leur
1. M"* de Staël vient de nommer Clcu'isse Harlovoe., le chef-d'œuvre de Hi-
disposition à cet égard est celle des peuples libres; ils ont besoin d'être instruits, plutôt qu'amusés, parce qu'ayant à faire un noble usage des facultés de leur esprit, ils aiment à les développer et non à les endormir * .
Préface de Delphine.
De Fallég^orie.
... Il est une autre sorte de fictions dont l'effet me paraît encore inférieur à celui du merveilleux-; ce sont les allégories. Il me semble qu'elles affaiblissent la pensée, comme le merveilleux altère le tableau de la passion. Sous la forme de l'apologue, les allégories ont pu quelquefois servir à rendre populaires les vérités utiles : mais cet exemple même est une preuve qu'en donnant cette forme à la pensée, on croit la faire descendre pour la mettre à portée du commun des hommes ; c'est une faiblesse d'esprit dans le lecteur, que le besoin des images pour comprendre les idées ; la pensée qui pourrait être rendue parfaitement sensible de cette manière manquerait toujours, à un certain degré, d'abstraction ou de finesse. L'abstraction est par delà toutes les images; elle a une sorte de précision géomé-
chardson, et sa Clémentine, c'est-à-dire, le plus touchant épisode du roman de Charles Grandison et Tom Jones, le chef-d'œuvre de Fielding; elle étend sans doute au Vicaire de Wackefield, de Goldsmith, cet éloge du roman anglais.
1. « Alors, dit M. Taine dans son Histoire de la littérature anglaise, parait un genre nouveau, le roman antiromanesque, œu\Te et lecture d'esprits positifs, observateurs et moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination, comme les romans d'Espagne ou du moyen âge, non à reproduire ou emhellir la conversation, comme les romans de France et du dix-septième siècle, mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des plans de conduite €t à juger des motifs d'action. »
2. L'auteur vient d'élever contre l'emploi du merveilleux dans les fictions un ensemble d'objections d'une valeur très contestable. D'après cette thèse paradoxale, le principal tort de l'intervention des puissances surnaturelles, dans la fiction, serait d'affaiblir ou de ruiner l'intérêt en nous ôtant le plaisir de deviner, d'entrevoir ou d'ignorer, aussi longtemps qu'il convient, l'événement, dans les tableaux que nous offrent le narrateur épique, le romancier, etc.
trique qui ne permet pas de l'exprimer autrement que dans ses termes positifs. La parfaite finesse de l'esprit échappe à toutes les allégories ; les nuances des tableaux ne sont jamais aussi délicates que les aperçus métaphysiques; et ce qu'on peut mettre en relief ne sera jamais ce qu'il y a de plus ingénieusement subtil dans la pensée.
Mais, indépendamment du tort que font les allégories aux idées qu'elles veulent exprimer, c'est presque toujours un genre d'ouvrage sans aucune espèce d'agrément. 11 a un double but, celui de faire ressortir une vérité morale, et d'attacher par le récit de la fable qui en est l'emblème; presque toujours l'un est manqué parle besoin d'atteindre l'autre; l'idée abstraite est vaguement représentée, et le tableau n'a point d'effet dramatique. C'est une fiction dans la fiction, dont les événements ne peuvent point intéresser, puisqu'ils ne sont là que pour figurer des résultats philosophiques, et dont l'intelligence fatigue bien plus que ne le ferait l'expression purement métaphysique. 11 faut distraire, dans l'allégorie, ce qui est abstrait de ce qui appartient à l'image, découvrir les idées sous le nom des personnages qui les représentent, et commencer par deviner l'énigme avant de comprendre la pensée.
Quand on veut expliquer ce qui donne de la monotonie au charmant poème de Tclcmaque, on trouve que c'est le personnage de Mentor, qui, tout à la fois merveilleux et allégorique, a les inconvénients des deux genres. Comme merveilleux, i! ôte toute inquiétude sur le sort de Télémaque*, parla certitude que l'on acquiert qu'il triomphera de tous les périls par le secours de la déesse; comme allégorique, il détruit tout l'effet
1. Celte critique du personnage do Mentor, en tant que merveilleux, tient an faux point de vue où l'auteur s'est placé dans ce qui précède. Est-ce que l.i protection dont Achille est couvert par les dieux, dans VIliaffe, nous ôte toute inquiétude sur le sort du héros? Cesse-ton de craindre pour Énée, de le suivre avec intérêt dans ses luttes et ses épreuves, parce qu'une puissante déesse veille: bur lui uiaternelleraent? Etc.
des passions qui dépend de leurs combats intérieurs. Les deux pouvoirs, que les moralistes distinguent dans le cœur de Thomme, sont deux personnages dans le poème de Fénelon; le caractère de Mentor est sans passion, celui de Télémaque sans empire sur lui-même^. L'homme est entre deux, et l'intérêt ne sait à quel objet s'attacher-. Ces allégories piquantes, où, comme dans Tfiéléme^ cl Macare''^ la Volo?ité voyage pour rencontrer le Bonheur; ces allégories prolongées, où, comme dans la Reine des féeSj de Spencer, chaque chant est le récit du combat d'un chevalier, qui représente une vertu, contre un vice, son adversaire, ne peuvent être intéressantes, quel que soit le talent qui les embellisse. On arrive à la lîn tellement fatigué de la partie romanesque de l'allégorie, qu'on n'a plus la force d'en comprendre le sens philosophique.
Les fables, où l'on fait parler les animaux, ont servi d'abord comme un apologue dont le peuple saisissait plus facilement le sens; on en a fait ensuite un genre d'ouvrage littéraire dans lequel beaucoup d'écrivains se sont exercés. Il a existé un
1. Il n'est pas exact de dire que Télémaque ne prend d'empire sur lui-même, qu'il ne se corrige de ses faiblesses et de ses défauts que grâce à l'assistance de la déesse déguisée qui l'accompagne, enûn qu'il n'est autre ciiose qu'une cire molle dans la main de Mentor. Un critique célèbre n'en juge pas ainsi : « Le caractère le plus heureux dans celte variété de portraits qu'offre le roman moral de Fénelon, c'est celui du jeune Télémaque. Plus développé, plus agissant que le Télémaque de YOdyssée, il réunit tout ce qui peut surprendre, attacher, instruire; dans l'âge des passions, il est sous la garde de la sagesse, qui le laisse souvent faillir, parce que les fautes sont l'éducation des hommes; il a l'orgueil du trône, l'emportement de l'héroïsme et la candeur de la première jeunesse. Ce mélange de hauteur et de naïveté, de force et de soumission, forme peut-être le c-iraclère le plus aimable et le plus touchant de la muse épique... >» Villemain, Notice sur Fénelon.
2. Tout ce que M""" de Staël vient de dire, en général, de la froideur inhérente au poème allégorique, est juste et finement déduit. Mais la Jieine des fées, ce poème célèbre de Spencer, est encore autre chose qu'une mise en scène d'abstractions personnifiées; la chevalerie et la féerie s'y mêlent à la morale aliégnrisée, de manière à former une épopée fantastique, à laquelle l'imagination de l'autour prèle un éblouissant et séduisant éclat. V. Taine, Ilist. de la littérature anglaise, II' vol.