De ixaxapia, bonheur, félicité
homme qui devait être unique dans cette carrière, parce que son naturel était si parfait qu'il ne pouvait ni se rencontrer deux fois, ni s'imiter une seule...
Les allégories ont été fort en usage parmi les Orientaux. Le despotisme de leurs gouvernements en est sans doute la première cause. On a eu besoin de dire la vérité sous un voile qui permît aux sujets d'entendre ce qui peut-être échapperait à la pénétration du maître.
Les ouvrages d'allusions sont aussi une sorte de fiction, dont le mérite n'est bien senti que par les contemporains. La postérité juge ces écrits à part du mérite d'action qu'ils pouvaient avoir à une autre époque, et de la connaissance des difficultés que leurs auteurs avaient à vaincre. Dès que le talent s'est exercé d'une manière relative, il perd son éclat avec les circonstances qui le faisaient ressortir. Le poème d^nudibms^^ par exemple, est peut-être un de ceux dans lesquels on trouve le plus de ce qu'on appelle de l'esprit : mais comme il faut rechercher ce que l'auteur a voulu dire dans ce qu'il dit, que des notes sans nombre sont nécessaires pour comprendre ses plaisanteries, et qu'avant de rire ou d'être intéressé, il faut une instruction préalable, le mérite de ce poème n'est plus généralement senti. Un ouvrage philosophique peut exiger des recherches pour être entendu : mais une fiction, quelle qu'elle soit, ne produit un eftét absolu que quand elle contient en elle seule ce qui importe pour que tous les lecteurs, dans tous les moments, en reçoivent une impression complète. Plus les actions sont adaptées aux circonstances présentes, plus elles sont utiles, et plus par conséquent leur gloire est immortelle; mais les écrits, au contraire, ne s'agrandissent qu'en se détachant des événements présents, pour s'élever à l'immuable nature des choses; et tout ce que
1. L'ouvrage de Butler est un poème satirique, dont le héros burlesque, Hudibras, personnifie les ridicules et les folies de la secte puritaine au lendemain de la restauration des Stuarls.
les écrivains font pour le jour, est, selon l'expression de Massillon, temps perdu pour V éternité.
Essai sur les fictions.
De réloquence de la prose.
Dans la belle poésie, la régularité même de la versification
donne une sorte de plaisir auquel la prose ne peut atteindre; c'est une sensation physique qui dispose à Tattendrissement ou à Tenthousiasme; c'est une difficulté vaincue dont les connaisseurs jugent le mérite, et qui cause même aux ignorants une jouissance qu'ils ne peuvent analyser. Mais il faut aussi convenir de tout le charme, de toute la jouissance des images poétiques et des mouvements d'éloquence dont la prose perfectionnée nous offre de si beaux exemples. Racine lui-même fait à la rime, à l'hémistiche, au nombre des syllabes, des sacrifices de style* ; et s'il est vrai que l'expression juste, celle qui rend jusqu'à la plus délicate nuance, jusqu'à la trace la plus fugitive de la liaison de nos idées; s'il est vrai que cette expression soit unique dans la langue, qu'elle n'ait point d'équivalent, que, jusqu'au choix des transitions grammaticales, des articles entre les mots, tout puisse servir à éclaircirune idée, à réveiller un souvenir, à écarter un rapprochement inutile, à transmettre un mouvement comme il est éprouvé, à perfectionner enfin ce talent sublime qui fait communiquer la vie avec la vie, et révèle à l'àme solitaire les secrets d'un autre cœur et les impressions
1. Est-ce chez Racine qu'il faut signaler des sacrifices de ce genre? Qui donc, parmi nos poètes, appuie mieux de son exemple le précepte de Boileau sur la soumission de la rime à la raison et leur parfait accord? A qui pensait Boileau, si ce n'est à Racine, et à Molière, quand, après avoir dit :
La rime est une esclave et ne doit quobéir, il ajoutait :
Au joiig (le la raison sans peine elle fléchit Et loin de la gêner la sert et l'enrichit?
intimes d'un autre être; s'il est vrai qu'une grande délicatesse de style ne permettrait pas, dans les périodes éloquentes, le plus léger changement sans dommage; s'il n'est qu'une manière d'écrire le mieux possible, se peut-il qu'avec les règles des vers, cette manière unique puisse toujours se rencontrer* ?
L'harmonie du style en prose a fait de grands progrès; mais cette harmonie ne doit point imiter l'effet musical des beaux vers : si l'on voulait l'essayer, on rendrait la prose monotone, on cesserait d'être libre dans le choix de ses expressions, sans être dédommagé par la consonance de la poésie versifiée. L'harmonie de la prose, c'est celle que la nature indique d'ellemême à nos organes.
Lorsque nous sommes émus, le son de la voix s'adoucit pour implorer la pitié, l'accent devient plus sévère pour exprimer une résolution généreuse; il s'élève, il se précipite, lorsqu'on veut entraîner à son opinion les auditeurs incertains qui nous entourent. Le talent, c'est la faculté d'appeler à soi, quand on le veut, toutes les ressources, tous les effets des mouvements naturels; c'est cette mobilité d'âme qui vous fait recevoir de l'imagination l'émotion que les autres hommes ne pourraient éprouver que par les événements de leur propre vie. Les plus beaux morceaux de prose que nous connaissions sont la langue des passions évoquée par le génie. L'homme sans talent littéraire aurait pu trouver ces expressions que nous admirons, si le malheur avait profondément agité son âme.
Sur les champs de Philippes, Brutus s'écrie : « 0 vertu, ne serais-tu qu'un fant«mie?- » Le tribun des soldats romains, les
1. Pourquoi douter que cette manière unique de rendre le sentiment et la pensée puip?e se rencontrer constamment dans un ouvrage écrit en vers? La pros« aurait-elle donc le privilège de la perfection soutenue? Si difficile que soit à porter, chez nous, le joug de la versiticalion. cette prétention peut-elle être admise? — 11 y a ici trace visible d'un préjugé littéraire fort répandu au dix-huitième siècle, de ce préjugé en faveur de la prose conlre la poésie, qui remontait au& paradoxes de La Mothe-Houdard et de Fontenelle.
2. Ce n'est pas là précisément le mot de désespoir du grand Romain, celui qu»
conduisant ù une mort certaine pour forcer un poste important, leur dit : « Il est nécessaire d'aller là, mais il n'est pas nécessaire d'en revenir. » Ire illuc neccsse est, unde redire non necesse. Arie dit à Pétus, en lui remettant le poignard : « Tiens, cela ne fait point de mal. » Bossuet, en faisant l'éloge de Charles 1" dans l'Oraison funèbre de sa femme, s'arrête, et dit en montrant son cercueil : « Ce cœur, qui n'a jamais vécu que pour lui, se réveille, tout poudre qu'il est, et devient sensible, même sous ce drap mortuaire, au nom d'un époux si cher. » Emile, prêt à se venger de sa maîtresse, s'écrie : « Malheureux! fais-lui donc un mal que tu ne sentes pas! » Comment distinguer dans de telles paroles ^ ce qui est de l'invention ou de l'histoire, ce qui appartient à l'imagination ou à la réalité? Héroïsme, éloquence, amour, tout ce qui élève l'âme, tout ce qui la soustrait à la personnalité, tout ce qui l'agrandit et l'honore, appartient à la puissance de l'émotion.
De la Littérature,
De l'aTenir des lettres en France*
L'on peut remarquer aujourd'hui, parmi les littérateurs français, deux opinions opposées, qui pourraient conduire toutes deux, par leur exagération, à la perte du goût et du génie littéraire. Les uns croient ajouter à l'énergie du style en le remplissant d'images incohérentes, de mots nouveaux, d'expressions gigantesques. Ces écrivains nuisent à l'art, sans rien ajouter à l'éloquence ni à la pensée. De tels efforts étouffent les dons de la nature, au lieu de les perfectionner. D'autres littérateurs veulent nous persuader que le bon goût consiste dans un
lui prèle la tradition. — O vertu, tu n'es qu'an nom ! se serait écrié Brulus vaincu à Pliilippos, avant de se percer de son épée.
1. Cesl-à-dirc, comment ne pas trouver également éloquent, dans de telles paroles, ce qui
Style exact, mais commun, servant à revêtir des idées plus communes encore.
Ce second système expose beaucoup moins à la critique. Ces phrases connues depuis si longtemps sont comme les habitués de la maison ; on les laisse passer sans leur rien demander. Mais il n'existe pas un écrivain éloquent ou penseur, dont le style ne contienne des expressions qui ont étonné ceux qui les ont lues pour la première fois, ceux du moins que la hauteur des idées ou la chaleur de IVime n'avaient point entraînés.
Lorsque Bossuet dit cette superbe phrase : Averti par mes cheveux blancs de consacrer au troupeau que je dois nowrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint , il s'est trouvé sûrement quelques malheureux critiques qui ont demandé ce que c'était que les restes d'une voix et d'une ardeur^ ce que c'était que des cheveux qui avertissent. Lorsque le même orateur s'écrie, en parlant de Madame Henriette : La voilà telle que la mort nous Va faite, nul doute qu'un littérateur d'alors n'eût pu blâmer cette superbe expression, et la défigurer en y changeant le moindre m^ot! Lorsque Pascal a écrit : Vhomme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant, un critique, séparant la première phrase de la seconde, aurait pu dire : Savez-vous que Pascal appelle l'homme un roseau pensant? Le plus parfait de nos poètes. Racine, est celui dont les expressions hardies ont excité le plus de censures; et le plus éloquent de nos écrivains, l'auteur d'Emile et d'/fclo'ise, est celui de tous sur lequel un esprit insensible au charme de l'éloquence pourrait exercer le plus facilement sa critique. Qui reconnaîtrait, en effet, le style de Rousseau, si l'on partageait en deux ses phrases, si on les séparait de leur progression, de leur intérêt, de leur mouvement, et si l'on détachait de ses écrits quelques mots, bizarres lorsqu'ils sont isolés, tout-puissants lorsqu'on les met à leur place?
Je le répète, un style commun n'a rien à craindre de ces attaques. Subdivisez les phrases de ce style autant que vous le
LITTÉRATURE. lOS
voudrez, les mots qui les composent se rejoindront d'euxmêmes, accoutumés qu'ils sont à se trouver ensemble ; mais jamais un écrivain n'exprima le sentiment qu'il éprouvait, jamais il ne développa les pensées qui lui appartenaient réellement, sans porter dans son style ce caractère d'originalité qui seul attache et captive l'intérêt et l'imagination des lecteurs.
Les paradoxes sans doute sont aussi des idées communes. Il suffit presque toujours de retourner une vérité banale pour en faire un paradoxe. Il en est de même d'une manière d'écrire exagérée; ce sont des expressions froides dont on fait des expressions fausses. Mais il ne faut pas tracer autour de la pensée de l'homme un cercle dont il lui soit défendu de sortir; car il n'y a pas de talent là où il n'existe pas de création, soit dans les pensées, soit dans le style.
Voltaire, qui succédait au siècle de Louis XIV, chercha dans la littérature anglaise quelques beautés nouvelles qu'il pût adapter au goût française Presque tous nos poètes de ce siècle ont imité les Anglais. Saint-Lambert s'est enrichi des images de Thompson ; Delille a emprunté du genre anglais quelquesunes de ses beautés descriptives; le Cimetière, de Gray, ne lui
1. Voltaire, dans son théâtre, dans ses Discours sur rhomme, avait en effet donné l'exemple, un exemple utile d'enrichissement par voie d'emprunt à une littérature étrangère, ou d'imitation habile. Mais ni Saint-Lambert, ni Delille, malgré certains tableaux dérobés aux poètes anglais, n'étaient guère à citer pour le même mérite d'initiative. — Au temps où ceci était écrit, le seu poème des Saisons trouvait encore des prôneurs, et la gloire de l'auteur des Jardins, qui ne devait pas trouver grâce devant la nouvelle école poétique, n'avait encore reçu aucune sérieuse atteinte. Même un peu plus tard, au temps de ses premiers essais, Victor Hugo ne laissait pas do traiter Delille .avec honneur dans un de ses article;; du Conservateur littéraire; il ne lui reprochait que de « trop aimer l'antithèse. » — Au fond, M°" de Staël ne s'abusait pas sur la valeur poétique des œuvres de l'ingénieux et fécond abbé. On lit au ch. x du livre De V Allemagne, II« Partie : « Nous avons en français des chefs-d'œuvre de versification; mais comment peuton appeler versification de la poésie? Traduire en vers ce qui était fait pour rester en prose, exprimer en dix syllabes, comme Pope, les jeux de cartes et leurs moindres détails, ou, comme les derniers poèmes qui ont paru chez nous, le trictrac, les échecs, la chimie; c'est un tour de passe-passe en fait de paroles; c'est composer avec les mots, comme avec les notes, des sonates sous le nom de poèmes, i
100 MADAMl-: DE STAËL.
{"ut point inconnu ; il a servi de modèle, sous quelques rapports, à Fontane dans une de ses meilleures pièces, le Jour des Morts dans une campagne. Pourquoi donc désavouerions-nous le mérite des ouvrages que nos bons auteurs ont souvent imités?
Sans doute, je n'ai cessé de le répéter, aucune beauté littéraire n'est durable, si elle n'est soumise au goût le plus parfait. J'ai employé la première un mot nouveau, la vulgarité^ trouvant qu'il n'existait pas encore assez de termes pour proscrire à jamais toutes les formes qui supposent peu d'élégance dans les images et peu de délicatesse dans l'expression. Mais le talent consiste à savoir respecter les vrais préceptes du goût, en introduisant dans notre littérature tout ce qu'il y a de beau, de sublime, de touchant dans la nature sombre que les écrivains du Nord ont su peindre' ; et si c'est ignorer l'art que de vouloir faire adopter en France toutes les incohérences des tragiques anglais et allemands, il faut être insensible au génie de l'éloquence, il faut être à jamais privé du talent d'émouvoir fortement les âmes, pour ne pas admirer ce qu'il y a de passionné dans les affections, ce qu'il y a de profond dans les pensées que ces habitants du Nord savent éprouver et transmettre.
Il est impossible d'être un bon littérateur, sans avoir étudié les auteurs anciens, sans connaître parfaitement les ouvrages classiques du siècle de Louis XIV. Mais Ion renoncerait à posséder désormais en France de grands hommes dans la carrière delà littérature, si l'on blâmait d'avance tout ce qui peut con-
1 u C'est en effet M"" de Slaêl qui a risqué ce mot pour la première fois; il devenait indispensable (vers 1795) pour désigner Thabilude sociale nouvelle. — Le mof, urbanité avait élé mis en circulation et élait entré dans la lan^'ue au commencement du dix-scplième siècle; il élait juste que le mot vitlgarité y entriU à la fin du dix-huilionie. >• Sainte-Beuve, Chateaubriand, II* leçon.
2. Ou de laquelle ils s'inspirent. — Par u ces écrivains du Nord, » M"* de Staël entendait Sliakspcarc, Millon, les vieux poètes allemands, toute la nouvelle école littéraire d'Allemapne groupée autour de Gœthe et de Schiller. Par une erreur «lont elle dut revenir plus tard, elle regardait comme première source de la poésie du Nord les chants -i gaclics •< d'Ossian, le vieux barde mélaDColique d'Ecosse inventé par Maopherson.
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duire à un nouveau genre, ouvrir une ruutc nouvelle ;ï l'esprit humain, offrir enfin un avenir à la pensée; elle perdrait bientôt toute émulation, si on lui présentait toujours le siècle de Louis XIV comme un modèle de perfection au delà duquel aucun écrivain éloquent ni penseur ne pourra jamais s'élever.
Préface du livre De la Littérature
— On juge mal parmi nous des beautés de la littérature allemande, ou, pour mieux dire, le petit nombre des personnes éclairées qui la connaissent ne se donne pas la peine de répondre à ceux qui ne la connaissent pas. Ce n'est que depuis Voltaire que Ton rend justice en France à l'admirable littérature des Anglais; il faudra de même qu'un boni me de génie s'enrichisse une fois par la féconde originalité de quelques écrivains allemands, pour que les Français soient persuadés qu'il y a des ouvrages en Allemagne où les idées sont approfondies •et les sentiments exprimés avec une énergie nouvelle.
Sans doute les auteurs actuels ont raison de rappeler sans cesse le respect que l'on doit aux chefs-d'œuvre de la littérature française; c'est ainsi qu'on peut se former un goût, une critique sévère, je dirais impartiale, si, de nos jours, en France, ce mot pouvait avoir son application. Mais le grand défaut dont notre littérature est menacée maintenant, c'est la stérilité, la froideur et la monotonie : or, l'étude des ouvrages parfaits et généralement connus que nous possédons, apprend bien ce qu'il faut éviter, mais n'inspire rien de neuf* ; tandis qu'en lisant les écrits d'une nation dont la manière de voir et de sentir diffère beaucoup de celle des Français, l'esprit est excité par des combinaisons nouvelles, l'imagination est animée par les hardiesses même qu'elle condamne, autant que par celles qu'elle approuve; ^t l'on pourrait parvenir à adapter au goût français, peut-être
1. L'étiule de ces ouvraf/es parfaits, quand on ne les lil pas eu admirateur supcrslilieiix et béat, ou en imilaleur servile, est toujours féconde.
le plus pur de tous, des beautés originales qui donneraient à la littérature du dix-neuvième siècle un caractère qui lui serait propre.
On ne peut qu'imiter les auteurs dont les ouvrages sont accomplis, et, dans Timitation, il n'y a jamais rien d'illustre : mais les écrivains dont le génie un peu bizarre n'a pas entièrement poli toutes les richesses qu'ils possèdent, peuvent être dérobés heureusement par des hommes de goût et de talent : l'or des mines peut servir à toutes les nations, l'or qui a reçu l'empreinte de la monnaie ne convient qu'à une seule. Ce n'est pas Phèdre qui a produit Zaïre, c'est Othello. Les Grecs euxmêmes, dont Racine s'est pénétré, avaient laissé beaucoup à faire à son génie. Se serait-il élevé aussi haut, s'il n'eût étudié que des ouvrages qui, comme les siens, désespérassent l'émulation, au lieu de l'animer en lui ouvrant de nouvelles routes*?
Ce serait donc, je le pense, un grand obstacle aux succès futurs des Français dans la carrière littéraire, que ces préjugés nationaux qui les empêcheraient de rien étudier qu'eux-mêmes. Un plus grand obstacle encore serait la mode qui proscrit les progrès de l'esprit humain sous le nom de philosophie ; la mode, ou je ne sais quelle opinion de parti, transportant les calculs du
1. M""" lie Slaôl .1 dit ailleurs avec non moins de sens : n Rien ne peut être comparé à l'enseinblft imposant et bien combiné de nos chefs-d'œuvre dramatiques; la question est seulement de savoir si, en se bornant comme on le fait maintenant à l'imitation de ces chefs-d'œuvre, il y en aura jamais de nouveaux. Rien dans la vie ne doit être stationnaire, et l'art est pélritié, quand il ne change pas. » [De l'Allemagne, 11" partie, ch. xv.) Et un peu plus loin : w Si l'on s'en tient exclusivement à ces copies toujours plus pâles des mêmes chefs-d'œuvre, on finira par ne plus voir au théâtre que des marionnettes héroïques, sacrifiant l'amour au devoir, préférant la mort à l'esclavage, inspirées par l'antithèse dans leurs actions comme dans leurs paroles, mais sans aucun rapport avec cette étonnante créature qu'on appelle l'iiomme, avec la destinée redoutable qui, tour à tour, l'entraîne et le poursuit. » — Ailleurs encore, elle disait qu'on pourrait appliquer à ces ouvrages régulièrement composés d'après des modèles toujours les mêmes, correctes et froides copies, honnêtes et éphémères redites, « l'éloge que Roland, dans l'Arioste, fait de sa jument qu'il traîne après lui : Elle réunit^ dit-il. toutes les qtinlités, mais elle a pourtant un défaut, c'est quelle est morte. » {De l'Allcmaijne, l" partie, ch. ix.)
moment sur le terrain des siècles, et se servant de considérations passagères pour assaillir les idées éternelles. L'esprit, alors, n'aurait plus véritablement aucun moyen de se développer; il se replierait sans cesse sur le cercle fastidieux des mêmes pensées, des mômes combinaisons, presque des mômes phrases; dépouillé de l'avenir, il serait condamné sans cesse à regarder en arrière, pour regretter d'abord, rétrograder ensuite, et sûrement il resterait fort au-dessous des écrivains du dixseptième siècle, qui lui sont présentés pour modèles; car les écrivains de ce siècle, hommes d'un rare génie, fiers comme le vrai talent, aimaient et pressentaient les vérités que couvraient encore les nuages de leur temps.
L'amour de la liberté bouillonnait dans le vieux sang de Corneille; Fénelon donnait, dans son Télémaque, des leçons sévères à Louis XIV; Bossuet traduisait les grands de la terre devant le tribunal du ciel, dont il interprétait les jugementsavec un noble courage; et Pascal, le plus hardi de tous, à travers les terreurs funestes qui ont troublé son imagination en abrégeant sa vie, a jeté dans ses pensées détachées les germesde beaucoup d'idées que les écrivains qui l'ont suivi ont développées. Les grands hommes du siècle de Louis XIV remplissaient Tune des premières conditions du génie; ils étaient en avant des lumières de leur siècle, et nous, en revenant sur nospas, égalerions-nous jamais ceux qui se sont élancés les premiers dans la carrière, et qui, s'ils renaissaient, partant d'un autre point, dépasseraient encore tous leurs nouveaux contemporains?
Préface de Delphine.
Du bon g^oût.
Le bon goût en littérature est, à quelques égards, comme Tordre sous le despotisme ; il importe d'examiner à quel prix
on Tacheté. En politique, disait M. Xecker, il faut toute la liberté qui est conciliable aiec Vordre. En retournant la maxime, je dirais : Il faut, en littérature, tout le goût qui est conciliable avec le génie : car si l'important dans l'état social, c'est le repos, l'important dans la littérature, au contraire, c'est l'intérêt, le mouvement, l'émotion, dont le goût à lui tout seul est souvent l'ennemi ' .
On pourrait proposer un traité de paix entre les façons de juger, artistes- et mondaines, des Allemands et des Français. Les Français devraient s'abstenir de condamner même une faute de convenance, si elle avait pour excuse une pensée forte ou un sentiment vrai. Les Allemands devraient s'interdire tout ce qui offense le goût naturel, tout ce qui retrace des images que les sensations repoussent : aucune théorie philosophique, quelque ingénieuse qu'elle soit, ne peut aller contre les répugnances des sensations, comme aucune poétique des convenances ne saurait empêcher les émotions involontaires. Les écrivains allemands les plus spirituels auraient beau soutenir que, pour comprendre la conduite des filles du roi Lear envers leur père\ il faut montrer la barbarie des temps dans lesquels elles vivaient, et tolérer que le duc de Cornouaille, excité par Régane*, écrase avec son talon, sur le théâtre, l'œil de Glocester; notre imagination se révoltera toujours contre ce spectacle, et demandera qu'on arrive à de grandes beautés par d'autres moyens. Mais les Français aussi dirigeraient toutes leurs cri-
1. Non pas précisément l'ennemi, mais le juge sévère, ombrageux, limoro, ce qui peut le rendre craintif.
2. Montaigne, au besoin, faisait artiste adjectif (V Litlré). Mais ce mot n'a pas •été reçu comme Ici par TAcadcmie.
3. « Par la grandeur de roflTel pathétique, par la création du rôle de Cortlclîa fia fille innocente), / ; Hoi Lear est digne de Shakspearc ; mais on sait qu'il a seul<»ment remanié cette pièce. 11 faut renvoyer à ses premiers autours le speclaclo hideux du supplice de (îlo-ester. le dernier serviteur fidèle du roi Lear. I..i révolte des sens et du goût compromet ici l'impression morale qui se dégage .du resie de l'ouvrage. » Tivicn. Histoire des littératures étrangères.
i. La fille ainée du vieux roi.
tiques littéraires contre la prédiction des sorcières de Macbeth, l'apparition de l'ombre de Banque, etc., qu'on n'en serait pas moins ébranlé jusqu'au fond de l'àme par les terribles effets qu'ils voudraient proscrire.
On ne saurait enseigner le bon goût dans les arts, comme le bon ton en société; car le bon ton sert à cacher ce qui nous manque, tandis qu'il faut avant tout, dans les arts, un esprit créateur : le bon goût ne peut tenir lieu du talent en littérature, car la meilleure preuve de goût, lorsqu'on n'a pas de talent, serait de ne point écrire. Si l'on osait le dire, peut-être trouverait-on qu'en France il y a maintenant trop de freins pour des coursiers si peu fougueux, et qu'en Allemagne beaucoup d'indépendance littéraire ne produit pas encore des résultats assez
brillants.
De V Allemagne,
lie g^oût et le g^énie.
De certaines répug^nanees inTincibles du g^oût*
On dit souvent : Faut-il sacrifier le génie au goût? Non, sans doute; mais jamais le goût n'exige le sacrifice du génie.
On trouve souvent dans la littérature du Nord des scènes ridicules à côté de grandes beautés. Ce qui est de bon goût dans de tels écrits, ce sont les grandes beautés; et ce qu'il fallait en retrancher, c'est ce que le goût condamne. Il n'existe de connexion nécessaire entre les défauts et les beautés que par la faiblesse humaine, qui ne permet pas de se soutenir toujours à la même hauteur. Les défauts ne sont point une conséquence des beautés; elles peuvent les faire oublier; mais, loin que ces défauts prêtent au talent aucun éclat, souvent ils affaiblissent l'impression qu'il doit produire.
Si l'on demande ce qui vaut mieux d'un ouvrage avec de grands défauts et de grandes beautés, ou d'un ouvrage médiocre
et correct, je répondrai, sans hésiter, qu'il faut préférer l'ouvrage où il existerait ne fût-ce qu'un seul trait de génie. 11 y a faiblesse dans la nation qui ne s'attache qu'au ridicule, si facile à saisir et à éviter, au lieu de chercher avant tout, dans les pensées de l'homme, ce qui agrandit l'àme et l'esprit. Le mérite négatif ne peut donner aucune jouissance ; mais beaucoup de gens ne demandent à la vie que l'absence de peines, aux écrits que l'absence de fautes, à tout que des absences. Les âmes fortes veulent exister ; et, pour exister en lisant, il faut rencontrer dans les écrits des idées nouvelles ou des sentiments passionnés.
Il y a en français des ouvrages où l'on trouve des beautés du premier ordre, sans le mélange du mauvais goût. Ceux-là sont les seuls modèles qui réunissent à la fois toutes les qualités littéraires.
Parmi les hommes de lettres du Nord, il existe une bizarrerie qui dépend plus, pour ainsi dire, de l'esprit de parti que du jugement. Ils tiennent aux défauts de leurs écrivains presque autant qu'à leurs beautés; tandis quïls devraient se dire, comme une femme d'esprit, en parlant des faiblesses d'un héros : C'est malgré cela^ et non à cau^e de cela, qu'il est grand.
Ce que l'homme cherche dans les chefs-d'œuvre de l'imagination, ce sont des impressions agréables. Or, le goût n'est que l'art de connaître et de prévoir ce qui peut causer ces impressions. Quand vous rappelez des objets répugnants, vous excitez une impression fâcheuse, qu'on fuirait avec soin dans la réalité; quand vous changez la terreur morale en effroi physique, par la représentation de scènes horribles en elles-mêmes, vous perdez tout le charme de l'imitation, vous ne donnez qu'une commotion nerveuse, et vous pouvez manquer jusqu'à ce pénible eflel, si vous avez voulu le pousser trop loin : car au théâtre, comme dans la vie, quand l'exagération est aperçue, on ne tient plus compte même du vrai. Si vous prolongez les développements, si vous mettez de l'obscurité dans les discours ou de l'invraisemblance dans les événements, vous suspendez ou vous détruisez
LITTÉRATURE. il3
rintùrèt par la fatigue de l'attention. Si vous rapprochez des tableaux ignobles de personnages héroïques, il est à craindre qu'il ne vous soit difficile de faire renaître l'illusion théâtrale ; elle est d'une nature extrêmement délicate; et la plus légère circonstance peut tirer les spectateurs de leur enchantement. Ce qui est simple repose la pensée et lui donne de nouvelles forces; mais ce qui est bas pourrait ôter jusqu'à la possibilité de reprendre à l'intérêt * des pensées nobles et relevées.
Les beautés de Shakspeare peuvent, en Angleterre, triompher de ses défauts : mais ils diminuent beaucoup de sa gloire parmi les autres nations.
La surprise est certainement un grand moyen d'ajouter à l'effet; mais il serait ridicule d'en conclure que l'on doive faire précéder une scène tragique d'une scène comique, pour augmenter l'étonnement par le contraste. Un beau trait, au milieu de négligences grossières, peut frapper davantage l'esprit; mais l'ensemble y perd plus que ne peut y gagner l'exception. La surprise doit naître de la grandeur en elle-même, et non de son opposition avec les petitesses, de quelque genre qu'elles soient. La peinture veut des ombres, mais non pas des taches pour relever l'éclat des couleurs. La littérature doit suivre les mêmes principes. La nature en offre le modèle, et le bon goût ne doit être que l'observation raisonnée de la nature^.
De la Littérature»
De la régule des « Unités. »
Celles de nos pièces de théâtre dont les sujets sont grecs ne perdent rien à la sévérité de nos règles dramatiques; mais si
1. C'est-à-dire, de se prendre de nouveau à..., d'être ressaisi par... Reprendre^ en ce sens, est peu correct.
2. On voit que M°« de Staël n'eût pas adhéré sans de fortes restrictions aux théories dramatiques contenues dans la célèbre Préface de Cromwell.
nous voulions goûter, comme les Anglais, le plaisir d'avoir un théâtre historique, d'être intéressés par nos souvenirs, émus par notre religion, comment serait-il possible de se conformer rigoureusement, d'une part, aux trois unités, et, de l'autre, au genre de pompe dont on se fait une loi dans nos tragédies?
C'est une question si rebattue que celle des trois unités, qu'on n'ose presque pas en reparler; mais de ces trois unités, il n'y en a qu'une d'importante, celle de l'action, et l'on ne peut jamais considérer les autres que comme lui étant subordonnées. Or, si la vérité de l'action perd à la nécessité puérile de ne pas changer de lieu, et de se borner à vingt-quatre heures, imposer cette nécessité, c'est soumettre le génie dramatique à une gène dans le genre de celle des acrostiches, gêne qui sacrifie le fond de l'art à sa forme*.
Voltaire est celui de nos grands poètes tragiques qui a le plus souvent traité des sujets modernes. Il s'est servi, pour émouvoir, du christianisme et de la chevalerie; et, si l'on est de bonne foi, l'on conviendra, ce me semble, quAlzire, Zaïre et Tancrède font verser plus de larmes que tous les chefs-d'œuvre grecs et romains de notre théâtre^. De Belloy, avec un talent bien subal-
1. Celte règle de l'unité de temps et de lieu ne mettait pas nécessairement à la gêne le talent ou le génie. Un premier et excellent moyen de s'y soumettre sans tour de force et sans invraisemblance, c'était d'entendre l'action, dans la tragédie, comme le poète qui la déûnissait ainsi : « Une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages. » (Raci.ne, Préface de Britannicus.) Il est vrai que ce qui convient à la tragédie ne s'applique pas également au drame; l'action du drame, du drame historique, en particulier, demande plus d'espace, et peut être beaucoup plus chargée de matière; M"" de Staël, tout en reconnaissant certaines convenances de la règle dont il s'agit, a raison de ne pas vouloir qu'on l'impose au théâtre comme une loi universelle et sacrée.
2. M"» de Staël n'avait pas entièrement rompu avec les illusions du goût contemporain. Le prestige du théâtre de Voltaire, de ce théâtre animé, sonore, nouveau à certains égards, se soutenait encore et morne n'avait rien perdu sous l'Empire. Quarante ans plus tard, on était devenu très froid pour les beautés d'A^-ire, de Zaïre, de Tancrède. De nos jours, ces tragédies, qui ont fait verser tant de larmes aux âmes ,<:ensibles, ont disparu de la scène. Zaïre se joue encore quelquefois, par curiosité.
terne, est pourtant parvenu à réveiller des souvenirs français sur la scène française*; et, quoiqu'il ne sût point écrire, on éprouve, par ses pièces, un intérêt semblable à celui que les Grecs devaient ressentir quand ils voyaient représenter devant eux les faits de leur histoire. Quel parti le génie ne peut-il pas tirer de cette disposition? Et cependant, il n'est presque point d'événements qui datent de notre ère, dont l'action puisse se passer ou dans un même jour, ou dans un môme lieu; la diversité des faits qu'entraîne un ordre social plus compliqué, les délicatesses de sentiment qu'inspire une religion plus tendre, enfin, la vérité de mœurs qu'on doit observer dans les tableaux plus rapprochés de nous, exigent une grande latitude dans les compositions dramatiques.
On peut citer un exemple récent de ce qu'il en coûte pour se conformer, dans les sujets tirés de l'histoire moderne, à notre orthodoxie dramatique. Les Templiers de M. Raynouard sont certainement Tune des pièces les plus dignes de louange qui aient paru depuis longtemps; cependant, qu'y a-t-il de plus étrange que la nécessité où l'auteur s'est trouvé, de représenter l'ordre des Templiers accusé, jugé, condamné et brûlé, le towt dans vingt-quatre heures? Les tribunaux révolutionnaires allaient vite; mais quelle que fût leur atroce bonne volonté, ils ne seraient jamais parvenus à marcher aussi rapidement qu'une tragédie française. Je pourrais montrer les inconvénients de l'unité de temps avec non moins d'évidence, dans presque toutes nos tragédies tirées de l'histoire moderne; mais j'ai choisi la plus remarquable de préférence, pour faire ressortir ces inconvénients...
L'un des mots les plus sublimes qu'on puisse entendre au théâtre se trouve dans cette noble tragédie. A la dernière scène, l'on raconte que les Templiers chantent des psaumes sur leur